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« L’ENFANT ÉTERNEL » TRACE LE CHEMIN DU DEUIL
Chantal Savioz, Tribune de Genève

jeudi 28 février 2008

Denis Maillefer adapte et met en scène le roman de Philippe Forest.

« Je garde un souvenir précis du moment où j’ai terminé le roman de Philippe Forest. J’étais en vacances en France. Mes enfants faisaient la sieste en dessous. J’étais vraiment secoué. Je me suis alors demandé : « Pourquoi je pleure ? Sur l’injustice de la mort d’un enfant ? Sur ma propre mort ? Sur la vie ? Un mélange de tout cela ? » Je pense que c’est pour répondre à ce flux de questions et d’émotions que j’ai eu envie de monter L’enfant éternel. En le regardant maintenant, je crois que c’est le spectacle le plus adulte que j’aie réalisé jusqu’ici. »

A propos de L’enfant éternel, premier roman de Philippe Forest et Prix Femina en 1997, Denis Maillefer évoque encore « une parole à faire entendre », « un sujet rare au théâtre ». L’auteur français raconte en effet la mort de sa fille Pauline, victime d’un cancer à l’âge de trois ans. D’une écriture serrée, pudique, parfois clinique, l’auteur chronique l’insupportable assaut de la maladie. Le tout sans une once d’apitoiement. « Forest doit à la mort de sa fille la naissance de son premier roman », explique encore le metteur en scène vaudois, soulevant le paradoxe de l’existence de certaines œuvres. L’auteur irlandais Joyce ou encore Peter Pan de James Barrie, abondamment cités en langue originale ponctue le récit. Comme si le réconfort se trouvait dans l’idée que Pauline en mourant resterait une enfant à jamais.

Denis Maillefer, vous vous êtes réapproprié très librement le roman autobiographique de Philippe Forest. Comment lui-même a-t-il reçu votre spectacle ?

Bien. Nous en avions fait une lecture auparavant, à laquelle il a participé. Il a compris que nous ne voulions pas faire un « remake » de la série Urgences. La confiance s’est installée, et il nous a laissés totalement libres. Plus tard, il a assisté à la représentation au Théâtre de Vidy. Il en a été content. C’est quelqu’un de chaleureux, de très pudique et qui a une grande distance par rapport à ce qu’il a pu vivre.

Cette distance justement, comment l’avez-vous travaillée sur le plateau ?

Nous nous sommes tenus à ce principe simple : il faut que le spectacle se passe dans la salle et non sur le plateau. Nous devions raconter cette agonie, chargée émotionnellement, de la façon la plus directe possible. Notre préoccupation majeure a été de demeurer sobres. Nous avons préféré couper certains passages, lorsqu’ils étaient trop « chargés », de peur de faire dans le larmoyant ou le sentimentalisme.

Les thèmes de « L’enfant éternel », la mort, la souffrance, le deuil, sont-ils forcément solubles dans le théâtre, la parole directement adressée au spectateur ?

Oui. Il faut au théâtre 70% de cœur et de tripes, et 30% de cerveau. Je ne supporte pas le sentimentalisme, mais si l’on ne ressort pas un peu fracassés d’une salle, autant aller voir ou faire autre chose. Dans le rire comme dans les larmes. Mais vous avez raison : plusieurs personnes m’ont dit qu’elles avaient aimé L’enfant éternel, mais qu’elles auraient préféré ne pas le voir. La mort me semble cependant un sujet essentiel. Tout peut arriver à n’importe quel moment. En parler, c’est parler avant tout de la vie, et d’autres questions plus métaphysiques.

Valeria Bertolotto et Pierre-Isaïe Duc interprètent le père et la mère dans un dispositif assez complexe d’images et de paroles adressées directement. Pourquoi ce choix ?

Lui est apparemment distancié. Il arrive à parler. Elle fonctionne comme un relais du spectateur. J’avais envie qu’elle ait une présence iconique. L’image sacralise, dramatise. Elle amplifie et rapproche en même temps. L’installation, signée Laurent Junod, contient une touche religieuse, mortuaire. La multiplication des visages rappelle le travail sur la mort de Christian Boltanski. Un travail qui a contribué au principe auquel nous nous étions astreints : la mise à distance sur le plateau afin que la salle puisse recevoir toute cette émotion de la façon la plus simple, la plus directe qui soit.

 

 

QUAND MAILLEFER RENCONTRE L’ENFANT
DE FOREST

Anne-Sylvie Sprenger, L’Hebdo

jeudi 24 janvier 2008

Le metteur en scène vaudois adapte à la scène « L’enfant éternel », bouleversant roman autobiographique de Philippe Forest. Un projet périlleux, relevé d’une main de créateur subtil.

Philippe Forest a tout de suite accepté la proposition de Denis Maillefer. Le Vaudois désirait porter à la scène L’enfant éternel, son bouleversant roman autobiographique, paru en 1997, suite à la mort de sa petite Pauline, 3 ans. L’enjeu était pour le moins périlleux, le récit retraçant dans toute sa violence la dernière année de la fillette, entre cures de chimiothérapie et instants de répit fragiles. Mais les deux hommes se rejoignaient sur un point essentiel : « Il était hors de question de faire de cette adaptation un mélodrame médical, façon Urgences », confie l’écrivain, dont l’œuvre entière puise dans cette tragédie existentielle.
Perdre son enfant. Pire : le voir lutter de longs mois contre un sale cancer, pour y succomber en définitive. Le témoignage de l’écrivain a bouleversé les foules. Tout comme le metteur en scène, qui concentre justement de plus en plus son travail vers l’exploration des territoires de l’intime : « Je veux un théâtre où les gens se racontent, peu importe finalement que leurs récits soient vrais ou faux. Ce que je cherche est le face-à-face avec le public, un peu comme la confession du talk-show, même si l’on n’est pas dans le même registre. »

Duel d’auteurs
La rencontre entre ces deux-là faisait sens. Elle n’en était pas pour autant dégagée d’embûches. À commencer par la nature même du texte autobiographique. « Il a vite fallu se libérer des questions d’ordre éthique », raconte Denis Maillefer. « Appréhender le texte comme tout autre objet littéraire, sinon ce n’était tout simplement pas possible. » Pour le metteur en scène, il s’agissait aussi d’exister aux côtés d’un auteur fort apprécié du public, sans se laisser éclipser. « Forcément, quand on crée, on a envie que le résultat nous ressemble », dit-il encore. « On a tous envie de faire œuvre. »
Or c’est peut-être là, la plus belle surprise – et réussite – de ce spectacle : l’appropriation totale du texte par le metteur en scène et son équipe. Une création complètement ancrée dans son esthétique personnelle (sobriété et minimalisme) et ses préoccupations d’artiste, comme une suite logique, et presque essentielle, à ses précédents spectacles Je vous ai apporté un disque ou La première fois.
Dans un espace totalement vide, le comédien Pierre-Isaïe Duc (magnifique) endosse le rôle du père orphelin de son enfant. Il s’adresse de face au public. Le ton est neutre, presque distant. Au fond de la scène, la comédienne Valeria Bertolotto (idem), assise sur une chaise. Mère muselée par le chagrin, dont le visage filmé est projeté sur six grands écrans vidéo tout autour de l’espace de jeu. A de brefs instants, elle prend la parole. Elle répète, comme à l’oreille de la fillette, quelques mots de réconfort ou d’apaisement. Les yeux embués et brillants. Juste ce qu’il faut.

Pathos
Car c’est là l’autre grande difficulté d’un tel projet : éviter l’excès de sentimentalisme, les mots prenant au théâtre une tout autre violence qu’à l’écrit. « C’était un souci de la première à la dernière seconde », confie le metteur en scène, avant d’ajouter : « C’est toujours la même chose au théâtre, tu as intérêt à ce que le plateau soit tenu. C’est aux spectateurs de faire le chemin vers l’émotion. Sinon, c’est comme l’adaptation d’Oscar et la dame en rose, c’est l’orchestre symphonique de Vienne, plus celui de Londres et celui de Philadelphie et Lausanne réunis. Ça n’a pas de sens. Quand on va à un requiem, les chanteurs ne pleurent pas. »
S’il évite l’écueil du mélo, le spectacle, qui avance en équilibriste sur une corde raide, reste profondément fidèle à une autre volonté de l’auteur : « Je ne voulais pas faire de ce livre un récit de consolation qui montre comment la littérature peut triompher de la mort en lui donnant une forme esthétique. J’ai toujours été contre cette idée qu’on pouvait se sauver par l’art. » L’écrivain avouant notamment sa détestation de Cyrulnik et « de ses livres de bien-pensance ». Un sentiment partagé par le metteur en scène : « La mort est belle, on est apaisé ? Non ! La mort est dégueulasse. » Ce qui n’empêche pas moins le monde de l’enfance, avec Peter Pan et quelques images de manga, de venir côtoyer dans une sobre et belle justesse ce récit cruel. Car dans la vie aussi, l’innocence côtoie l’effroyable.

 

 

CHANT D’AMOUR POUR
UN ENFANT

Alexandre Demidoff, Le Temps
jeudi 31 janvier 2008

Le Vaudois Denis Maillefer adapte avec doigté « L’Enfant éternel », requiem pour une fillette qui bouleverse

C’est la guillotine sous un ciel d’azur et ça fait chavirer les jours. Au mitan des années 1990, le Français Philippe Forest perdait Pauline, sa fille de 4 ans, emportée par un cancer. De cette fatalité, personne ne se remet. Universitaire, spécialiste des avant-gardes littéraires, Philippe Forest, 34 ans alors, a cherché dans l’écriture non pas une consolation mais une présence : Pauline a fait de lui un écrivain. L’enfant éternel a été publié en 1997 (Gallimard, puis collection Folio). Il y raconte en 370 pages l’amour qui unit un père, une mère et un enfant quand le cercueil est l’horizon. Le metteur en scène Denis Maillefer donne aujourd’hui à ce récit une résonance théâtrale. À Vidy, L’Enfant éternel se grave en chacun.
Comment transposer ce texte-mausolée, où le linoléum des hôpitaux voisine avec le marbre, l’ombre de Mallarmé ici, celle de Victor Hugo là, celle de James Joyce là encore, autant d’écrivains qui ont dit comment on ne se sépare jamais d’un enfant disparu ? Comment ne pas trahir la dignité de ce récit, sa tristesse sublimée en style, sa lumière de clairière qui est tout le contraire de l’épanchement, pensum d’une certaine autofiction ? À ces questions, le Vaudois Denis Maillefer a trouvé des réponses aussi élégantes que judicieuses. Son spectacle ne se contente pas de détourner vers la scène ce qui était pensé pour la page. Il invente un dispositif qui respecte l’esprit de l’œuvre : une distance au bord des larmes, une absence rattrapée et modelée au fil de l’écriture, comme si chaque phrase permettait d’incorporer l’innommable. De faire avec.
La distance, c’est d’abord, sur le plateau voilé d’ombres, l’actrice Valeria Bertolotto, assise au deuxième plan, muette face à une caméra de poche, de profil par rapport au public, la tête ailleurs, comme si elle était captive d’une prière. C’est son visage de madone anguleuse qui accueille le spectateur, sa beauté stupéfaite projetée en plusieurs exemplaires sur les trois parois qui délimitent l’espace. Elle, c’est la mère de Pauline, c’est surtout l’hébétude du deuil, l’obsession d’un vide.
La distance, c’est ensuite l’acteur Pierre-Isaïe Duc qui prend position, en première ligne, complet gris, de retour de crématorium, jurerait-on. En ouverture, il débite, et c’est comme s’il disséquait depuis une chapelle : « Je ne savais pas. Ou alors : je ne m’en souviens plus. Ma vie était cet oubli, et ces choses, je ne les voyais pas. Je vivais parmi des mots-insistants et insensés, somptueux et insolents. Mais je m’en souviens : je ne savais pas. »
L’écriture, comme le théâtre, est une mémoire en combustion. Dans le costume hâve du narrateur, Pierre-Isaïe Duc revit tout. Pauline 3 ans, elle est très grande pour son âge, elle converse avec la princesse Raiponse, se berce des contes de son papa, vole comme la fée Clochette. C’est Noël à perpétuité. Jusqu’au jour où une douleur chagrine le bras gauche. Premiers examens à l’hôpital. Rien de funeste, promet la faculté. Mais les radios démentent : elles lèvent le voile sur un sarcome, il y a du sarcophage sous ce vilain mot. C’est un cancer. Le temps se met en boule. L’hôpital devient résidence principale. La maison, la plage de vacances. Pauline va se remettre. Pauline ne se remettra pas.
Denis Maillefer et ses acteurs réussissent alors ceci : ils désamorcent le pathos, construisant un théâtre-parloir où la douleur remonte, mais comme en différé, s’insinuant à notre insu. Ce chagrin ne ressemble pas à celui qui coule souvent le petit écran, dans ces émissions-confessions où un désastre est autopsié. Il est impérissable, traversé par le rire-grelot de Pauline. Dans le deuil, donc, une architecture possible.
Ce théâtre est tressage de sensations. Un homme parle, une femme, qui est son angle mort, s’oublie. Sur les parois projetés comme au cinéma, des paysages variables : une héroïne de manga fil sur un nuage, des traînés sombres se jouent d’un fond gris, puis revient la figure de Valeria Bertolotto, femme-enfant répétée à l’infini. C’est le noyau du requiem : Philippe Forest écrit au nom d’un visage. Il le cerne, le retient, ne se fatigue pas de l’aimer.

 

 

L’ENFANT ÉTERNEL

Bertrand Tappolet,
Scènes Magazine
février 2008

 

La pudeur, la retenue, un certain dénuement sont au cœur de L’Enfant éternel de Philippe Forest (Prix Femina) dont le Lausannois Denis Maillefer signe une adaptation pour la scène.

Ce récit est sincère, terrible aussi et bouleversant. Il est difficile de suivre, sans être touché, l’histoire d’un homme que la perte d’un enfant pousse à l’errance hors de soi. Parce que cette disparition n’est pas simple sujet. Cet homme c‘est l’écrivain du réel lui-même ; cet enfant, sa petite fille fauchée par un cancer à l’âge de 4 ans, le 25 avril 1996. Laissant par endroits une impression de somnambulisme halluciné, ce récit est porté par une écriture étrange, mélange de sérénité et de fébrilité. Les mots restent en deçà des maux ; la souffrance de Forest est sans emphase, la phrase délaisse l’effusion pour se déployer à travers le prisme de la sensation. « L’idée que l’on mourra est plus cruelle que mourir, mais moins que l’idée qu’un autre est mort », écrivait Marcel Proust.

Mort blanche
« À quoi bon rappeler le passé qui ne peut devenir présent ? », s’interrogeait Kierkegaard. Forest se situe dans les plis de la fiction autobiographique qui répond à l’appel du réel. Cet appel se manifeste dans « l’expérience de l’impossible », dans le « déchirement du deuil ». Influencé par Jacques Lacan et Georges Bataillle notamment, l’auteur pointe qu’un romancier est « quelqu’un qui s’en revient sans cesse vers les images de sa vie, qui ne s’accommode pas de leur inexorable dissolution dans le temps ».
Du blanc de l’ouverture neigeuse - autant théâtre de papier que poudreuse foulée – à l’immaculé terminal du linceul hospitalier (« le blanc est la couleur dans laquelle on enterre les enfants morts », entend-on), le souci d’entrer en contact avec l’humain, l’image, et la sensation ainsi que de rendre compte de l’expérience vécue, d’y revenir sans trêve, n’aura jamais quitté ce dit incertain du père (Pierre-Isaïe Duc) que le metteur en scène a choisi de camper sous le regard de la mère sur grand écran vidéo. Elle dessine un rapport à la disparition décliné au présent, comme dans une veillée funèbre, lors même que le père est dans le temps de la remémoration perpétuelle. C’est Aline (Valeria Bertolotto), passeuse post mortem, vestale s’assurant que la tétine scellera les lèvres de la fille défunte. (...)

À en croire Denis Maillefer, « il existe ici ce paradoxe d’écrire comme si l’on avait la crainte de perdre les sensations, les images et éventuellement l’amour. C’est une entreprise désespérée que de garder les choses en vie. Écrire moins pour ne pas oublier que pour pérenniser les situations près de soi, en soi, presque charnellement. Aux yeux de l’auteur, l’enfant qui meurt est comme un corps qui sombre, “les reflets du monde l’effacent, s’imprimant sur le miroir de l’étang” Et lui de s’exercer à “jeter des cailloux dans l’étang pour susciter à nouveau ce dessin d’ondes qui rappelle la plongée dernière du petit corps et pour que lui parvienne, parmi les herbes et les poissons, dans la vase du néant, l’écho sourd de notre amour inconsolé”. Écrire pour ne pas trahir dans l’oubli. Pour lui, le travail du deuil tel qu’on l’entend habituellement est négatif, car il se réduirait à une oeuvre de fossoyeur. »

La perte propagande
Vivre, c’est perdre et le deuil renvoie aux nombreuses formes de renoncement et d’oubli auxquelles nous sommes contraints. «  Dans L’Enfant éternel, le trouble ne naît pas seulement de la disparition d’un enfant, mais l’affirmation de cette idée rencontrée au détour de Peter Pan de ce que l’on ne peut plus être lorsque l’on grandit », relève Maillefer. Comment supporter l’absence quand elle devient plus forte que la présence ? Si notre société a progressivement renoncé aux rituels institués, qui ont pourtant leur utilité pour socialiser la perte, le metteur en scène croit au théâtre comme mise en perspective et reviviscence de rituels alors que, désormais, chacun doit assumer la rupture et garder la mémoire pour lui-même, en individu autonome.

 

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Dernière modification - 16.06.2008