EFFROI ASSURÉ DANS L’AMOUR EN QUATRE TABLEAUX Ghania Adamo, swissinfo lundi 18 septembre 2006 | Filée sur le mode du polar, la très fine pièce de l’auteur alémanique Lukas Bärfuss offre une réflexion glaçante sur l’amour aujourd’hui.
C’est le metteur en scène français Gérard Desarthe qui la crée au Théâtre Le Poche, à Genève.
Liberté et amour ne font pas bon ménage. C’est Lukas Bärfuss qui le dit avec le cynisme qui sied à ce genre de constat glaçant. Mais on ne va pas lui en vouloir à Bärfuss qui, au fond, voit juste.
Avec une acuité sidérante, il « peint » en quatre tableaux, une société, la nôtre, soutenue par les quatre piliers du cynisme : le mensonge, la lâcheté, l’individualisme et le nihilisme. Rien que ça, envoyé allègrement à la figure du public, qui d’ailleurs rit.
Mais de quoi rit-il ce public ? De gêne, sans doute. Il rit de se voir si fidèlement et piteusement représenté dans cet Amour en quatre tableaux, une pièce très intelligente de Bärfuss mise en scène au Poche de Genève par le très subtil Gérard Desarthe.
Varier les plaisirs Quatre tableaux, donc, occupés par la figure de deux couples hétérosexuels qui, pour échapper à l’ennui, s’inventent des infidélités conjugales, les vivent dans la douleur, puis poussent la douleur toujours un peu plus vers la mort.
C’est du polar de haute tenue, car il y a au bout du fil cette question essentielle : à qui la faute, la faute d’un crime ? Une interrogation qui frise ici la réflexion métaphysique et empêche la pièce d’être limitée à la simple étiquette de drame bourgeois.
Comparée à d’autres pièces d’auteurs contemporains minés par le souci de « faire moderne » à tout prix, L’Amour en quatre tableaux est un chef-d’œuvre. Rien n’échappe à Lukas Bärfuss, né à Thoune il y a 35 ans, et qui malgré sa jeunesse, semble avoir fait son deuil de la bonté humaine que notre époque cynique ravale au rang de chimère.
L’horreur de la « modernité » S’ils veulent vivre, ses personnages sont obligés de faire taire leur cœur, voire même leurs sens. La vacuité. Se vider de tout. C’est à ce prix seulement que l’on est un individu moderne. Quelle horreur !
Cette horreur que Bärfuss dévisage, on l’avait découverte dans Les névroses sexuelles de nos parents, autre pièce de l’auteur alémanique créée en 2005 au Théâtre de Vidy-Lausanne. On la retrouve dans L’Amour en quatre tableaux et dans Les Hommes morts.
Les Hommes morts, c’est le dernier roman dudit Bärfuss. Il lui a valu cet été un article très élogieux dans le journal Le Monde. Lequel comparait, à juste titre, le narrateur du roman à L’Etranger de Camus.
On ne peut que souscrire. Et si notre Bärfuss était l’inventeur d’un nouvel existentialisme ?! |
LES HORREURS DE L’AMOUR Lionel Chiuch, Tribune de Genève jeudi 14 septembre 2006
| Gérard Desarthe : le grand comédien français monte au Poche un auteur suisse.
S’aimer, comme on se joue de l’ennui, sans prendre garde aux règles du jeu. Les personnages de L’Amour en quatre tableaux sont de piètres stratèges. Amant, maîtresse, maris et femmes, ils sont quatre à tenter de concilier leurs désirs délavés et leurs actes. Quand l’une des protagonistes sortira l’atout cœur, faisant basculer la comédie dans le drame, ce sera au prix le plus fort, celui du sang. Elle y laissera aussi sa liberté, puisqu’on ne peut à la fois « aimer et être libre ».
Gérard Desarthe aime les comédiens et ça se voit. S’il les met en valeur, c’est pour leur restituer cette part d’humanité que les stéréotypes ont tendance à gommer. L’ingénieuse scénographie, qui consiste à réduire l’espace comme peau de chagrin, les accule à eux-mêmes sans toutefois fixer leur sort. Finement agencé, le drame se charge de figer les rires qu’il provoque par instant. Ces changements interviennent sans jamais affecter la tonalité de l’ensemble grâce à une mise en scène précise et subtile. Le jeu des comédiens est à l’unisson. S’ils sont tous à leur affaire, mention spéciale à un Felipe Castro polymorphe et prodigieusement juste. |
AU PIED DU LIT, L’ABSOLU Alexandre Demidoff, Le Temps Sortir, du jeudi 7 au mercredi 13 septembre 2006 | Gérard Desarthe monte « L’Amour en quatre tableaux » du prodige bernois Lukas Bärfuss
Peut-être la création la plus excitante de la rentrée. Au Poche Genève, L’Amour en quatre tableaux émoustille. L’auteur de la pièce, Lukas Bärfuss, est, à 35 ans, l’une des plumes les plus troublantes de sa génération, admirée en Suisse alémanique comme au Théâtre de Vidy – Les Névroses sexuelles de nos parents à l’hiver 2004. Le metteur en scène Gérard Desarthe, lui, a un toucher qui le distingue. Acteur magistral sous la direction de Giorgio Strehler (L’Illusion comique) et de Patrice Chéreau (Hamlet en 1988), il aime donner le la, comme il dit, à ses pairs. Les aider à endosser le mystère d’un texte.
L’Amour en quatre tableaux alterne le net – dans la découpe de la phrase – et le flou. C’est sa force. Au premier tableau, on croit que c’est une comédie d’alcôve, avec barbituriques planqués sous le matelas. Evelyne, une bourgeoise brouillée de l’intérieur, tente de s’oublier, c’est-à-dire aussi de renaître, dans les bras de son amant. Vite, une petite extase dans une chambre d’hôtel pour supporter l’ennui domestique. Plus tard, Suzanne, artiste-portraitiste, tuera d’un coup de couteau son mari infidèle. Motif du crime ? La jalousie ? Pas sûr. L’amour de l’amour ? Peut-être. Le Bernois Lukas Bärfuss est trop fin pour asséner une réponse.
Traductrice flashée La psyché à vif, donc. Mais sans formule magique. Cet art de toucher là où ça brûle, sans retirer sa main, a ébloui Sandrine Fabbri, traductrice de la pièce. « J’ai commencé par lire Die Toten Männer, le seul roman publié de Bärfuss, qui a paru en français ce printemps sous le titre Les Hommes morts. Et j’ai été flashée. J’avais l’impression de n’avoir jamais lu dans la littérature germanique contemporaine quelque chose d’aussi percutant et moderne. Bärfuss est très français dans sa manière d’allier élégance de style et questionnement existentiel. Albert Camus est une référence pour lui. Au même titre que Michel Foucault pour sa réflexion sur le traitement de la folie par la société occidentale. »
Au pied du lit, l’à-pic. La Suzanne de L’Amour en quatre tableaux bascule si vite. Son mari lui avoue une aventure extraconjugale. Et la main de Suzanne frappe. Pas de bavardage. Mais un coup de couteau. La bafouée est désormais hors cadre. Criminelle au nom d’un absolu. A son avocat, elle dit : « Si/Vous pouvez protéger l’amour/Protégez-le/Protégez-le de cette époque/qui hait/tout ce qui n’est pas éphémère. »
L’art de Bärfuss, ça pourrait donc être ceci : du reconnaissable à première vue (la désespérance conjugale avec ses échappatoires classiques) qui dérape vers l’inconnu. La langue elle-même est ici comme les personnages, subtilement fêlée sous le vernis. « La pièce est écrite en vers libres, sans ponctuation, explique Sandrine Fabbri. Chaque réplique a sa découpe qui induit souvent une ambiguïté. »
Le sens du drame serait donc aussi dans son rythme. C’est ce que souffle la traductrice qui fut naguère une critique dramatique inspirée et éclairante au Journal de Genève. Au Poche, Gérard Desarthe veille en chimiste des âmes et des corps à ses alambics. Le mal d’amour prend un tour parfois burlesque chez Bärfuss. C’est cette étrangeté que cinq comédiens devraient révéler. |
PLANCHES DE SALUT Alexandre Demidoff, Le Temps mercredi 23 août 2006 | Gérard Desarthe - Acteur colossal, il passe à la mise en scène et répète ces jours à Genève L’Amour en quatre tableaux.
Tant de roses ont plu sur ses épaules de monstre sacré. Gérard Desarthe, 61 ans, est un colosse. Un qui fait peur en scène. À 43 ans, il était Hamlet au Palais des papes d’Avignon – le fief de Gérard Philipe jadis – et le soir de la première 2000 spectateurs le saluaient debout. Une légende prenait corps. Depuis, la critique n’a cessé de l’étoffer. « Acteur océanique », écrivait récemment Le Nouvel Observateur. De Matthias Langhoff à Giorgio Strehler, les seigneurs de la scène l’ont courtisé, ont parfois retourné sa peau jusqu’au sang comme il dit, l’ont toujours magnifié.
Vénération des amateurs. Respect des maîtres. Et puis ce sommet l’été passé, sous la plume de Christine Angot, dans Le Monde 2. L’écrivain raconte comment Gérard Desarthe lui a fait aimer le théâtre, comment sa vie a changé à cause de lui, grâce à lui : « C’était une retransmission d’Hamlet mis en scène par Chéreau. Je découvrais l’acteur qui jouait le rôle, en extase, le souffle coupé, et avec des crispations dans la mâchoire pour me retenir de pleurer. (…) nous étions dans l’absolu. La vérité absolue, la beauté absolue, tout absolu, la justesse absolue, le désir absolu, mais ce dernier détail je ne le savais pas encore. » Mais en vrai, comment est-il, cet interprète apparemment médiumnique ? Amical, d’emblée. Il tutoie, mais en douceur. Et revient souvent au « vous ». Moduler la distance est un art de vivre. Un art théâtral aussi. Au Poche de Genève où on le rencontre, il prépare ces jours un nouveau spectacle. Il ne joue pas, mais met en scène L’Amour en quatre tableaux de l’auteur bernois Lukas Bärfuss, l’un des événements de la rentrée – première le 11 septembre. Comme on a lu Christine Angot, on brûle de lui demander : « L’absolu pour vous, c’est quoi ? »
Là, ses lunettes rondes se troublent. « Je ne sais pas ce que Christine veut dire. Ce sont de grands mots. » On insiste. « L’état de grâce, celui dont parlent les acteurs, vous connaissez ? » « Non, je n’ai jamais connu. Ceux qui disent vivre ça sont des menteurs. Si j’avais cette fièvre sur scène, je ne serais plus dans la lucidité, mais dans la folie. Il faut garder un œil sur ce qu’on fait, ne jamais être tout à fait dupe. Et puis « état de grâce », ça ne veut rien dire : le théâtre a toujours été pour moi un travail, une douleur et un effort. »
L’acteur océanique ramerait-il donc comme le plus obscur des marins-pêcheurs ? « Il y a une trentaine d’année, j’ai joué Peer Gynt, un candide qui fréquente les trolls et saint Pierre. Le spectacle durait huit heures et j’étais presque impeccable : pas une entorse, pas un trou. Le soir de la dernière, après le tomber du rideau, j’ai failli tout abandonner. Je me trouvais indigne du rôle, j’avais le sentiment que j’étais un imposteur. »
L’imposture comme cauchemar. Gérard Desarthe sait que le théâtre, ses rites et ses traditions, ne fait pas partie de son patrimoine. À la maison, dans le Paris ouvrier où il grandit, Don Juan et Hamlet sont des inconnus. Chez les Desarthe, on n’a pas le temps d’être épique. La famille vit à sept dans un 30 m2 . Le père besogne comme menuisier en bâtiment sur les chantiers. La mère veille sur les ourlets. Gérard, lui, maraude entre chien et loup, abonné au rôle de cancre. À 14 ans, il rate son certificat de fin d’études. On est en 1959, le général De Gaulle est revenu au pouvoir, l’Algérie brûle, l’indépendance est pour bientôt. Mais l’adolescent a d’autres chats à fouetter. « Je n’avais jamais touché un livre. Mon père ne m’a pas laissé le choix : je devais travailler avec lui, un point c’est tout. Mais je me suis révolté. Je n’avais aucune idée de ce que je pouvais faire, j’ai fugué. Ma chance alors, c’est d’avoir croisé des humanistes chrétiens. Ils m’ont demandé : « Toi, tu veux faire quoi ? » J’ai répondu « comédien », à cause des films que j’avais vus enfant. »
Cette vocation aurait pu être brisée net. Gérard Desarthe fréquente un cours du soir et son prof lui assène, prologue sec : « Toi, tu ne seras jamais acteur. » Avec ses pattes d’éléphant, sa chemise jabot, ses chaînes autour du cou, sa passion pour le rock colérique de Vince Taylor, l’adolescent n’a rien d’un émule de Gérard Philipe. Pas même le charisme voyou d’un Jean-Paul Belmondo dans À bout de souffle. Hors catégorie d’emblée. « Je n’oublierai jamais ma première audition devant mon prof. C’était un samedi matin. Il m’avait donné à apprendre un extrait de Crime et châtiment de Dostoïevski. J’étais un geyser de larmes et de révolte. Affreux. À la fin, il m’a dit : « Écoute, je ne sais pas très bien ce que ça va donner. Mais tu peux rester et pour toi, ce sera gratuit. »
La chance de Gérard alors, c’est Esther. Elle suit le même cours que lui. Ils s’aiment. Elle croit en lui. « De nous deux, c’est toi qui seras acteur. » Et leur foi en d’autres lendemains est si grande qu’ils ont un enfant. Dante naît. Son père a 19 ans. Il a faim d’espaces théâtraux – 30 m2 toute une enfance, ça marque. Il accepte tous les rôles, les plus petits sont une fête, dit-il. Et puis un jour Jean Jourdheuil, Patrice Chéreau, des révolutionnaires dans le domaine, le repèrent. Ils sentent qu’il y a dans cette nature-là une faille. Des éruptions à canaliser. L’absolu sous un crâne de plus en plus nu.
Aujourd’hui, il avoue ses faiblesses : la difficulté de mémoriser, le trac galopant, l’âge qui impose sa loi. Alors, pour conjurer, il sera magicien. La saison prochaine, il incarnera Prospero dans La Tempête de Shakespeare. Et d’un coup de baguette, il redeviendra colossal. Retour haut de page |
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