NOYADE EN « BORD DE MER » Sandra Vinciguerra, Le Courrier vendredi 4 mai 2007 | Monologue minimal et intense d’une mère infanticide au Poche.
Ça tient du fait divers, affaire lointaine et remuante à la fois. Au Poche de Genève, la noyade a débuté bien avant le premier souffle coupé, avant que l’on s’intéresse à cette femme qui susurre que non, ça ne va pas du tout, que ses enfants elle les aime mais pas comme il faudrait. Jusqu’à dimanche, Bord de mer de Véronique Olmi, dirigé par Michel Kacenelenbogen, place en avant-scène sa mère perdue et finalement infanticide.
Sur le plateau, c’est Magali Pinglaut qui revêt les habits usés de la démunie, qui raconte, flux de paroles presque ininterrompu, ses absences, le manque d’argent, la cruauté des hommes. Et l’on sent sur cette petite femme le regard inquiet de ses deux garçons, comprenant à grand peine le drame dans lequel ils sont engagés.
Avec une grande simplicité de jeu et beaucoup de justesse, la comédienne belge renonce à tous les artifices pour se mettre au service d’une proposition forte. Et si la langue d’Olmi n’est pas toujours d’égale intensité, le monologue, lui, tient d’une seule pièce, matière sombre qui s’impose sur scène comme le portrait sans équivoque d’une oubliée, jetée soudain sous la lumière. |
DÉCHIRANT NAUFRAGE Anne-Sylvie Sprenger, 24 heures jeudi 19 avril 2007 | Bord de mer, de Véronique Olmi, présenté au Théâtre du Poche, engouffre le spectateur dans ses vagues de désespoir.
On la devine, au loin, derrière des volutes d’air ou de nuage : la mer. Mais c’est comme s’il n’y avait qu’elle, rageuse, égoïste, lointaine. Au Théâtre du Poche, l’atmosphère est à l’abandon. On y joue Bord de mer, le premier roman de Véronique Olmi, celui qui l’a fait entrer de plein fouet dans la littérature. Aujourd’hui, le metteur en scène belge Michel Kacenelenbogen donne vie (et odeur de mort) à ce récit bouleversant, où se croisent – et menacent – l’ennui et la peur.
Sur un plateau recouvert de planches en bois usées, de celles que l’on voit sur les débarcadères, une femme perdue dans le décor. Au loin, l’horizon. Tour à tour, gris, bleu flamboyant ou noir. Sur les côtés, des parois aux reflets métallisés qui lui renvoient l’image de sa solitude.
De sa voix de petite fille, la comédienne Magali Pinglaut nous entraîne subrepticement vers la destinée de cette mère en rade, seule avec ses deux petits garçons. Ils ont fait le trajet de nuit, dans un vieil autocar, pour venir passer quelques jours, comme on fuit la ville, au bord de mer. Ils séjourneront dans un hôtel misérable, les petits manqueront l’école, pourtant ils verront la mer, ils ramasseront des coquillages et mangeront des biscuits au chocolat. Mais dans cette ville, il pleut toujours, et la mer gronde et se moque de ses visiteurs.
Dans un premier temps, on écoute le récit de cette mère trop fragile avec émotion, avec un certain détachement même, comme le remous lointain des vagues. Puis, sans que l’on y prenne garde, le drame surgit, comme un monstre, un étau qui se resserre et laisse le spectateur sans voix. Restent alors les images fortes et terriblement troublantes qui continuent de hanter après la représentation, comme le reflux des vagues qui révèlent, sur les pages abandonnées, de terrifiants enfers. Déchirant. |
L’OCÉAN DE LA DOULEUR Alexandre Demidoff, Le Temps mercredi 18 avril 2007 | (…) Lundi soir, on avait peur que la jeune comédienne belge Magali Pinglaut arrive au bout de Bord de mer, récit signé Véronique Olmi. Parce qu’on savait que son personnage de mère terrorisée allait entrer dans la folie : étouffer sous le coussin Kevin et Stan, ses deux garçons. C’était inscrit au seuil du texte, comme la fatalité dans les tragédies antiques. Et on redoutait cette extrémité. On avait envie de la lumière du théâtre, de la présence de Magali Pinglaut, de sa robe sable qui vire au gris, de sa voix de môme chaleureuse, de son immobilité sur les lambris pentus qui lui tiennent lieu de scène, de tout ce qui retardait la chute.
Là est sans doute la force du spectacle du Bruxellois Michel Kacenelenbogen. On glisse avec Magali Pinglaut vers la mer qui fait ses ravages, on s’agrippe avec elle au garde-fou. (…)
Véronique Olmi a une ambition : identifier l’inconnu(e) qui échappe à nos grilles, chercher les mots qu’il aurait pu dire, ramener à la surface des paysages perdus, aimer son sujet, c’est-à-dire larguer les amarres. Tout cela suppose un engagement, du métier – publié en 2001, Bord de mer est le premier roman de l’écrivain. Sur scène, Magali Pinglaut vit le drame, en étouffée de la première heure. Elle raconte Stan et Kevin dans le car de nuit, leur arrivée au bord de la mer, l’océan encrassé par l’angoisse, la chambre où ils se roulent en boule, les pièces de dix centimes qui chahutent sur la table, la pluie sur le carreau quand la mère assiégée de partout s’assied sur Kevin, puis sur Stan. Elle lâche alors : « J’ai hurlé ». Et tout son corps se froisse dans l’obscurité qui se referme sur elle. |
LE POCHE SOUFFRE DU MAL DE MÈRE Lionel Chiuch, Tribune de Genève mercredi 18 avril 2007 | Bord de mer fait vaciller le public à deux pas du gouffre.
Il avait prévenu. « J’ai décidé de ne pas aider le spectateur ». Michel Kacenelenbogen, qui met en scène Bord de mer actuellement au Poche, n’a placé aucun garde-fou entre le public et le douloureux monologue de Véronique Olmi.
L’immersion est donc totale. Et irrémissible. Seule sur scène, Magali Pinglaut y cède comme on cède à la fatalité. Vêtue d’une méchante petite robe couleur débine, la comédienne s’avance maladroitement sur un plan incliné. On se dit que c’est pas possible, qu’elle va se casser la gueule. Et c’est ce qu’elle va faire, mais lentement, une longue chute spirituelle jusqu’à l’engloutissement.
Se souvenir des enfants C’est une mère qui s’avance. Avec elle, ses deux petits garçons, qu’elle a trimballés dans un bus avant de les déposer délicatement dans la chambre d’un hôtel minable. Elle raconte ça, en équilibre instable sur un sol qui semble vouloir se dérober. Déjà, le vertige, déjà, la certitude du gouffre.
Ensemble, ils sont venus voir la mer. C’est beau, la mer, ça a de la mémoire, un peu comme dans la chanson de Ferré. Elle, elle voudrait que cette masse d’eau se souvienne de ses enfants. Une trace, oui. Malgré la pluie qui efface, l’indifférence, l’hostilité trop souvent.
On ne vous raconte pas la fin, tragique, on laisse Magali Pinglaut vous mener jusque-là. C’est un texte très fort, très direct, même s’il arrive parfois à Véronique Olmi de céder à la belle phrase, de négliger le « parler vrai » au profit de la littérature.
Peu avant la première, Michel Kacenelenbogen insistait sur sa volonté de faire « entendre » cette mère à la dérive. « Ce qui tue, aujourd’hui, c’est le manque de reconnaissance, expliquait-il. La seule chose qu’on a à faire, c’est de la regarder, pas de la juger ».
Alors, voilà, on la regarde et on l’écoute. On en oublie la fiction, l’armée de projecteurs anachroniques tournés vers cette silhouette hésitante, et l’on pense à toutes ces naufragées de la vie qui parlent par sa voix. |
LIMITES MATERNELLES Julien Lambert, Scènes Magazine n° 194/avril 2007 | En Bord de mer, aux bords de la conscience, la confession déconcertante d’une mère qui se rend compte qu’elle ne peut pas préserver ses enfants du monde. « Voilà le problème : on met des bébés au monde et le monde les adopte. On est des ventres, c’est tout, après ça nous échappe et très vite on nous explique qu’on est hors du coup. Quelques idées sur ce très beau roman qu’a adapté à la scène Michel Kacenelenbogen, pour la comédienne Magali Pinglaut.
Quelques mots aussi de Véronique Olmi, auteure au succès saisissant. Quatre romans, des nouvelles, une dizaine de pièces jouées et publiées (double gageure aujourd’hui !) : peut-être simplement, comme elle le dit, parce qu’elle « donne aux metteurs en scène et aux comédiens des personnages à défendre », et qu’elle aime « les histoires, chercher l’humanité dans ce qui est monstrueux ».
Une mère en rade prend le car avec ses deux garçons pour leur faire « voir la mer ». Elle rassemble la monnaie du ménage pour leur offrir cette dérisoire et précieuse escapade hors de leur quotidien, une glace, un tour en auto-tamponneuse.
Une voix esseulée Une école buissonnière en famille qui a de quoi rappeler aux spectateurs du Poche l’équipée de la mère larguée avec sa petite-fille dans Je l’aimais. Mais si Anna Gavalda a écrit un dialogue, dans lequel un écho s’offrait à la détresse individuelle, dans Bord de mer, son premier roman basé sur un fait divers, Véronique Olmi a laissé la mère seule avec deux êtres adorés, certes, mais d’un autre monde ; seule avec ses angoisses, ses souvenirs, ses rages. D’où le ton de solitude extrême dont résonne ce récit très oral, donné dans l’élan des idées, des discours indirects et des souvenirs mêlés, comme un déballage de confessionnal ou de machine à café, mais dans le vide… « Si je ne l’avais pas écrit à la première personne, pour suivre son cheminement intérieur, je n’aurais pas pu aller jusqu’au bout, dit Véronique Olmi. Cette mère me fait penser à une toupie qui n’arrête jamais de tourner. C’est ce que Michel Kacenelenbogen a bien ressenti en l’entourant sur scène d’immenses miroirs, pour la montrer confrontée uniquement à elle-même ». L’auteure reconnaît d’ailleurs la difficulté pour l’actrice de porter ce texte « au propos très lourd, sans être neutre ni lâcher trop d’émotion ». Or le travail de Magali Pinglaut, présenté depuis janvier en Belgique, l’a « beaucoup émue : elle a trouvé l’équilibre juste entre la pudeur et l’aveu. On reste focalisé sur cette comédienne seule, sans accessoire, devant un grand cyclone qui accentue l’aspect épileptique du monologue ».
Dans les marges A la déperdition d’une sensibilité répond celle d’un bonheur fugitif que la mère voudrait offrir à ses enfants, sans jamais toucher juste : l’hôtel manque des habitudes rassurantes de la maison, la mer mouille et gronde, bistrot et fête foraine suintent la vulgarité. Le plus douloureux ne réside pas dans la déception de ces deux gosses comme tous les autres, si facilement représentables dans les mots de celle qui leur essuie le nez, mais dans les efforts vains de cette dernière, dans l’angoisse de cet esprit saturé, qui ressent tout pour trois. « Elle pense qu’ils souffrent autant qu’elle, explique l’écrivaine, car elle ne les conçoit pas comme des individualités. Elle ne supporte pas de percevoir, soudains sur la plage, son fils dissocié d’elle, comme les parents incestueux ont l’impression que les enfants sont en eux, à eux ».
On souffre enfin devant cet idéalisme désespéré qui se cogne sans cesse les ailes au monde, aux gens, à ces brutalités hermétiques. Comme elle dit, cette mère voudrait « que les gens soient comme les mômes : qu’ils aient plus de questions que de réponses, mais c’est souvent l’inverse, où est-ce qu’ils ont appris toutes ces certitudes ? » Elle aimerait tenir ses « petits » à l’écart des bistrotiers qui jurent, des patrons cupides, de l’école qui abrutit et classe, des déboirs qu’elle a vécus : impossible ; ou alors fuir la vie veut dire, entre les lignes, rêver de mort…
« Voilà comment j’aurais du passer le restant de mes jours : au lit avec mes gosses, le monde on l’aurait regardé comme on regarde la télé : de loin, sans se salir, la télécommande à la main, le monde on l’aurait éteint à la première saloperie ». La plume introspective et baladeuse de Véronique Olmi arpente sans cesse les limites ; celles d’une mère poétesse sur les bords et au bord de la névrose, la frontière vite franchie dans sa logorrhée entre réalité stridente et rêves hallucinés, entre souvenirs obsessionnels et obsession du présent, limites entre terre et mer, soucis terre-à-terre et liberté à l’horizon, entre tendresse et cruauté. « On me parle tous les jours de ce premier roman, on m’a proposé une adaptation au cinéma, à l’opéra, mais je n’essaie plus de comprendre pourquoi, conclut Véronique Olmi. Il ne laisse en tout cas pas indifférent : les spectateurs s’évanouissent, sortent, gueulent, reviennent demander des explications. Ca bouscule pas mal : il y a autant d’adhésion que de rejet ». |
MAGALI PINGLAUT, AU CŒUR DE LA MÈRE Catherine Makereel, Le Soir mardi 16 janvier 2007 | Une mère au bord de l’amer, de la mort. Un seul en scène bouleversant, adapté d’un roman de Véronique Olmi.
Voilà un moment de théâtre comme on les aime : devant un public recueilli, les écoutilles grandes ouvertes, c’est l’hostilité toute entière du monde qui prend corps grâce à la ferveur d’une comédienne épousée de l’intérieur par ce rôle de mère au bord du gouffre. Elle voulait emmener ses fils à la mer, mais c’est un océan de solitude et d’angoisse qui les rattrapera tous les trois. La mise en scène est minimale, mais l’émotion est grande dans ce solo adapté d’un roman de Véronique Olmi.
Michel Kacenelenbogen se serait-il épris de cette plume contemporaine ? Après avoir dirigé les non moins poignants Mathilde et Chaos debout , le directeur du Théâtre Le Public, à Bruxelles, fait une place au chaud pour ce houleux Bord de mer. On ne le blâmera pas. Comment ne pas succomber à l’écriture incisive et étouffante de Véronique Olmi ? Une langue lyrique et psychologique qui fouille sans tabou la misère de la femme, de la mère ou de l’épouse. Une fois de plus, frustration, mal-être et destruction sont au cœur du récit de cet être englué dans la pauvreté, l’isolement et l’angoisse du lendemain.
Demain, c’est l’école, et pourtant, elle a décidé d’emmener Kevin, 5 ans, et Stan, 9 ans, à la mer. Dans le car, déjà, la mère supporte difficilement les pleurs et les questions de ses petits, inquiets et fatigués. A l’arrivée, en guise de mer bleue, de coquillages et de châteaux de sable, c’est un hôtel minable, une pluie battante, le froid et la boue.
Même la mer à l’air triste Pas plus d’éclaircie le lendemain. Même la mer a l’air triste et repoussante. Les maigres pièces de 10 centimes économisées pour le voyage, le lit et ses draps usés qui bouffent toute la chambre, les regards accusateurs dans le bistrot : comment trouver la force de sourire, d’enlacer ses enfants, de les regarder dans les autos tamponneuses, et de croire à des jours meilleurs ? Un pot de confiture qui ne servira sans doute jamais plus, une mer (métaphore de la mère) qui se dérobe sans cesse : peu à peu, les indices s’amoncellent, et le tragique dénouement ombrage l’horizon.
Premier choc de ce voyage en enfer : le décor, signé Vincent Lemaire, qui évoque la mer avec son plancher en forme de houle et ses miroirs aux reflets tantôt bleu clair, tantôt troubles comme les embruns.
Seule sur cette menaçante lame de fond, et fragile dans sa robe aux couleurs ternes, Magali Pinglaut se confesse d’une voix d’abord morte, puis douloureuse, brisée, parvenant à créer l’intimité dans cette grande salle. Avec retenue, mais non sans intensité, la comédienne comble le dépouillement extrême de la mise en scène, donnant chair à toutes ces mères échouées. |
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