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ENFANTS DE SALAUD À LA TABLE
DU POCHE
Lionel Chiuch ,Tribune de Genève
vendredi 4 avril 2008
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« Festen » gagne en puissance
en passant de l’écran à la scène
On se souvenait du film, sorti il y a tout juste dix ans. Une bonne
grosse claque assénée par Thomas Vinterberg, cinéaste danois adepte du
dogma et dialoguiste virtuose bien qu’un brin putassier.
On attendait donc de voir ce qu’en avait fait Christian Denisart,
embarqué dans l’affaire par la troupe romande Avracavabrac. Cette
attente se doublait d’une curiosité roublarde pour le dispositif adopté,
à savoir une table de banquet dressée au milieu du public du Poche.
Adapter Festen au théâtre avait en effet tout de la fausse bonne
idée. Trop formaté, trop évident et forcément aussi prévisible qu’une
éclipse de lune. Sans oublier le casse-tête que représentait une
distribution dont l’homogénéité devait rimer avec le naturel.
Noir jusqu’à l’excès, Festen oscille entre la dénonciation de
l’hypocrisie bourgeoise et la bonne grosse catharsis des familles, avec
inceste à la clé. À l’occasion de ses soixante ans, un père (Michel
Cassagne en ordure idéale) a convié les siens à un grand banquet. Il y a
là les deux fils, la fille, la mère et quelques proches. Manque à
l’appel, Linda, la sœur jumelle de Christian, l’aîné. Elle s’est
suicidée, la malheureuse, on apprendra pourquoi.
Très belle distribution
Et alors, très vite, tandis que toute l’histoire se met en place, que
les caractères se dessinent, on comprend que la jubilation sera au
rendez-vous. Oubliées, les réticences, les doutes et jusqu’au film,
puisque Christian Denisart parvient à créer un malaise encore plus
perceptible que dans la version cinématographique.
Ce miracle, on le doit bien entendu à la mise en scène, tendue et sobre,
qui privilégie le naturalisme sans toutefois occulter la théâtralité
(ainsi, quand se fige les personnages du second plan). Mais c’est
surtout la très belle distribution qui emporte le morceau. Outre
l’épatant Michel Cassagne, déjà cité, Vincent Kucholl campe un Christian
tout en fragilité et en détresse, en tout point dissemblable de son
cadet Michael (Antonio Troilo, détestable à souhait).
La place manque pour nommer tous les comédiens, mais les fausses notes
sont rares. Tous portent la transgression à son point le plus
incandescent, totalement investis dans un règlement de compte qui
fracasse les règles de la morale.
C’est cru, cruel et d’une radieuse dégueulasserie… |
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SCÈNES DE TABLES
Bertand Tappolet, Scènes magazine
avril 2008
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Prix du Jury au Festival de
Cannes en 1998, Festen de Thomas Vinterberg a su insuffler,
au-delà d’un dogme controversé de chasteté cinématographique, une
étonnante énergie à une fête de famille claustrophobique dont la
désintégration toujours reportée est parfois proche du cinéma d’un
Robert Altman. La pièce raconte l’histoire de cette « déglingue » ou
plutôt le temps qu’il faut à une sordide révélation de mœurs pour faire
son œuvre, en l’occurrence faire basculer un ordre du monde.
Dans le film qui l’a vu naître, Vinterberg reprend en format vidéo,
caméra au poing, tous les codes et les poncifs du genre de film de
famille pour mieux les subvertir : les embrassades, le repas ritualisé,
la danse. Sans omettre la division entre maître et valets, procédé
cliché du théâtre classique.
Le film est devenue pièce de théâtre en 2000, portée à la scène par
Christian Denisart dans un dispositif de gradins en tri frontal
enserrant la table de tous les aveux, tout en dépouillant l’oeuvre
danoise de son mysticisme originel. La première indication de scène
justifie ce choix de l’épure scénographique : « Le décor : une grande
table mise. Cette table doit être le lieu de base de Festen. La
fête se déroule autour de la table. Les comédiens créent tous les autres
espaces en utilisant quelques accessoires. »
(...)
Un art devant témoins
Ce qui frappe, c’est le
classicisme de la narration, à la Hamlet, qui oppose la volonté
- affirmée par une communauté familiale - de rejeter l’étranger au désir
sans cesse réaffirmé de la famille de faire corps autour du père, de
reformer le cercle quoi qu’il soit advenu, en refusant
délibérément de voir le mal en son sein. Plus qu’une oeuvre sur
l’inceste et le déni de réalité de violence commises, c’est une pièce
d’équilibriste qui exige beaucoup de ses interprètes sur le fil des
extrêmes et de l’imprévu. Un aléatoire renforcé ici par la présence de
quatre spectateur devenus convives volontaires de ce festin cru. « La
pièce met en lumière l’inertie du groupe propre à la réunion de famille,
l’absence de réaction face à la violence qui se dévoile dans une
partition évacuant tout manichéisme, note le metteur en scène. En fait
la réalité n’en est que plus ardue à percevoir, proche en cela de la
vie. La barbarie peut se loger chez des personnes affables. L’auteur a
voulu parler du secret de famille et de notre lâcheté naturelle face à
ce type d’abus qui, physiquement, nous répugne. La petite fille présente
dans la mise en scène a l’âge des enfants du père lors des faits. Elle a
une fonction de rappel, de remémoration du drame. Le spectateur doit
ainsi voir à travers son regard, l’empêchant par là même d’oublier la
noirceur d’une enfance violée. » L’inceste est aussi un point de vue.
Festen s’inscrit dans la longue lignée des drames psychologiques
sur fond de névroses familiales qui traversent le théâtre nordique. Se
dessine alors la filiation avec plusieurs dramaturges, au premier rang
desquels Strindberg et son théâtre intime, qui n’exclut ni la satire ni
le mélodrame. Et cette oeuvre crie, amuse, retourne, bouleverse,
recherche, appelle, pose d’insupportables questions. Parce que ces
interrogations sont les nôtres, qu’elles touchent à l’essentiel, et que
pas plus que l’auteur nous ne connaissons les réponses et les conditions
d’une improbable résilience. Questions veinées de sang, incarnées dans
des personnages où nous pouvons nous retrouver, qui souffrent ce que
nous n’osons dire. |
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SECRET DE FAMILLE
RÉVÉLÉ AVEC FOUGUE ET ÉMOTION
Carole Pantet, 24 Heures
6 octobre 2006
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(...) L’adaptation théâtrale de la
bombe cinématographique réalisée par Thomas Vinterberg en 1998 respecte
l’esprit du dogme créé par un collectif de cinéastes scandinaves. Pas de
musique, une grande proximité avec le public disposé à quelques
centimètres de l’action, décors et accessoires soigneusement dosés :
rien n’égare le spectateur de ce récit puissant et inévitablement
perturbant.
Pour les soixante ans de son père Helge, Christian choisit de faire un
discours vérité, révélant au grand jour les viols incestueux dont sa
sœur jumelle et lui ont été victimes durant toute leur jeunesse. Une
valse démoniaque s’emparera dès lors de la fête jusqu’au petit matin.
D’ordinaire habitué de l’improvisation et du registre comique avec les
Ouahs, l’enfant d’Yverdon Vincent Kucholl explose dans ce rôle torturé,
nerveux et touchant. Il est appuyé par l’expérience de Michel Cassagne (Helge)
et la fougue d’Antonio Troilo (Michael). (...) |
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AYEZ LE CRAN DE
PARTAGER UN GLAÇANT REPAS DE FAMILLE !
Carole Pantet, Presse Hebdo
28 septembre 2006 |
Pour ses soixante ans, Helge, un
homme à qui tout semble avoir réussi, réunit famille et amis dans son
manoir. Bruits de verres, éclats de rire et brouhaha : de prime abord,
le public est parachuté dans une fête de famille comme toute les autres.
Aux côtés du fêté du jour, son épouse, Elsa, et trois de ses enfants,
Hélène l’écorchée vive, Christian l’aîné et Michael « le raté »de la
famille. Le rendez-vous festif compte néanmoins une absente de taille,
la soeur jumelle de Christian, qui s’est donné la mort mystérieusement
peu de temps auparavant.
Alors que la fête bat son plein, Christian choisit, à la surprise de
tous, de révéler un lourd et honteux secret de famille. Dès lors, le
vernis du bonheur familial part en éclats. Et la vérité n’aura de cesse
d’être écartelée entre le déni des uns et l’obstination des autres.
Respect de l’esprit
Sorti en 1998, le film Festen de Thomas Vinterberg avait été salué
unanimement par la critique et récompensé par le Prix du jury du
Festival de Cannes. Troublant et inimitable dans sa réalisation, cru
dans son thème, Festen fait peur. Peu de metteurs en scène de théâtre
ont donc relevé le défi de l’adapter aux planches.
C’est à la demande des comédiens-improvisateurs d’Avracavabrac
d’ordinaire plutôt habitués au registre comique que le metteur en scène
lausannois Christian Denisart a accepté de s’y atteler. Sur scène, on
retrouve les Ouahs, dont font partie les Yverdonnois Antonio Troilo
(dans le rôle de Michael) et Vincent Kucholl (un Christian convaincant).
« Lorsqu’ils m’ont fait cette proposition, je les ai prévenus que cela
n’allait pas être drôle », se rappelle Christian Denisart. Pas de quoi
les décourager. Les contraintes du Dogme rapprochant inexorablement le
cinéma du théâtre, l’adaptation du texte aux planches s’avère plutôt
aisée. « C’était en effet déjà très théâtral à la base, puisque ce film
rejette tous les artifices cinématographiques ». Pour flirter avec la
proximité transmise par le film grâce à un tournage caméra à l’épaule et
« respecter l’esprit du créateur », le metteur en scène a choisi de
s’affranchir des contraintes d’espace liées traditionnellement au
théâtre. Ici, pas de scène. (...) Les spectateurs prendront place tout
autour de cette fosse aux lions, assis à quelques centimètres seulement
des comédiens en action.
Chaque soir, quatre privilégiés (volontaires) pourront même prendre
place à la table de Helge. Interpellés par les comédiens, ils vivront ce
spectacle de l’intérieur et découvriront en même temps que les
personnages le terrible secret de Festen. Une chance à saisir ! |
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LE SECRET DÉVOILÉ
QUI CORSE LE MENU
Michel
Caspary, 24 Heures
23-24 septembre 2006
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Création à L’Oriental-Vevey,
avant une tournée romande d’une pièce coup-de-poing, Festen,
adaptation théâtrale du film de Thomas Vinterberg. Insolite et fort.
Critique.
Quatre spectateurs ont sans doute vécu leur soirée théâtrale la plus
insolite, si ce n’est troublante. Ils s’étaient inscrits au préalable,
mais ils ne savaient rien ou presque de ce qui allait leur arriver – et
ce sera la même chose à chaque représentation. Ils sont les témoins
muets d’une fête qui vire au drame, d’un banquet en l’honneur d’un père
de famille respectable, mais que son fils aîné, Christian, au milieu du
repas, va dénoncer comme étant un abuseur, de lui et de sa sœur, qui
s’est récemment suicidée. Déni des uns, soutien des autres : le secret
de famille corse le menu. Il en faut plus, cependant, pour dynamiter
d’un coup toutes les couches des carapaces, les images factices, les
non-dits étouffants, les alliances hypocrites, voire le racisme latent,
puis éclatant.
Ces quatre invités sont aux premières loges pour admirer le dispositif
insolite, qui met le public au cœur du spectacle tout en aménageant un
deuxième espace plus classique. Ils sont les partenaires d’une troupe
formidable, dont plusieurs ont participé aux soirées d’improvisation du
groupe vaudois Avracadavrac et qui bénéficie de la présence de comédiens
chevronnés comme Michel Moulin (l’oncle) et l’un des géants du théâtre
romand, Michel Cassagne (le père). Il est retors, pathétique aussi,
odieux en fait, crachant son venin finalement à la face de ses enfants,
les uns incrédules puis en colère (Antonio Troilo et Viviane Deurin), et
l’autre, Christian, meurtri, puis libéré (Vincent Kucholl, très
convaincant). Des enfants trahis, comme dit le monstre paternel, « parce
qu’ils ne valaient pas mieux. »
Le film du Danois Thomas Vinterberg (Prix Jury à Cannes en 1998) a été
le symbole d’un nouveau genre (le Dogme). Pas d’artifices techniques,
que du jeu afin de rendre à l’histoire sa crudité, sa brutalité, sa
vérité. Les comédiens du film avaient répété des mois dans le décor
naturel ; les comédien du spectacle, eux, ont répété de longues semaines
(...).
La démarche a été efficace. On passe ici en permanence de l’humour à la
tragédie, sans pathos, mais pas sans légitime exubérance. Le metteur en
scène Christian Denisart a su varier les tempi de cette ronde sur le fil
du rasoir. (...) « Il est des fêtes où l’on n’aimerait pas être
invité », prévient le programme. Celle-ci en est une, mais on peut sans
autre réserver sa place, à table ou non...
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