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DE L’OR BRUT AU POCHE
Marie-Pierre Genecand, Le Courrier
jeudi 3 novembre 2005

Du plancher de Jeannot aux planches du Poche, il n’y avait qu’un pas franchi vigoureusement. Attention, acteurs !

Le fait divers est déjà spectaculaire. La langue de Pascal Rebetez, pour le porter au théâtre, ne manque ni de cervelle, ni de tripes. Le Belge Philippe Sireuil –on se souvient de ses Guerriers- a l’art de la mise en scène ciselée et musclée. Mais ce que le spectateur conserve après avoir vu, au Poche de Genève, Les mots savent pas dire, ce qu’il ne peut oublier, c’est la performance ébouriffante des deux comédiens principaux de la soirée. Christine et Roland Vouilloz, frère et sœur à la ville comme dans cette création, jubilent en jouant et ça se sent. Leur cri pour rappeler l’impuissance des victimes est fracassant.

« L’Eglise après avoir fait tuer les juifs à Hitler a voulu inventer un procès type et diable afin prendre (sic) le pouvoir du monde et imposer la paix aux guerres l’Eglise a fait les crimes et abusant de nous par électronique nous faisant croire des histoires et par ce truquage abuser de nos idées innocentes… »
Gravés sur un plancher de 2 mètres sur 5, ces propos en colère (dé)rangée appartiennent au testament de bois laissé par Jeannot, paysan béarnais et ex-para algérien, mort de faim et de folie à 33 ans, en 1971.

Sept mois auparavant, lui et sa sœur Paule avaient enterré leur mère sous l’escalier domestique. Plus précisément, sous ce plancher que le fils a criblé de sa souffrance désordonnée. Soit une œuvre d’art brut qui, depuis sa découverte en 1993, fait sensation dans les expositions, comme celle qui a eu lieu à Lausanne l’an dernier. L’auteur romand Pascal Rebetez n’a pas échappé à cette fascination.

Haché et hanté
Chargé de l’aura de cet objet et fasciné par ce fils brisé par la guerre, il a écrit pour la scène Les mots savent pas dire, huis clos où, paradoxalement, le frère et la sœur ne cessent de parler. C’est qu’il en faut, justement, des mots pour condamner la modernité –un golf doit remplacer la ferme ancestrale ; pour exorciser l’horreur du champ de bataille où tu tues sinon tu es tué et, surtout, pour éructer contre cette famille dont la mère, bigotte, castrait le fils et le père, tordu, violait la fille. On l’aura compris, tout n’est pas rose dans cette partition des bas fonds et on frise parfois l’effet Misérables à trop recenser la misère (extra)ordinaire.

Heureusement, le texte de Rebetez est suffisamment haché et hanté pour échapper à la lourdeur du trait porté contre Dieu, le père, le militaire, le promoteur, le mari et toutes les autres autorités forcément malveillantes de la société. Le plus souvent, Jeannot s’exprime par bribes hallucinées ; quant à Paule, même lorsqu’elle évoque son amour des livres, ses mots concrets collent formidablement à ses souliers et résonnent de la rage butée des bernés.

Sens de la rupture
Et puis, la mise en scène de Philippe Sireuil oblige à laisser le pathos au vestiaire. Ponctuées par une bande-son stridente, les séquences du récit sont autant d’électrochocs envoyés dans les gencives du public, abondamment secoué par ces condensés de paroles, de cris et d’action. Sous tension.

Mais encore fallait-il trouver des comédiens capables de raconter l’accablement sans être ni accablés, ni accablants. Bien nés, eux, contrairement à leurs personnages, Christine et Roland Vouilloz ont dû hériter du même sens de la rupture et de la même capacité à passer du beau fixe à la tempête, car, entre leurs mains, le théâtre surprend constamment et on ne perçoit jamais ni l’effort, ni l’effet. Au contraire, on écoute chaque mot de ce constat d’écorchés.

Et on capte d’autant mieux leur colère qu’en face d’eux, Anne-Catherine Savoy en fantôme de la mère et Pierre Dubey en amoureux bonnet jouent la sérénité. Dès lors, habillés de hardes et en équilibre instable sur une scène en pente, le frère et la sœur peuvent décliner toutes les nuances de leur énergie joueuse et ils ne nous en privent pas.

 

FRÈRE, SŒUR,
L’AMOUR À LA FOLIE
Lisbeth Koutchoumoff, Le Temps
jeudi 27 octobre 2005

« Les mots savent pas dire », de Pascal Rebetez, au Poche à Genève, bouleverse

Il faut commencer par la fin. Par ce sentiment, pas si fréquent au théâtre, d’avoir été comme visité par l’émotion.
Ému, au sens premier, c’est-à-dire bougé. En sortant de la représentation de Les mots savent pas dire de Pascal Rebetez au Poche à Genève, il faut parler, partager pour évacuer le trop-plein d’orages, de larmes. Quelques minutes plus tôt, on applaudissait à tout rompre la prestation de Roland et Christine Vouilloz qui donnent là beaucoup de leur nuit, de leurs rires, à eux, à nous.

Mais revenons au début. Tout est parti d’un plancher de bois trouvé dans une maison abandonnée du Béarn. Sur les lattes de bois, des lettres creusées sur une surface de quinze mètres carrés. Les mots traduisent un délire, très construit, où la religion est la cause de tous les maux. Arraché, nettoyé, le plancher se présente comme une pierre de Rosette, une porte d’entrée dans l’univers schizophrénique. Exposé, il est devenu une pièce majeure d’art brut. En 2004, il faisait halte à la Collection de l’Art brut à Lausanne.

A cette occasion, Lucienne Peiry, directrice de cette institution, a raconté à la radio l’histoire de Jeannot. C’est lui qui a gravé le plancher. En 1971, à la mort de sa mère, il refuse de voir le corps partir au cimetière. Les autorités, lasses ou effrayées devant les accès de démence et la violence de Jean qui durent déjà depuis plusieurs années, lui accorderont le droit d’enterrer sa mère dans la maison, sous l’escalier de la cuisine. Dès lors, avec sa sœur aînée Paule pour seul témoin, Jean, la trentaine jadis gaillarde, gravera dans le bois son testament tout en se laissant mourir de faim.
Son calvaire s’étirera sur cinq mois. Paule lui survivra vingt ans, vêtue de sacs de pommes de terre, se nourrissant de bouillie de maïs et laissant pourrir sur pied les animaux de la ferme.

Pascal Rebetez, journaliste à la TSR, déjà plusieurs pièces derrière lui, entend ce récit et comprend immédiatement qu’il y a là une prodigieuse matière à théâtre. Au frère et à la sœur, il va donner la parole. Eux qui éructaient à la face des villageois et des agents des services sociaux, retrouvent des mots calmes pour se parler entre eux. Que se disaient-ils tous les deux, sur le corps de leur mère, dans la maison dévastée par l’incurie ? Qui étaient-ils, car il était un homme, elle était une femme, par-delà le naufrage.

Les mots savent pas dire remplit les blancs du drame. Jean et Paule parlent une langue imaginaire, mélange de constructions enfantines, de patois et de raccourcis poétiques. Une langue rêvée au point d’être plus vraie que la vraie.

Pascal Rebetez aime ses personnages. Il a rabiboché les lambeaux de leur vie  pour partager leur descente, se sentir proche et, surtout, apprendre d’eux. Le spectateur, jamais, ne se sent voyeur. Au contraire, il se sent frère, il se sent sœur de ces deux « basculés », irréductibles dans leur refus du monde, imparables dans leur lucidité sur le mal à l’œuvre.

Dans la maison, donc. Sous l’escalier qui s’échappe vers un ailleurs. Roland Vouilloz (Jean) et Christine Vouilloz (Paule).
Les comédiens sont frère et sœur dans la vie. Ils ont trouvé, retrouvé, avec Philippe Sireuil, metteur en scène, maître belge des écritures actuelles, une intimité fraternelle revigorante comme l’eau du torrent. Poignante aussi car ici, elle n’est qu’un éclat furtif dans le marasme pathologique.
Le rappel d’un bonheur passé, perdu. Ce paradis de l’enfance évoque la Cerisaie de Tchekhov, une Cerisaie du quart-monde. Car ici aussi, les bulldozers rasent les souvenirs de l’écolier premier de la classe, son envie de faire des études.
Ici aussi dansent dans la poussière les rêves brisés, un « avant » doré.

Le saccage de l’enfance, le rôle de la guerre comme détonateur des explosifs intérieurs, la difficulté de l’inscription dans le monde adulte, autant de thèmes vécus ici avec une générosité cathartique.

Ce spectacle est un bijou sombre mais un bijou. Roland et Christine Vouilloz avec les excellents Anne-Catherine Savoy (dans le rôle de la mère) et Pierre Dubey (l’amoureux de Paule) vont loin dans le tunnel en colimaçon qui mène à la douleur de vivre, au détachement complet. A la folie ?

 

SUR LE PLANCHER DE
JEANNOT

Isabelle Rüf, Le Temps
jeudi 27 octobre 2005

De la folie à l’œuvre, le docteur Guy Roux a enquêté sur ce cas

Il y a dans l’histoire de Jeannot tous les éléments d’une tragédie, c’est pourquoi elle exerce une telle fascination.
L’enfermement progressif d’une famille, la décadence matérielle, les abus et la violence, le traumatisme de la guerre d’Algérie pour le fils, le suicide du père, la mort de la mère et son déni par les enfants. Le frère et la sœur se réfugient dans la bulle de leur relation paranoïaque et incestueuse, du moins on est tenté de le penser. Là-dessus, vient l’œuvre, ce texte délirant gravé à la cuillère par Jeannot, résumé de ses angoisses et de ses obsessions, à la fois pathétique, inquiétant et beau, encore magnifié par la mort du graveur, qui se laisse mourir de faim près de la dépouille de la mère. A ce cas, le docteur Guy Roux a consacré une étude, L’Histoire du plancher de Jeannot (Editions Encre et lumière) reprise en partie dans le catalogue de l’exposition à la Collection de l’Art brut à Lausanne, où l’objet a été exposé.
Des photos de Françoise Stijepovic en révèlent la force plastique. Guy Roux et son éditeur Jean-Claude Bernard et Pascal Rebetez participeront à un débat animé par Lucienne Peiry, directrice de la Collection de l’Art brut, le 29 octobre à 11h au Théâtre de Poche.

 

« LES MOTS SAVENT PAS
DIRE », MAIS LEUR FORCE EST
INTACTE AU POCHE

Lionel Chiuch, Tribune de Genève
mercredi 26 octobre 2005

Christine et Roland Vouilloz « habitent » cette pièce sombre et douloureuse.

Un plan incliné
, peu de lumière, comme s’il s’agissait de soustraire à la réalité le drame qui se joue. Les mots savent pas dire coule ainsi, lourd flot de paroles minérales charriant sa part de folie.

Jeannot et sa sœur Paule vivent hors le monde. Pour le premier, le fantôme de la mère, dont le corps est couché sous le plancher et la furieuse litanie de mots qu’il grave à même le sol de sa chambre. La seconde a les livres, ces sanctuaires où reposent « les histoires des normaux ». Ces deux-là sont « unis par la soustraction », comme le dit joliment Paule.

Lui, il a fait la guerre. Il a tué, c’est certain, mais pas les chevaux. Les chevaux, « c’est sacré ». Les enfants, ça, oui, on peut. De toute façon, « Jeannot les aime pas ». Il en est un, pourtant, suspendu au sein de sa sœur comme il le fut à celui de sa mère. Elle est là, sa véritable Claire fontaine, qu’il aime entonner en chœur avec Paule.

Poésie rugueuse
Le huis clos serait étouffant, presque sordide, si la poésie n’en réduisait l’épaisse chape. Une poésie rugueuse, au souffle court et fiévreux, qui s’applique à juguler le pathos de la situation. L’écriture de Pascal Rebetez, bien qu’elle tende parfois à s’ériger en miroir d’elle-même, ne s’appuie sur le réalisme que pour mieux s’en détacher.

C’est sa force, et la mise en scène homogène de Philippe Sireuil en amplifie l’intensité. Il fallait, pour évoluer dans cet espace compact et menacé d’inertie, des comédiens animés à leur tour par une puissance singulière. Sans aucun doute, Roland Vouilloz et sa sœur Christine étaient ceux-là.

Ils sont impressionnants. Malgré la charge qui leur incombe, ils parviennent tous deux à se glisser dans ce lieu du texte où la littérature éclate pour devenir paroles. Là, ils peuvent se consacrer à leurs personnages, à qui ils offrent une « vérité » brute et instinctive.

Face à eux, dans le rôle de la mère, Anne-Catherine Savoy est ce rai de lumière qui avive les blessures plus qu’il ne les apaise. Quant à Pierre Dubey, il campe un prétendant falot, unique regard porté de l’extérieur vers cet univers qui s’enlise.

Les mots savent pas dire est une pièce à digestion lente. Elle atteint l’organisme sans ménager l’intellect. Certains seront réfractaires à ce type d’agression. Pourtant, si l’on oublie les quelques longueurs, on en savourera la vénéneuse substance.

 

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Dernière modification - 16.06.2008