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UN DÉJEUNER AVEC HASSANE KOUYATÉ
Propos recueillis par Françoise Courvoisier, au Tout va mieux, boulevard de la Chapelle à Paris,
le 29 mai 2003

J’étais dans la salle hier soir, au Théâtre de l’Oeuvre, où tu joues  Le Costume mis en scène par Peter Brook. Ce qui m’a particulièrement frappée, alors que tu tournes cette pièce depuis plusieurs années, c’est cette joie, cette jubilation qui t’est particulière en scène. Dans ce plaisir palpable à communiquer avec le public, quelle est la part d’authenticité pure, quelle est la part de métier ?

Je ne fais pas de différence entre la vie et ce qu’on appelle le métier. Sur scène je suis vraiment heureux. L’espace de la représentation, c’est un espace dans lequel je me sens invulnérable, où rien de négatif ne peut m’atteindre… C’est aussi un espace où je me souviens que je suis un privilégié, où je savoure ce privilège. C’est un bonheur réel. Moi, je suis né là-dedans. Ce n’est pas un métier, c’est une philosophie, un art de vivre.

Le miracle est qu’après tant d’années, ce bonheur soit toujours intact.

C’est parce qu’il est réel. Je vais avoir 40 ans dans quatre mois. J’ai été élevé par mon grand-père. J’ai vécu vingt ans au Bourkina Fasso et au Mali. Je fais partie d’une lignée de griots. J’ai été formé à cette école.

Cela s’enseigne ?

Disons plutôt que cela se transmet. C’est l’école de la vie. L’enseignement par l’osmose. Tu prends ce que tu as à prendre, tu lâches ce que tu as à lâcher. Au bout d’un moment, tu te rends compte que tu es devenu quelqu’un… Pourquoi je dis ça ? Ah oui. Cela a à voir avec ma joie d’exister. En scène en particulier, mais dans la vie aussi, je suis un homme HEUREUX. Mon grand père, chaque fois qu’il se levait le matin, il disait : « Wouahh ! Dieu merci, encore un jour de plus ! ». Et c’était pas fabriqué, mais au contraire très profond, très vrai. Moi j’ai été éduqué sur ce « wouahh ! ». Il disait aussi « On a dix mille raisons pour être malheureux, mais aussi dix mille pour être heureux ».

Alors en arrivant, tu as dû être catastrophé par l’état général dépressif de l’européen !

Un peu oui. Après une heure passée en Europe, je voulais déjà rentrer chez moi !

Tu sais ce qui est difficile pour moi ? C’est  de ne pas être sur scène. On dit que je suis une bête de travail, en fait je suis une bête de la vie. Jouer, ça me rappelle aussi mon enfance, quand je m’imaginais que j’avais tous les pouvoirs, toutes les libertés : être aviateur, médecin, fou, roi…

Le Pont  est un projet de spectacle né de ta complicité avec l’acteur Habib Dembelé. Quand est-ce que vous vous êtes rencontrés ?

C’est une histoire fabuleuse. Habib est l’une des personnes les plus extraordinaires que j’ai croisées dans ma vie. Quelqu’un qui a un don des dieux. Je suis croyant. Avant de le rencontrer en chair et en os, je l’avais vu dans des films, des films africains où il était génial. J’étais très impressionné par l’acteur. Maintenant c’est un frère. Mieux qu’un frère de sang, un frère que j’ai choisi. Il faut savoir que c’est l’homme le plus populaire du Mali. A lui tout seul, il est à la fois Catherine Deveuve, Depardieu et Johnny Halliday. …

D’où vient cette célébrité ? De ses films ?

Pas seulement. De son engagement politique, aussi. Là-bas, quand tu sors dans la rue avec lui, c’est l’émeute ! Il a été quatrième aux présidentielles en 2002 !

Ah bon ? Il voulait être président ?

(rires) Mais non. Il voulait dire des choses. Son slogan c’était « Entre ceux qui vous font pleurer et qui ne vous donnent rien et celui qui vous fait rire et qui ne vous donne rien : choisissez ! ». Tu sais qu’il ne peut plus jouer au Centre culturel français, c’est trop petit, il joue au stade maintenant ! Et il le remplit ! Dix mille personnes pour lui tout seul !

C’est incroyable.

Oui. On s’est rencontré la première fois sur un film : Macadam Tribu. Quand j’ai vu sur la feuille de tournage qu’on allait tourner ensemble, j’étais fou de joie. Après j’ai su que c’était pareil pour lui. La première fois qu’on s’est vu il s’est écrié « Hassane Kouyaté ! Je voulais tellement te rencontrer que quand j’ai su que tu étais dans le film, j’ai même pas discuté mon contrat ! »

(Il renverse son verre)

Tu vois, ça m’émeut… Il est comme ça, Habib, d’une modestie incroyable. Il ne se rend pas compte de ce qu’il représente.

(temps)

A cette époque, Habib n’allait pas très bien. Il buvait beaucoup.

Trop de succès ?

Trop de succès mais surtout, comme toujours, des problèmes de cœur ! Les femmes…

Il buvait beaucoup, mais quand il entendait « action » : le miracle avait lieu. Quel acteur ! Moi je ne bois pas d’alcool. Jamais.

C’est une décision radicale ?

Oui. Je suis très entier dans ce que je fais. Et puis je jouais au foot et au handball, professionnellement, dans l’équipe nationale… il fallait que j’aie la forme. D’ailleurs, pour le peu de plaisir que cela procure et quand je vois les dégâts que cela fait sur les autres, ça me passe l’envie. Tu sais que j’ai travaillé dans un hôpital de désintoxication ?

Comme infirmier ?

(rires) Comme conteur. Je racontais des histoires. La thérapie par le conte. J’ai aussi fait ça dans des cliniques psychiatriques…. Un jour, Habib me dit en larmes, « Est-ce que tu peux être mon ami ? », je lui ai répondu « Est-ce que tu peux être mon frère ?». Et c’était parti. Après il a connu Sotigui, mon père. Il lui avait dédicacé un de ses livres – Habib est aussi écrivain – et tout naturellement, il est devenu son fils adoptif. Habib est même aujourd’hui plus complice avec Sotigui que je ne le suis. En tous cas, ils se voient trois fois plus souvent !

Laurent van Wetter, l’auteur du  Pont, tu le connais personnellement ?

Pas du tout. En fait je cherchais une pièce pour Habib et moi. Un duo. J’ai lu beaucoup de choses et un jour, mon ex-femme - je suis entrain de divorcer - qui travaillait au bulletin critique du livre français - m’appelle et me dit qu’on vient de lui livrer une pièce pour deux acteurs, qu’elle a lu les dix premières pages et que cela semble bien. Un coursier me l’amène, je signe, je prends le livre et je lis. Je lis… je ne peux plus m’arrêter. J’annule tous mes rendez-vous.

Qu’est-ce qui t’a plu en premier dans Le Pont ?

Je ne sais pas… Je trouvais bizarre. Je ne comprenais pas où l’auteur voulait en venir… C’est un dialogue à bâtons rompus. Une causerie où on saute du coq à l’âne… Tout n’est pas révélé. Au théâtre, ce qui est intéressant, c’est tout ce qu’on ne dit pas.

L’envie de mourir, pour ne pas dire « l’idée du suicide », c’est le fil conducteur de la pièce ?

Ils n’ont pas envie de mourir.

Mais c’est tout de même ce qui les mène sur ce pont.

Oui, mais très vite on comprend qu’ils se débrouillent pour ne pas mourir, qu’ils font même tout pour ne pas mourir. Ils se rencontrent parce qu’ils ne veulent pas être seuls, ils veulent parler à quelqu’un. Celui qui se jette dans l’eau, il est maître nageur !

(rires)

En fait cette pièce, c’est l’apologie de la vie. Et la meilleure manière de parler de la vie, c’est de parler de la mort. C’est en écrivant sur un tableau noir avec de la craie blanche, que la clarté et la force de vie jaillissent le mieux. A un moment, l’un des deux manque de tomber et il se met à hurler : « Mais qu’est-ce que tu fous ? Viens m’aider, tire-moi de là ! ».

Et le choix de ton père, Sotigui Kouyaté, pour la mise en scène, c’est venu quand ?

Au départ, je devais faire la mise en scène, mais après un moment j’ai dit à Habib « Sotigui est tellement dur avec ses proches, c’est le meilleur moyen de faire ce travail sans concession ! ». C’est vrai, Sotigui est l’un des meilleurs directeurs d’acteurs que je connaisse. Et je ne dis pas ça parce que c’est mon père !

C’est en tous cas un grand acteur !

C’est un comédien qui a compris ce que signifie « lâcher ». Cela vient bien sûr aussi de notre culture…

Ah ça, vous vous lâchez certainement plus que nous ! Toi tu l’as visiblement reçu en héritage, cette grâce-là. Est-ce qu’il y a un secret ?

Oui, il faut se dire : ce qu’on fait, c’est pas grave, c’est un jeu. Et jouer, c’est avant tout un plaisir. Il y a un humour, une dérision, une distance qu’il faut avoir avec l’acte de jouer. Et les spectateurs aiment ça, parce qu’ils ne se sentent pas pris dans une démonstration du genre « Regardez comme je fais ça bien ». Quand je dirige, je dis toujours « Ne cherche pas à prouver. Joue. Joue pour toi d’abord et c’est ainsi que tu atteindras les autres. » Parce que si tu veux en mettre plein la vue au public, tu deviens « extérieur »…

…Et antipathique !

Voilà. Joue pour d’abord pour toi, ensuite pour le public. Le Pont, on travaille dessus depuis un mois et demi et la première est seulement en octobre. On répète chez Sotigui. Assis dans son salon. C’est un travail de longue haleine. Pour l’instant, on dit seulement les mots. Qu’est-ce-qu’il peut nous faire suer ! (rires) Maintenant on entre dans la phase où on essaie de dire le texte sans le lire. A partir du quatre juin, on descend dans la salle. Avec déjà une première proposition de décor. Le décor, ce sera une passerelle, de l’eau, du ciel et la lune. On veut que ce ça soit simple, sans fioritures.

Est-ce que vous allez conserver la différence sociale proposée par l’auteur entre les deux personnages ?

Oui oui.

Alors tu joues celui qui est issu de la grande bourgeoisie et Habib le pauvre ?

Non. C’est moi qui fais le pauvre. Oui, on aurait pu faire l’inverse ! Mais quand Habib rentre dans la peau d’un bourgeois… bon Dieu ! C’est très drôle ! Il y met une telle distance que derrière, tu vois tous les bourgeois du monde ! Et c’est très simple, très juste, comme il fait ça… Il est vraiment formidable.

C’est la première pièce de Van Wetter, non ?

Oui. Il a d’ailleurs à peu près mon âge… Je pense que c’est une pièce un peu autobiographique.

Tu n’as pas cherché à le rencontrer ?

Non. On ne veut pas le rencontrer avant d’avoir fini le travail. On sait pas comment il est, mais il y a des auteurs qui sont très emmerdants. On préfère l’inviter à manger après. Je pense qu’il a écrit cette pièce parce qu’il a très envie de vivre et qu’il est très agacé par la vie d’aujourd’hui, en Occident. Pour des africains, c’est surréaliste de parler du suicide !

Pourquoi ? Il n’y a pas de suicide, chez vous ?

Mais non. Ca n’existe pas.

(temps)

Hier soir à l’Oeuvre, j’ai été touchée par la reconnaissance du public à l’égard des acteurs. C’est rare, une pareille ovation à l’issue d’un spectacle !

Les spectacles n’offrent pas tous cette générosité, cet engagement de la part des acteurs… Moi j’ai compris une chose, en travaillant avec Peter Brook, c’est pourquoi il n’avait pas forcément besoin de grands acteurs pour jouer dans ses spectacles. Peter va chercher quelque chose chez l’Homme d’abord, avant l’Acteur. Il dit « Tu peux faire des bons acteurs avec des hommes bien, pas l’inverse ». Tony, par exemple, celui qui joue l’amant, eh bien c’est sa première pièce. Pour le trouver, il a fallu auditionner des tas et des tas de gars !

Dans Hamlet, qui est passé à la comédie de Genève en septembre 2002, on sentait chez certains acteurs une fragilité technique qui  m’a un tout petit peu dérangée…

Oui, parce que pour la tournée, il n’a pas eu le temps de faire toute la préparation nécessaire avec certains acteurs… C’est une démarche qui demande bien sûr beaucoup de travail. Tu sais, j’ai monté Les Mouches de Sartre avec des amateurs au Bourkina Fasso. Il y avait une vendeuse d’oranges, un menuisier… c’était merveilleux. Il y avait un tel enthousiasme ! Je trouve actuellement plus d’intérêt à travailler avec des acteurs débutants qu’avec des acteurs confirmés. Parce qu’il y a une nouvelle génération d’acteurs, actuellement en France, qui sont beaucoup trop sur l’ego… J’ai du mal. J’ai du mal à trouver des acteurs avec de la technique et tout de même, cette humilité derrière. Ce n’est pas pour rien si Martinelli réalise son Médée avec des acteurs du Bourkina Fasso ! (Nanterre-Amandiers, 2 oct. – 16 nov. 03)

Ah bon ?

Oui. Il est allé donner un stage là-bas et il en est revenu émerveillé. Il y a une générosité incroyable chez ces gens. Tu te rends compte : on commençait à répéter à 9 heures du matin - à cause de la chaleur - jusqu’à midi et on reprenait de 16 heures à 22 heures. Eh bien quand j’arrivais à 9 heures, je les trouvais déjà entrain de répéter ce qu’on avait fait la veille. Tu devrais aller faire une mise en scène là-bas ! C’est autre chose. C’est un autre rapport au métier. Un acteur ne demande jamais « Pourquoi me demandes-tu de faire ça ? ». Il fait. Il fait, et après peut-être, il demande. Un jour j’ai dit à l’un deux « Toi, tu pourrais jouer cette scène sur des échasses » Trois jours après, il s’en était fabriquées. Et il boitait, parce qu’il s’était cassé la figure en s’exerçant !

Oui. C’est foutant, parfois, quand les acteurs ne donnent pas tout, qu’ils se protègent !

Quand tu regardes les distributions de Peter, il n’y a pas beaucoup de français ! Ça vient aussi de l’école, de comment on apprend ce métier.

Tu veux dire qu’au Conservatoire, par exemple, l’apprentissage est peut-être gâché par l’esprit de compétition ?

Oui. La compétition, elle altère la joie de jouer.

(temps)

Je me réjouis de revenir au Poche. J’y avais joué avec Patrick Mohr La Fable du cloître. J’aime beaucoup ce théâtre, la proximité de la scène avec la salle. Tu veux un dessert ?

Une heure et demie passée avec Hassane Kouyaté, c’est tout ça de pris sur la mort ! Je marche dans les rues de Barbès avec le sentiment d’être devenue un petit peu africaine, et je me réjouis follement de l’hiver prochain, de cet intrusion solaire dans la cité de Calvin.

 

 

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Dernière modification - 16.06.2008