LE POCHE SERT DE PRISON À VÉRONIQUE OLMI Thierry Mertenat, Tribune de Genève, 3 mars 2004
Un carrelage trop blanc sur le sol et les murs, un évier flanqué d’un robinet escamotable, des rayonnages de pharmacie recouverts de gélules, pipettes et cachets. L’espace s’apparente davantage à une salle d’expérimentation qu’à une infirmerie pénitentiaire. Son inhumanité, scénographiée au cordeau par Xavier Hool, n’annonce rien de bon. On imagine mal la vie se donner ici en spectacle, même par procuration carcérale. La vie pourtant pulse dans les veines du détenu Suzini (Frank Semelet). Elle réclame son dû, violemment, à coups de mutilations suicidaires. Et contrarie à chaque fois l’emploi du temps du gardien de prison Victor (Jef Saintmartin), tout en donnant à Nathalie (Khany Hamdaoui) l’occasion d’affronter en blouse blanche ces balises de détresse qui viennent s’échouer en sous-sol. Mais les séances de pansement rendent peu à peu la parole à celui qui les provoque. C’est sur elle que travaille Véronique Olmi : sa pièce raconte comment les mots, confisqués et malheureux, parviennent à inventer, puis à saccager, un imaginaire commun, fait de désirs et de sensations, par-delà l’emprisonnement. Ce glissement sensible requiert un réel talent de dialoguiste. Il éclate dès la première scène. D’autres veulent parfois trop en dire. La mise en scène de Stéphane Guex-Pierre, précise, rythmée, veille au grain comme un photographe à la netteté de son image. Il encourage ses comédiens à la même rigueur. L’homme aux menottes dans le dos l’épouse avec rondeur, pendant que sa partenaire l’applique à la lettre. Quant à Frank Semelet, il la dépasse pour mieux se rapprocher sans ostentation, de la fêlure de son personnage. Il a le regret de celui qui dort les yeux ouverts, la voix du poète de l’ombre qui se souvient de l’odeur de la pluie, le corps impatient qui cherche le soleil et finit au mitard. A ce moment-là, le spectateur ne peut plus rien pour lui : l’acteur, dénudé, se recroqueville sur sa propre singularité et disparaît dans le noir. Ce genre de chute, magnifique et émouvante, condamne aux longues carrières théâtrales. LE CREUSET DE LA DOULEUR Maxime Pégatoquet, Edelweiss, mars 2004 Véronique Olmi n’a de cesse d’explorer le malheur et la condition féminine. En ce mois de mars, elle est à découvrir en trois actes Elle est une voix qui monte. Dans le milieu, mais surtout à l’intérieur. Dramaturge en vogue (Mathilde, sa dernière pièce, vient d’être jouée à Paris avec Pierre Arditi et Ariane Ascaride), ses romans sont autant d’apnées littéraires, d’histoires aux destins garottés dès la naissance. Mais avant d’être auteur à succès, le parcours de Véronique Olmi est une succession de voies sans issue. Née dans une famille nombreuse, elle a été infirmière, « une erreur de parcours », puis comédienne avant de passer à l’écriture de pièces, parce que personne ne lui proposait de rôles. Elle a fui Paris et s’est retirée en province afin d’écrire au calme. Une lettre et elle s’est même retrouvée sous le soleil de la Provence. Peut-être faut-il y voir un lien de cause à effet, car son dernier roman, Un si bel avenir, semble transpercé d’un rayon de lumière. Et Dieu sait que la chose n’était pas gagnée, tant les deux précédents (Bord de mer, Numéro Six) transpiraient le mal de vivre, la souffrance, la poursuite d’un bonheur impossible. L’espoir fait vivre Avec, pour une fois, des héroïnes qui ne semblent pas se crasher avec leurs illusions contre le mur du fond, Un si bel avenir laisse augurer une forme d’espoir, d’adoucissement. Car c’est ensemble que les deux femmes mises en scène – l’une en recherche de maternité, l’autre en train de se faire plaque pour une starlette arriviste -, vont pouvoir redéfinir leur avenir. Et le changement n’apparaît possible que grâce à un soutien réciproque. Véronique Olmi est à la recherche du bonheur, mais quand elle tourne la tête, elle ne voit que de la misère, alors elle creuse la douleur. L’idée de Bord de mer est ainsi née de quelques lignes lues dans le journal. Ses cadrages sont serrés, comme des polaroïds où les figures envahiraient tout l’espace, où ne subsiste que la parole comme arme d’investigation. Elle écrit sur la souffrance parce qu’elle est la source de réflexion principale de l’humanité. « Et comprendre ce qui fait mal, c’est comprendre ce qui fait du bien, synthétise-t-elle, la vie est quelque chose de beau et de précieux. » Ses livres sont alors autant de révoltes contre ce gâchis. Des récits de vie avec la femme comme protagoniste quasi unique : « Je suis assez bluffée par le parcours des femmes en général. Contrairement aux hommes, nous sommes nées avec le besoin de nous affirmer, nous avons su dès le départ qu’il n’y aurait pas de cadeau pour nous. » Ses femmes sont aussi en lutte. Contre le poids du passé, d’un héritage étouffant. Elle ne confesse aucun secret familial, mais, explique-t-elle, « pour se connaître, il faut savoir d’où on est issu. » Ses romans sont crus, dépouillés. Elle cherche l’explication, mais jamais le jugement : « Car il n’y a pas de vérité, commente-t-elle. C’est pour cette raison que je ne ferme jamais la fin de mes textes. Il n’y a jamais de point final, ni à une vie, ni à une histoire. » On terminera donc par trois petits points. LES NUITS SANS LUNE, OÙ COMMENT LA PRISON BRISE LE DÉSIR EN MORCEAUX Lisbeth Koutchoumoff, Le Temps, 12 mars 2004 Au Poche à Genève, Stéphane Guex-Pierre met en scène la pièce de Véronique Olmi, huis clos intense et troublant entre un prisonnier et une infirmière. Avec des comédiens hors pair dont Frank Semelet Parler de l’emprisonnement par le biais de son effet sur le désir, de la façon qu’a la prison de dépersonnaliser les êtres, de vicier les rapports humains et au premier chef le plus intime de tous, l’attraction sexuelle. Telle est la piste de Véronique Olmi, romancière et auteure de théâtre française, suit dans Les Nuits sans lune, huis clos intense entre une infirmière de prison (Khany Santucci-Hamdaoui) et un prisonnier (Frank Semelet). En contrepoint terre à terre à cette joute fiévreuse, la routine implacable de l’univers carcéral, incarnée par un gardien goguenard (Jef Saintmartin). Il est peu fréquent au théâtre d’être troublé. Emu, oui, grâce à Dieu ! Mais troublé, c’est plus rare. Les Nuits sans lune, avec les superbes interprètes de la mise en scène de Stéphane Guex-Pierre au Poche à Genève, dégage cette force remuante qui fait que le spectacle, les jours passant, reste en mémoire comme un soleil noir. Le texte tout d’abord. Véronique Olmi a beau être née à Nice, cette pièce se révèle très anglo-saxonne, pour user d’une étiquette. Il y a ici un art consommé du dialogue, un goût pour le concret et ce besoin d’incarner les idées, de les mettre en situation, toujours. D’ailleurs, lors des rares moments où les personnages quittent d’un cheveu leurs tourments pour élaborer sur un terrain plus théorique, la tension baisse. Tout se joue donc dans l’échange, essence du théâtre après tout. Les mots, le rythme des phrases sont trempés dans le quotidien, les silences aussi. Les personnages déroutent, refusent d’être mis en cage dans des catégories hâtives. Nathalie l’infirmière voit ses trop bonnes intentions samaritaines mises en pièces par la réalité. Suzini, le taulard, lucide sur le monde carcéral et avide d’en sortir en accepte néanmoins les codes et les dérives. On se croirait presque dans un documentaire par moments tant le réalisme des situations est poussé. Repoussoir absolu des écritures et des mises en scène aujourd’hui (sauf dans le théâtre anglais encore…), le réalisme ici (Suzini a les bras tailladés, il hurle, refuse de se faire soigner, est maintenu de force par le gardien, etc.) n’est jamais plombant. Difficile d’expliquer pourquoi. D’abord la langue de Véronique Olmi, sous des allures presque télévisuelle tellement elle résonne librement, a cette façon d’atteindre l’essentiel, à chaque mot, dans une course contre l’accessoire qui la détache du présent tout en y étant férocement ancrée. La scénographie de Xavier Hool impose aussi un léger décalage avec le réel, avec ces murs trop hauts et trop blanc, se confond presque avec le décor. A mettre en scène et à jouer, ce théâtre est redoutable. Il faut être crédible à faire peur. C’est un théâtre d’acteurs où les compositions des personnages doivent se faire oublier du spectateur. Frank Semelet, Khany Santucci-Hamdaoui et Jef Saintmartin imposent d’emblée et l’univers de la prison et leurs rôles. Toute la pièce tend vers la confrontation physique entre Suzini et Nathalie. La mise à nu sentimentale de Suzini s’accompagne de violence, mais Véronique Olmi, dans une interview, parle de scène de désir plutôt que de viol. Et il est vrai que la force ici se trouve plutôt du côté du désir. Et Frank Semelet réalise là une prestation impressionnante. Son personnage lance d’ailleurs à l’infirmière que sa peur à elle fait trembler l’air tout autour. Le don de soi du comédien, sa charge sexuelle, fait trembler l’air de la petite salle du Poche. Et les mots, désespérés, d’amour, de soif de l’autre, se répandent comme un pleur. Troublant. LE ROMAN ET LE THÉÂTRE AIMENT VÉRONIQUE OLMI Thierry Mertenat, Tribune de Genève, 22 mars 2004 Rencontre avec une femme écrivain qui réussit dans les deux genre et tient l’affiche au Poche. Dans moins d’un mois, les meilleurs toreros de la planète prendront leur petit-déjeuner sur la terrasse de l’Hôtel Pinus en jetant un œil distrait à la statue de Frédéric Mistral trônant sur la place du Forum. Véronique Olmi viendra en voisine – elle habite Arles à l’année – les admirer au repos, mais ne lui demandez surtout pas d’aller les applaudir dans les arènes. La mise à mort ne figure pas dans ses plaisirs de spectatrice. Le jour où El Fundi coupera les deux oreilles d’un légendaire Miura, la romancière sera les pieds dans le sable, quelque part en Camargue. « J’ai choisi de retourner vivre dans le sud de la France où je suis née il y a une quarantaine d’années, car la mer n’est jamais loin. À Paris, je devais faire une demi-heure de métro pour pouvoir me promener dans le jardin des Tuileries. C’est le temps qu’il me faut désormais pour rejoindre les flamants roses et les plages. » Pas étonnant alors qu’un avion attende l’auteur des Nuits sans lune le lendemain déjà d’une première réussie au Poche (lire nos éditions du 3 mars). « Je donne les droits, puis je les reprends, en particulier pour cette pièce publiée au printemps 97. Maintenant que je l’ai vue sur la scène dirigée par Françoise Courvoisier, je vais pouvoir plus facilement lâcher. » Manière exigeante de reconnaître le travail des acteurs (Khani Hamdaoui, Frank Semelet, Jef Saintmartin) et de leur metteur en scène Stéphane Guex-Pierre. C’est que Véronique Olmi fut comédienne elle-même, avant de passer à l’écriture dramatique, puis au roman. « Je le redeviendrai sans doute un jour, note-elle. Au début de ma carrière, je cherchais toujours à prouver mon jeu était volontariste. Aujourd’hui, lorsque je lis en public mes textes, je parviens à me dépouiller de cette volonté néfaste. » Alternance éditoriale Des textes tour à tour dramatiques et romanesques. Cette alternance éditoriale se vérifie jusque sur la table de travail. « Je suis incapable de mélanger les manuscrits. C’est un empêchement presque physique, une affaire de respiration. Le roman exige un investissement de tout le corps. Sa rédaction s’apparente à une course de demi-fond. La pièce de théâtre, à l’inverse, offre des légèretés, et une forme d’immédiateté qui vient de la réplique. Et puis, on n’est pas obligé d’en passer par la description. Je suis d’ailleurs entrain d’écrire ma première comédie, Témoins, dans laquelle il n’y aura ni didascalies ni longs monologues comme dans les Nuits sans lune. On apprend beaucoup à voir ses propres textes joués. L’incarnation, quand elle est juste, me fait souvent dire que j’ai trop écrit. Le bon acteur apporte énormément par son interprétation. Il m’aide à progresser. C’est pour lui d’abord que je conçois mes dialogues. Mais je n’invente rien. Je suis un auteur classique. Avec son élégance morale et ses personnages à vif, Tchekhov reste mon maître. J’aimais aussi beaucoup Bertrand Blier de la première époque, celui de la sensation et de la poésie brute. » Scénario de film Cette pièce en chantier verra le jour à la rentrée chez Grasset. Après l’Arche et Actes Sud, Véronique Olmi change en effet pour la troisième fois de maison littéraire. Elle fait même coup double puisque l’éditeur à la couverture jaune serin lui a demandé d’inaugurer une collection théâtrale inédite à ce jour. Sans pour autant renoncer au roman. Bord de mer (2001), Numéro six (2002)et Un si bel avenir, paru au début de la saison en cours, sont des succès en librairie. Et intéressant les cinéastes. « Un réalisateur allemand a acheté les droits pour l’adaptation de mon premier roman. Le tournage n’a pas encore commencé mais j’ai déjà prévenu le producteur que je ne voulais pas que la mort des enfants soit représentée à la fin du film. »Les jours de beau temps, quand le mistral renonce à transformer le ruedo en tempête de sable, l’auteur des Nuits sans lune emmène son petit garçon voir les courses camarguaises. Ensemble ils applaudissent les athlètes habillés en blanc qui volent dans les airs sans jamais faire couler le sang. Véronique Olmi reviendra à Genève le samedi 27 mars, lire le matin à 11h des extraits de son roman Bord de mer, dans le cadre de « l’apéro des auteurs » organisé par le Poche. Une lecture à ne pas manquer. |