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LE POCHE NE FAIT PAS LE PONT ET FILE DU BON THÉÂTRE
Thierry Mertenat, Tribune de Genève, Week-end du 22-23 mai 2004

Chez ces gens-là, on souffre en permanence de maux de ventre et de tête (« Les gens ont des indigestions tellement fortes que ça leur traverse l’estomac jusque dans le dos ») ; chez ces gens-là, on boit du mauvais alcool en cachette pendant que l’enfant n’arrive pas à trouver le sommeil ; chez ces gens-là, on ne se parle plus que par injures, silences menaçants et exclamations sourdes. Cette cafardeuse météo de sentiments inspire une bande-son (Jean Faravel) qui ne penche pas vers le beau. Il pleut en permanence sur le petit peuple d’Arnold Wesker, abîmé dans le travail, quelque part dans la campagne anglaise, au nord de Londres. Les coups de tonnerre répondent aux onomatopées de Jimmy qui secouent son corps fatigué comme autant de hoquets rageurs. La mère Bryant se donne un peu plus de peine et réplique violemment à sa fille qui revient de la capitale, pendant que le père, démissionnaire, se tait entre deux visites « aux cochons et aux vaches »

Mais le vernis réaliste qui recouvre Racines, la pièce de l’auteur britannique, se fissure peu à peu sous l’effet conjugué d’une distribution plus portée sur le jeu que la déprime collective et d’une mise en scène qui ne se sent jamais à l’étroit entre les murs humides et escamotables du scénographe Gilbert Maire. Bref il y a du beau monde sur la scène du Poche. Ça se voit et ça s’entend. La Castou griffe le spectacle de sa générosité, mettant beaucoup de couleur dans sa colère. Son abattement naturel pourrait aisément se passer des formes rebondies qui lui a dessinées la costumière Sylvie Lépine, mieux inspirée pour silhouetter les personnages masculins, notamment ceux interprétés par Diego Todeschini et Mauro Bellucci, méconnaissable derrière sa moustache de composition. Vincent Aubert surprend dans un registre lui aussi inattendu ; Joëlle Fretz laisse sa sincérité filer dans la salle au terme de la représentation, pendant que Christine et Anne Vouilloz partagent la même justesse dans l’expression du mal de vivre. Bref, Françoise Courvoisier ne se contente pas de remplacer le cinéaste Claude Goretta, retenu à Bruxelles par le montage de son dernier film. Elle signe une création honnête qui ne manque pas d’arguments pour faire venir la public en Vieille-Ville jusqu’au 13 juin. On réserve sa place en téléphonant au 022 310 37 59.

 

RACINES
Anne-Sylvie Sprenger, L’Hebdo, 27 mai 2004


Beatty n’est pas de ces filles « qui se tartinent de rouge à lèvres et n’ont que du vent dans la tête ». Elle rêve d’horizons nouveaux. Mais comment faire quand on n’a pas reçu les outils pour comprendre le monde ? Issu lui-même d’une famille modeste, Arnold Wesker dénonce ici l’inégalité des chances. « Les mots ce sont des ponts qui te permettent d’aller sans danger d’un endroit à l’autre. Plus tu as de ponts, plus tu peux connaître d’endroits. » À travers le combat de Beatty (une Christine Vouilloz lumineuse) pour s’éduquer et réveiller son entourage embourbé dans la pensée mécanique, on palpe le gouffre entre ceux qui savent et ceux qui s’en fichent pas mal de ne pas savoir. Des dialogues suinte alors une odeur de réel, telle la sueur sur le corps des travailleurs.

 

 

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Dernière modification - 16.06.2008