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La question du langage et de l’accès à la culture était déjà le sujet de La Dentellière. L’héroïne de Racines, Beatie, n’est pas sans rappeler Pomme, l’héroïne de ce film, réalisé par Goretta en 1976. On pourra bien demain modifier les structures économiques. Pomme restera perdue. La classe dominante a instauré un système de communication sociale entièrement construit sur des valeurs qu’elle a privilégiées parce qu’elles sont les siennes : le verbe, l’intellect. Valeurs inaccessibles sans une longue initiation scolaire, elle-même difficile si le milieu de la petite enfance n’a pas dispensé l’apprentissage. Il n'est que de voir comment l'enseignement, dès le cours préparatoire, privilégie ceux qui disposent d'un certain vocabulaire, d'une maîtrise de l'expression orale construite sur ce vocabulaire, pour comprendre que certains n'auront jamais accès à la promotion. Après, c'est trop tard. Pomme pourra toujours errer dans une librairie, elle n'y trouvera pas de point d'accrochage. C'est bien à ce niveau que se situe, en même temps que la plus profonde rupture de classe, la meilleure protection sociale de la classe dominante.
BEATIE: [...] Je ne savais pas vraiment parler, tu comprends, c'était comme du chinois pour moi. Tu te rends compte! Une Anglaise, née, élevée en Angleterre, et je ne savais pas parler la langue, sauf pour acheter ma nourriture et mes vêtements. Alors, des fois, comme ça, quand ça allait pas, il m'accrochait là-dessus. Il me demandait: "De quoi est-ce que tu es capable de parler, hein? Vas-y, trouve un sujet. Parle. Sers-toi de ta langue maternelle. C'est quoi le langage? Tu sais ce que c'est?" Ben j'y avais jamais pensé avant, tu comprends, on pense pas à ça, c'est automatique, c'est comme de marcher, non? "Eh bien, le langage c'est des mots", il disait, on aurait dit qu'il me disait un secret. "C'est des ponts qui te permettent d'aller sans danger d'un endroit à un autre. […]Les ponts, les ponts, les ponts! Il faut s'en servir, bon Dieu! Ça a pris des milliers d'années pour les construire! Alors, vas-y! Passe dessus!" Arnold Wesker, Racines, Acte I
BEATIE: [...] On choisit tous la facilité. Tous les gens avec qui j'ai travaillé choisissaient la facilité. Pas un pour se battre, on est tous si paresseux mentalement qu'on pourrait aussi bien être mort. Et c'est exactement ça, on est mort! Et vous savez ce qu'il dit, des fois, Ronnie? Que c'est de notre faute! Voilà ce qu'il dit, que c'est bien fait pour nous! Arnold Wesker, Racines, Acte III
Il sera passé à côté d’elle, juste à côté d’elle, sans la voir parce qu’elle était de ces âmes qui ne font aucun signe,mais qu’il faut patiemment interroger, sur lesquelles il faut savoir poser le regard. Un peintre en aurait fait autrefois le sujet d’un tableau de genre. Elle aurait été lingère, porteuse d’eau ou dentellière.
Toute vie est bien entendu un processus de démolition, mais les atteintes qui font le travail à coups d’éclat – les grandes poussées qui viennent du dehors, []celles dont on se souvient, auxquelles on attribue la responsabilité des choses, et dont on parle à ses amis aux instants de faiblesse, n’ont pas d’effet qui se voie tout de suite. Il existe des coups d’une autre espèce, qui viennent du dedans – qu’on ne sent que lorsqu’il est trop tard pour y faire quoi que ce soit, et qu’on s’aperçoit définitivement que dans une certaine mesure on ne sera plus jamais le même.[…] Francis Scott Fitzgerald, La fêlure, éditions Gallimard, Paris, 1963
L’œuvre de Goretta n’a rien d’une analyse politique en règle, rien d’un manifeste. Rien ou presque n’y est dit. Tout y est lu au travers de ce regard, fait de chaleur et de férocité […]
CLAUDE GORETTA, AU FIL DE SES MOTS Il y a toujours une ombre qui plane sur les choses les plus radieuses. Même en plein midi. Mais un jour il faut regarder le monde en face. Comme disait Jacques, il faut aussi regarder la haine et la bêtise en face. Un jour on n’a plus le choix. (L’ombre, 1992) Un être bousculé est un être qui devient indépendant. Le détail…le détail,il faut soigner le détail. (La mort de Mario Ricci, 1983) Je suis parti souvent d’une personne, ou bien d’un geste qui exprime une caresse, un regard souriant, c’est ce qui m’a marqué beaucoup plus que les mots. Les mots d’amour de mes parents, ils étaient d’une simplicité extrême, et ils étaient totalement enrichis, totalement glorifiés d’un geste ou d’un regard ou d’un sourire. Ce n’était pas la musique de la phrase qui était importante ; peut-être que finalement dans mes films, c’est resté cette perception d’une catégorie d’êtres aussi sensibles que les cultivés, que les privilégiés du verbe, mais qui ne s’expriment pas de la même manière. (TSR, VIVA, 1992) J’ai choisi le cinéma pour ma relation au monde. […] Ce que je souhaitais, ce n’était pas raconter des histoires, c’était rencontrer des personnages. (TSR, VIVA, 1992) Le cinéma c’est d’abord aller à la rencontre des autres, voyager, filmer, témoigner de la vie des autres. (TSR, VIVA, 1992) L’ambition, c’est de rester d’abord un créateur libre, de se battre pour être indépendant – quelques soient les conditions de travail. (TSR, VIVA, 1992) Je ne parle pas à travers mes personnages, je ne les définis pas par ce qu’ils disent mais par le décalage entre leurs paroles et leurs actes, les moments de contradictions qui se font jour entre la réalité et les apparences, il ne s’agit pas seulement de « raconter simplement les choses simples » comme l’écrivaient Tchekhov et Pouchkine, mais de faire apparaître la folie cachée derrière cette dimension quotidienne (propos recueillis par Guy Braucourt, 1973). Je suis sensible au combat d’Isabelle, femme libre et solitaire qui défie la mort. Il y a en effet ceux qui perdent confiance dans la relation humaine, ceux qui ont peur de vivre et ceux qui, comme Isabelle, se dressent instinctivement contre le désespoir par simple amour de la vie. (à propos de Si le soleil ne revenait pas, « 58e rencontre internationale de cinéma de Pontarlier », 1991). Les personnages sont dérisoires mais émouvants et en même temps vulgaires, c’est-à-dire qu’ils n’ont pas la volonté de comprendre l’autre, et c’est ce qui me choque le plus dans la société actuelle. (à propos du Jour des noces, « 58e rencontre internationale de cinéma de Pontarlier », 1991). Mies van der Rohe disait : « Dieu est dans les détails ».
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