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VERONIQUE OLMI EN VO
entretien réalisé par Stéphane Guex-Pierre à Arles, le 12 mars 2003

Je suis dans cette petite ville de Provence, petite Rome bercée par les cigales, dans la fraîcheur de ses charmantes ruelles. Véronique Olmi y vit. Que me disent ces murs sur elle ? Quel indice cet amphithéâtre romain peut-il me donner ? Et ces arènes, ont-elles un lien avec son écriture ? Elle me confiera plus tard que ses pièces ont été écrites à Paris. Elle n'est installée ici que depuis dix-huit mois. Cette ville protégée de remparts lui offre l'opportunité de tout centrer sur le travail et le luxe de n'être disponible que pour ses proches. Elle s'est aussi rapprochée de la mer.

Oui, Véronique Olmi y vit, et cette ville fait comme si cela était normal. Les visages que je croise n'ont visiblement pas l'air de savoir de qui ils sont concitoyens. A se demander si auteur n'est pas une profession comme une autre…

Et voilà cette fameuse place où se trouve le bar de l'hôtel, lieu du rendez-vous. Cette place vide, mais remplie de tant de présences, empreinte encore des bruits des étés précédents, cette place si parfaitement dessinée pour prendre l'air sur ses terrasses lors de chaudes nuits étoilées.

Elle est face à moi. Le café est bruyant, les chaises dures. Je l'écoute. Je la scrute. Voici l'objet de toutes ces curiosités de lecteurs, de critiques. On dit, on croit, on pense, on suppose qu'elle n'écrirait que des événements autobiographiques… "Si c'était le cas, j'aurais une drôle de vie !" s'en amuse-t-elle, sans pour autant concevoir que la précision de son écriture puisse créer ce trouble. Je pense qu'elle prend un malicieux plaisir à l’entretenir, dispensant son écriture comme un nuage de fumée pour protéger son intimité. C'est ce que semble traduire son parcours professionnel : de la scène à l'écrit, des grandes avenues de la capitale aux petites maisons provençales. Comment lui donner tort ?

Véronique Olmi est secrète, pudique et c'est bien son élégance qui transparaît dans ses lignes. Elle ne se livre pas. Le devrait-elle ? L'essentiel, ce qu'elle "doit" au public, aux lecteurs, figure dans ses textes.

Qu'est-ce qui change d'habiter Arles, plutôt que Paris ?

J'ai passé 20 ans à Paris. C'est bien d'y aller, de faire le plein de spectacles, de rencontres « copains », de rencontres « professionnelles », et puis de revenir ici. Maintenant que j’écris des romans, je rentre ici et c’est beaucoup mieux… disons que je peux dire non aux sollicitations, alors qu’à Paris c’est impossible. Il y a toujours une réunion ou autre chose pour vous détourner. Et moi, si je n’ai pas ma journée de travail, je ne peux pas écrire. Il suffit d'un rendez-vous et c’est fichu. Ici, tout est centré autour de mon travail, c'est beaucoup mieux ! Et puis bon ! C'est plus simple pour aller voir la mer.

Ça se passe comment au niveau de l'écriture ? C'est le sujet qui détermine la forme théâtrale ou romancée, ou la forme qui détermine le sujet ?

Je n’ai écrit que des pièces pendant dix ans, je ne pensais pas du tout aux romans. J’avais écrit des nouvelles publiées à L’Arche. C’est Actes Sud qui m’a demandé  d'écrire un roman. Pas qu'à moi, ils ont demandé à beaucoup d'auteurs dramatiques, ils ont voulu ouvrir la maison ! Et puis il se trouve que Bord de Mer a vraiment super bien marché. Donc j'ai trouvé que c'était beaucoup plus confortable que le théâtre.

Comment ça "confortable"?

Moi j’ai eu la chance de ne jamais chercher un éditeur, j'ai toujours eu un éditeur qui attendait ! Donc, l’éditeur attend le roman, je l'écris, il le publie et c'est lu… Tandis que le théâtre, vous connaissez ça !

A ce niveau là, d'accord, je pensais plutôt à l'écriture…

Dans l'écriture, c'est bien aussi. Parce que le roman est plus centré sur soi, c'est un mouvement plus intérieur. Le théâtre, on l'écrit pour qu’il soit proféré, pour donner quelque chose aux acteurs. Je me demande toujours si les acteurs auront assez « à manger »… S’ils vont avoir envie de dire ces mots-là, de se les mettre en bouche? Tandis que le roman, c'est complètement le mouvement inverse. C'est un travail sur soi, le roman. Un travail beaucoup plus personnel.  Enfin… plus personnel! Mon premier roman parlait d'un double infanticide, ce n’est pas vraiment autobiographique…

D'où vient ce goût pour le choc, pour le heurt, cette envie de titiller les choses sur le fil du rasoir, entre ce qui est bien et ce qui ne l'est pas ?

 Si les auteurs servent à quelque chose, ce serait à cela. Chercher la limite entre le bien et le mal. J'ai beaucoup lu Dostoïevski, lu et relu, et c'est un auteur fondamental, car il a posé les seules questions universelles, éternelles qui nous préoccuperont toujours : quel est le bien, quel est le mal, quelle est la part de responsabilité de chacun, où est la rédemption, la culpabilité? Lui, il a brassé ces questions-là comme un géant, moi je le fais comme un grain de sable à côté du rocher. Pour moi, c'est cela l'essentiel.

Chez vous il n’y a pas de jugement ?

Ça m'énerve quand on tranche.

La scène la plus rock’n roll, dans «Les nuits sans lune », c’est sans aucun doute celle où Suzini (le détenu) bouscule Nathalie (l’infirmière)…

La scène du désir… Ce qui m'intéressait, c'était de montrer comment la prison pervertit les choses, donc pervertit le désir. Et c'est ce qu'il lui dit au début : "On serait dehors ça irait, comme on est dedans, t'as ta blouse, ça va plus". Parce que la prison introduit le danger. Finalement cela devient une scène de menace, la peur devient plus forte que le désir. Au début, c'est un peu animal, il y a un désir commun, puis cela bascule vers la provocation. Plus il la provoque, plus il a envie d'elle, plus elle a peur. Pourtant au début, c'est lui qui a raison : ils seraient dehors, il n’y aurait aucun problème. Souvent on me parle de "la scène du viol", mais ce n’est pas une scène de viol, c'est d’abord une scène de désir. C’est tout le propos de la pièce : la place du corps en prison. Il faut d’ailleurs un mec très bandant dans le rôle de Suzini. Ce qui ne veut pas dire beau, baraqué, mais un mec qui existe en tant qu'homme. Quand il se met torse nu, il faut que les gens soient extrêmement troublés, dans la salle. Il faut qu’avec ce type, on passe sans cesse de l’attraction à la répulsion, sinon c'est la énième pièce sur la prison avec le détenu frustré et c'est ennuyeux. Tandis que s’il y a des oscillations, un sentiment de danger, quelque chose d’indéfini et d’imprévisible… Le corps est très fragmenté ; on s'intéresse à des morceaux de quelqu'un, à son casier judiciaire, à son bras, mais il y a rarement la globalité. Ce que je voulais, c'est que ce soit aussi un travail sur le langage. Il y a le langage du corps et le langage parlé, oral. Ils s'interrompent tout le temps, les phrases ne se finissent pas, les phrases se comprennent mal. Il ne faut pas forcément jouer comme c'est écrit !

Ah bon ?! (Rires) Pour un auteur féminin, est-ce qu’il est plus difficile d’écrire des rôles pour les hommes que pour les femmes ?

Au début, je n'écrivais que pour les femmes, j'avais très peur d'écrire pour les hommes. Moi, je viens vraiment du matriarcat depuis les générations les plus absolues, et j'adore l'univers des femmes, j'adore les écouter, à tous les âges, je trouve cela d'une richesse infinie, et puis un jour je me suis dit qu’il fallait quand même essayer… J'avais un peu la pétoche de faire parler les hommes, alors j'ai écrit Le jardin des apparences qui met en scène un vieux monsieur, que Jean-Paul Roussillon a magnifiquement interprété -ce rôle lui a d’ailleurs valu un Molière en 2002-… cela sonnait donc juste et m’a encouragée à continuer. Je me fais souvent attaquer, on me dit, dans les débats, « On voit bien que vous n’aimez pas les hommes ! ». C’est étrange. Peut-être est-ce parce que je les montre en état de faiblesse ? Mais c'est cela qui est beau, justement…

Je tente la question indiscrète… Vos pièces sont-elles autobiographiques ? Est-ce que Mathilde (de la pièce Mathilde), par exemple, vous ressemble ?

Si mes pièces étaient autobiographiques, j'aurais une drôle de vie…  

Auteure, avec e, moi j'aime bien. Quelle horreur-e ! (hors interview)

Les notes d'intention, c’est une horreur, une horreur, je déteste ça, je trouve qu'il ne faudrait plus en faire, c'est une prétention ! C'est comme un aveu d'impuissance, à chaque fois on justifie ce qu'on a fait avec des mots très choisis, très savants. Quand on va au cinéma, on n'a pas le mode d'emploi avant, je ne sais pas pourquoi au théâtre y a cette intrusion, cette violence de l'esprit… ça me retire ma liberté, ça me panique ces trucs-là…
Véronique Olmi

 

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Dernière modification - 16.06.2008