A PROPOS DE L’ADAPTATION DU ROMAN A LA SCÈNE Noëlle Revaz répond à Eric Eigenmann, le 7 avril 2003 Sur un roman achevé, il y a maintenant plus de deux ans, en quoi le passage à la scène vous intéresse-t-il ? Mon travail d’écriture est une recherche sur le langage parlé, et sur sa transposition dans l’écrit. C’est donc assez naturel que je sois intéressée par une adaptation au théâtre de mon roman, qui est d’ailleurs un long monologue. Et puis pour moi, l’écrit a une dimension sonore et orale essentielle. Dans l’écriture, je cherche une grande expressivité, et l’expressivité passe par le son. Quand j’ai écrit ce texte, j’en ai relu inlassablement les phrases et les paragraphes à voix haute, parce que je voulais que le texte soit aussi beau à entendre qu’à voir. C’est comme si je l’avais préparé depuis le début à être dit. RAPPORT AUX BÊTES extrait du roman de Noëlle Revaz, chapitre 2 éditions Gallimard 2002 Tout au début, quand est venu l’ouvrier, j’ai dit à Vulve : « Il va venir l’ouvrier. C’est un Portugais. Il ne parle pas bien français. Il faudra bien le soigner, pour qu’il reste et qu’il vienne pas rameuter les flics après. » Et Vulve elle a dit oui. « Il faudra pas que tu lui tournes et que tu lui frottes autour. Ce gars, il nous vient pour travailler, faut pas lui montrer le ventre, c’est pas un pour les bonnes femmes. » En même temps je l’ai serrée par-derrière pour lui faire comprendre comment et où se retenir les désirs. Vulve elle est comme ça, elle comprend que par le corps. Sa tête elle reste loin après, elle est posée toute légère et des fois je me dis que même si on lui ôtait la tête, ça serait encore la même Vulve, si on lui gardait le reste. Elle a pas des idées, tout lui vient seulement d’en bas et quand je dis qu’elle pense avec, elle dit que oui, et c’est le vrai. Elle a jamais tout compris, elle est bonne qu’à faire les petits et ces histoires qui vont avec, mais elle peut apprendre vite si on lui imprime aux chairs. Quand il faut qu’elle obéisse, je la dresse à la pincette, et ça va droit, je garantis. Sinon c’est le gros coup de baguette, comme aux petits, ou pis la corde ou le ciseau pour les poignets et elle saisit et elle dit oui. C’est pour ça qu’à force on a cessé de parler et qu’on n’entend pas causer dedans la ferme, rien que les petits qui jouent dehors à crier. C’est vraiment pas dérangeant, parce que c’est comme ça que je bosse : avec le calme, qu’on puisse penser et se concentrer aux bêtes.Vulve elle exprime rien par la bouche, elle fait que oui, parce qu’elle est toujours d’accord et sinon gare à la garce. Les mots lui sortent mouillés mollis comme de la boue, ça met la gêne, et je lui laisse rien parler quand nous viennent les autorités pour dire bonjour et vérifier qu’on n’escroque personne au noir. Chaque jour Vulve est présente à mes côtés et en somme je me suis habitué, parce que je la vois jamais et que je pense pas à elle. Mais des fois bon Dieu je me dis : « Vulve aussi est une personne ! » et je la regarde à neuf comme si j’avais jamais vu des mamelles à une bonne femme et un large menton bête et des grosses graisses à tordre plein les mains comme de la pâte. Ce que Vulve peut être moche ! Elle est plus moche que des dindes. C’est quand même des fois étrange qu’en la regardant aller, la voyant dans sa cuisine et donner à nourrir aux petits, il vient presque le désir de quelque chose, presque une envie une fois de dire : « T’es des fois une bonne femme, Vulve. » Mais pas jusqu’à aller à dire, parce qu’il y a les images qui veillent et qui viennent remettre aux yeux la Vulve du soir et qui empêchent qu’on se relâche, parce qu’elles tirent, les bonnes femmes, les moindres opportunités pour les retourner pour elles. Et comme ça quand je la regarde, je m’amuse à faire comme si elle peut penser aussi. C’est vrai Vulve elle a sa tête, elle a ses yeux et tout le reste. Quand on la regarde aller on n’en a rien l’impression, on a l’impression qu’elle dort, mais peut-être qu’elle fait la morte et qu’elle va se rebeller et faire la révolution et me piéger dans la cave ? Il y a comme ça des choses qui se passent. Ces jours-là où je la guette, Vulve le sent parce qu’elle profite à chercher à m’amadouer en faisant tous ces soupirs : elle croit que c’est que je veux bien aller coucher avec elle, puisqu’elle bâcle à nettoyer. Mais moi j’essaie de parler, en faisant semblant de donner aux petits les ordres et en même temps moi j’observe et qu’est-ce que je vois ? Que cette Vulve sait pas parler, que cette Vulve elle comprend rien à ce qu’on cause et que quand on dit une phrase elle sait faire que oui oui oui et que sa bouche elle bouge pas, et qu’on dirait qu’elle voit pas et qu’elle entend pas grand-chose, et que quand on lui demande : « Qu’est-ce tu penses, Vulve, pour les graines ? » elle fixe dans le vague et elle stoppe le nettoyage et elle répond rien de rien en gardant ouvert la bouche. Alors moi je me dis que cette Vulve elle peut pas penser à rien, et qu’il y a rien dans sa tête, comme moi je l’ai su toujours, et je vais pour lui faire mal parce qu’elle m’énerve à rien dire, à être bête comme personne, et je lui envoie ma claque. J’aime bien parce qu’elle pousse pas de cris mais elle va loin, et au moins ça débarrasse. Bon et après je suis seul avec les mioches. C’est pas difficile un mioche, ça a qu’à apprendre à se taire et à finir son assiette, et quand c’est tout nettoyé on n’a qu’à crier : « Dehors ! » Le temps qu’on se la referme, il y en a plus un qui traîne. Les mioches non plus aiment pas Vulve, ils ont pas le souci d’elle. Ils viennent à l’heure qu’on mange et disparaissent dès qu’on cherche à les rentabiliser. Vulve les met au lit le soir, et ça leur fait des nausées quand elle veut faire les baisers, on les entend qui se dégoûtent dès qu’elle a fermé la porte. Les mioches un peu me ressemblent, mais ils sont un peu de Vulve, et c’est ça qui dérange et qui fait qu’on n’arrive pas à les trouver sympathiques et à mettre leur nom sur chaque… Nous sommes lents, c’est vrai, mais nous avons la lenteur pour nous, nous pouvons du moins l’avoir pour nous, parce que la lenteur est poids, que la lenteur est gravité, qu’elle est une communication avec le centre d’attraction du globe, qu’il s’agit seulement de percevoir sa cause, et de ne pas la fuir alors et de ne pas feindre la légèreté. Charles-Ferdinand Ramuz, Paris, notes d’un Vaudois.
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