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CINQ HOMMES ÉPATANTS
Michel Caspary, 24 heures
mercredi 27 janvier 2007

Une histoire simple et âpre, jouée sans chichi et avec cœur par cinq comédiens de cinq nationalités différentes (et avec leur accent respectif). La pièce raconte la vie des travailleurs au noir sur un chantier. On les découvre au labeur ou dans un café, le soir, ou encore dans leur piaule commune, se révélant par petites touches.
Ces cinq mercenaires de la construction tentent de s’apprivoiser, du moins de faire connaissance, chacun avec ses rêves, tous déracinés. L’Retour haut de pageun se réjouit de revoir sa femme et son fils : il est là pour eux, pour gagner de l’argent. Un autre finira ce chantier puis s’en ira ailleurs, la solitude vissée à son destin. Créée au Poche-Genève, la pièce évite trémolos et morale. Une forme de réalisme qui n’exclut pas la poésie - et encore moins une certaine violence, parfois larvée, parfois directe. Une production de la Compagnie du Passage, finement dirigée par Robert Bouvier, qui met en scène cinq comédiens épatants. (…)

 

CINQ CŒURS D’HOMMES
MIS À NU
Anne-Sylvie Sprenger, 24 heures
vendredi 15 décembre 2006

Robert Bouvier signe une création émouvante et puissante au Théâtre du Poche, entre réalisme brut et poésie.

Ils sont cinq, cinq hommes de nationalités différentes à attendre sous la pluie, abrités par une bâche de chantier, ce « putain de camion ». Venus de l’Est, de l’Afrique ou du Sud, ces ouvriers expatriés n’ont qu’une chose en commun : une construction à finir –travail au noir- encaisser la paie et retourner chez soi, avec un peu d’oseille, et la fierté qui va avec. Un sujet d’un réalisme social qui n’est pas sans rappeler certains chefs-d’œuvre du cinéma français (on pense évidemment à Toni de Renoir ou au Salaire de la peur de Clouzot), et qui n’a presque jamais été abordé au théâtre.
Avec Cinq hommes, présenté ces jours au Théâtre du Poche, l’auteur australien Daniel Keene force l’humanité dans son cœur social le plus authentique, d’où jaillit parfois une lumière bien plus riche que l’or noir.

Avec une belle justesse, le metteur en scène Robert Bouvier s’empare de ce sujet, sans angélisme ni condescendance.
Fidèle, à l’écoute du texte, il intensifie par son traitement chaque coloration de la pièce. Coups de pioche, ciment, truelles durcissent l’univers de ces hommes, tandis que des jeux de lumière et de musique, embrassant prière du soir et lettre à la femme restée au pays, éclairent poétiquement, sous les gros bras de ces travailleurs clandestins, le cœur des hommes.

Comédiens de partout
C’est là qu’intervient toute la qualité d’interprétation des comédiens, que le metteur en scène a voulus authentiques jusque dans leurs différences. Originaires de l’Est, d’Afrique et d’Espagne, Antonio Buil, Dorin Dragos, Abder Ouldhaddi, Boubacar Samb et Bartek Sozanski font chanter leurs accents pour mieux s’approprier ces destins en discordance. A la nuit tombée, pour supporter la fatigue ou l’exil, chacun s’évade à sa manière. Tandis que le Polonais s’enivre avec désinvolture, le Marocain serre sur son cœur la photo de son fils et l’Africain écrit sous les étoiles des contes pour enfants, comme pour combler le fossé entre rêve et réalité.

Un spectacle fort et émouvant, dont on ressort grandi, le cœur ouvert.

 

SCÈNES DE CLANDESTINS
Sophie Winteler, L’Illustré
semaine du 6 décembre 2006

Le chantier les fait vivre, le théâtre leur donne la parole. Pour ne pas sombrer, ces Cinq hommes, cinq clandestins, se racontent entre rêves et désillusions.

Un mur en construction et la pluie. La bâche qu’ils maintiennent occupe plus leurs mains désoeuvrées qu’elle ne les protège. Ils ? Cinq hommes, cinq nationalités ou cinq clandestins réunis sur un même chantier. Il pleut, le travail est impossible ; aussi, ils parlent. Diatta l’Africain (Boubacar Samb) aimerait bien voir la photo du fils de Larbi (Abder Ouldhaddi), qui refuse : on ne partage pas avec « n’importe qui » un trésor, son fils, pour qui il est parti trimer sur les chantiers de la riche Europe afin de lui offrir études et maison.

Cinq hommes, de l’auteur australien Daniel Keene, création de la Compagnie du Passage, de Neuchâtel, parle de vide, de lâcheté, d’exil, de rêves qui permettent de rester debout et du semblant de fraternité noué par ces hommes. Ce qu’ils ont en commun ? Keene dit : « Ce que les gens ressentent au plus intime d’eux-mêmes, c’est partout pareil, où qu’ils vivent. Les différences culturelles disparaissent ». Plus prosaïquement, Paco (Antonio Buil) lâche : « La semaine, on a les mains pleines, les week-ends, l’âme vide. On est des hommes, des travailleurs de force, et on ne sait pas jouer aux cartes ! »

Le texte est une plongée façon reportage dans un quotidien de dureté, d’ennui, où les mots peinent à exprimer les sentiments. Et les acteurs, vrais, visage typé, nous transportent entre rire et boule au ventre dans ce monde qu’on occulte. On palpe la dérive de Luca (Dorin Dragos) qui boit sa vie, on s’attache au doux Diatta, apprenti écrivain d’histoires pour enfants, on s’énerve de ce Janus (Bartek Sozanski) égoïste, louvoyant, crevant surtout de solitude. Cinq hommes racontent des âmes, solitaires, belles ou mesquines. La vie crue, sans son théâtre d’ombres.

 

HISTOIRES D’HOMMES
AU POCHE
Lionel Chiuch, Tribune de Genève
mercredi 6 décembre 2006

Plus qu’un long discours, une pièce qui dit la réalité des immigrés.

Dans un monde médiatisé à outrance, surtout dans sa part la plus futile, la réalité ne cesse de se dérober. Il faut alors passer par le théâtre pour en tâter la substance. Au Poche, ils sont cinq hommes, cinq comédiens d’origine étrangère, à dire cette difficulté qu’il y a simplement à être. Ils le font avec leurs mots à eux ou bien ceux du poète. Pour ces ouvriers, contraints à la solidarité, patron et Dieu sont aux abonnés absents. Quant à leurs illusions, elles ressemblent par bien des aspects au chantier sur lequel ils travaillent.

C’est un mur qu’ils construisent, mais ce qui les rassemble est d’une toute autre ampleur. Ces cinq-là sont comme les cinq doigts de la main… d’œuvre. Mains qui viendront parapher leur ouvrage avant qu’on leur impose d’en effacer la trace.

Pièce intelligente et sensible montée par Robert Bouvier, Cinq hommes bénéficie d’une admirable distribution. Sans manichéisme ou compassion excessive, elle enrichit quand d’autres s’emploient à rendre les cerveaux disponibles.

 

DES SANS-PAPIERS
FONT LE MUR ET
BOULEVERSENT
SUR LES PLANCHES

Marie-Pierre Genecand, Le Temps
mardi 21 novembre 2006

Directeur du Théâtre du Passage de Neuchâtel, Robert Bouvier parie sur l’authenticité pour évoquer les réalités de la clandestinité. Un spectacle puissant

Pour certains, le théâtre doit transposer. Pour d’autres, il doit transporter. Distanciation ou identification ? Peu importe, pourvu que l’affaire soit bien menée. Ainsi, vendredi dernier, au Théâtre du Passage, à Neuchâtel, la question était vraiment superflue. A la sortie de la première de Cinq hommes, on avait l’âme chavirée et le cœur ému. Pour parler des travailleurs de la clandestinité, Robert Bouvier a donc eu raison de miser sur l’authenticité en engageant des comédiens issus du pays de leur personnage. Dans cette histoire de chantier, chaque acteur puise dans son talent et son métier pour restituer la densité du rôle, sinon aucun intérêt. Mais l’homme, dessous, vibre d’un ailleurs et d’un passé dont il est chargé malgré lui. Effet double larme garantie.

Comme Matthias Zschokke en Allemagne, Daniel Keene n’est pratiquement jamais joué en Australie, pays d’où il vient et où il vit. « Là-bas, le public préfère le théâtre de divertissement, explique Séverine Magois, traductrice de son œuvre en français. Et Keene n’est pas spécialement hilarant. » Non, en effet. Il y a du drame, sinon de la tragédie, dans ses récits du déracinement. Mais quel souffle dans Cinq hommes, cette pièce commandée par un théâtre français ! Ces clandestins à qui un patron véreux demande de construire un mur en échange d’un salaire approximatif et d’un hébergement indécent, ces hommes de peu, sinon de rien, on les regarderait toute la nuit nouer et dénouer leur destin.
Comment ils se rencontrent en se mordant. Comment ils pactisent en se questionnant. Comment ils explosent de rire en buvant. Et comment ils n’espèrent jamais collectivement.
Car le passé de chacun pèse des tonnes et leur rêve privé, diurne ou nocturne, suffit comme pansement.

Pas d’utopie de meute, donc, dans ce quotidien 100% viril, mais une réalité tantôt canaille – Luca, le Roumain allumé – tantôt lyrique, quand Larbi, le Marocain, évoque le lien lointain et pourtant constant à son enfant. Il faut dire qu’une minute en compagnie d’Abder Ouldhaddi, comédien lumineux, c’est autant d’humanité gagnée. Son personnage de père tranquille, il le porte avec une honnêteté obstinée qui n’oublie jamais de s’amuser. Même quand son innocence est piquée. A cette lueur dans le regard, répond la fougue intempestive d’Antonio Buil, qui campe un Argentin brisé par la guerre ou l’élégant froncement de sourcil de Bartek Sozanski, dont le Polonais Janus s’interroge sur son identité de croyant. Ou encore, l’invraisemblable nature de Dorin Dragos, qui prête à son Roumain éthylique un sans-gêne craquant. Quant à Boubacar Samb, il est Diatta, le Sénégalais qui s’emploie à tisser patiemment les fils de ces passés tourmentés.

Résumée ainsi, la situation peut paraître cliché. Encore une histoire de sans-papiers que la vie n’a pas ménagés.
Autrement dit, un laïus pour la bonne conscience et la responsabilité occidentale partagée. Rien à voir. Devant et dedans le mur tantôt opaque, tantôt transparent imaginé par le scénographe Xavier Hool, pas de catéchisme politiquement correct. Mais des scènes, souvent à deux, où les préoccupations de l’un chatouillent les certitudes de l’autre et où tous gagnent en liberté par bourrades interposées. Une suite de petits événements aussi, qui restituent simplement la vie d’un chantier. Soit un texte finement pensé et mis en scène par Robert Bouvier, éternel fiancé du théâtre, qui, vendredi, apparaissait plus transfiguré que jamais. « Ce travail a connu une grâce particulière, confirme-t-il, une entente magique, presque sacrée.» Une telle déclaration ne garantit pas la qualité. Mais, ici, elle ajoute encore au côté miraculeux de ce cadeau de fin d’année. A ne pas manquer.

 

CINQ HOMMES
Mireille Descombes, L’Hebdo
jeudi 23 novembre 2006

Venus du Sud, de l’Est ou d’Afrique, ils sont cinq, tous travailleurs clandestins, réunis sur un chantier anonyme par le hasard et l’arbitraire d’un patron. Au fil du très beau texte de l’Australien Daniel Keene, on découvre par bribes leur histoire, leur rêve, leur destin, leurs regrets. Ils parlent, se rencontrent, se heurtent et s’affrontent, chacun avec sa personnalité, son accent, ses repères. Mêlant réalisme et abstraction – il pleut réellement au début de la pièce – la sobre mise en scène de Robert Bouvier prouve qu’un thème que l’on pourrait croire trop cinématographique ou un brin bien-pensant peut trouver au théâtre un outil à la fois subtil, efficace et émouvant.

 

LES ACCENTS DE NOS
FRÈRES HUMAINS
Dominique Bosshard
L’Express/L’impartial
mardi 21 novembre 2006

« Il était une fois cinq hommes… », récite l’exilé africain qui essaie d’écrire des histoires pour les enfants… Cinq hommes qui s’abritent de la pluie sous une bâche, en attendant le camion, « ce putain de camion », qui les conduira sur « leur » chantier. Cinq travailleurs clandestins qui, dit l’un d’eux, n’ont rien d’autre en commun que d’avoir été pointés dans une file de quarante paires de bras et de jambes.

Nulle intrigue spectaculaire dans cette pièce de Daniel Keene créée ce week-end par la Compagnie du Passage, mais, un huis clos qui, peu à peu dévoile ces « Cinq hommes-là. » La solitude, les familles qu’ils ont laissées là-bas, les traumatismes de la guerre hantent leurs nuits et leurs monologues. Nul coup de théâtre, un seul et ultime rebondissement excepté, mais une progression rythmée par l’alternance des tête-à-tête et des scènes chorales. Lui font écho des changements de lieux – le chantier, un bar, le dortoir – intelligemment « scénographiés » et mis en scène.

Les craintes de la toute première scène, où certains accents font barrage à la compréhension du texte et où les acteurs forcent uniformément le ton, sont vite dissipées. Les répliques épousent les nuances des sentiments, l’oreille du spectateur s’ajuste  à la musique des mots dits par Dorin Dragos, Abder Ouldhaddi, Boubacar Samb, Bartek Sozanski, Antonio Buil, comédiens venus de l’Est, d’Afrique et d’Espagne.

Le dramaturge australien plaide en faveur de ses déracinés sans faire œuvre de militant. Il ne recourt ni à l’angélisme ni à la provocation gratuite pour dépeindre l’âme de ces cinq-là, qui, pour n’être pas des enfants de chœur n’en deviennent pas pour autant des brutes sans foi ni loi. Fils d’ouvrier, l’auteur possède l’art de poétiser ces personnages capables de trivialité, et d’humour, sans les dépouiller de leur statut de travailleurs.

Articulée autour d’un seul décor, mur mouvant et sculpté par les très belles lumières de Laurent Junod, la mise en scène de Robert Bouvier relaye, renforce même, ce réalisme poétique. Des accessoires très concrets, ciment, seau, pelle, lestent l’univers de ces hommes, tandis que de discrètes projections en redessinent symboliquement les contours.

Au terme de la pièce de Daniel Keene, Paco, Luca, Larbi, Diatta, Janus auront exprimé, chacun à sa manière, des blessures, des rêves, des bribes d’espoir. Autant d’émotions communes aux déracinés et qui, vendredi au théâtre du Passage, à Neuchâtel, ont résonné en nous comme les émotions d’authentiques frères humains.

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Dernière modification - 16.06.2008