DU LIVRE À LA SCÈNE : MÉTAMORPHOSE D'UN ROMAN Propos recueillis par Eva Cousido, Scènes Magazine, octobre 2003"J'ai lu un roman excellent. Tiens. Lis-le." Et c'est ainsi, un peu par hasard, de la main d'un ami, que commence l'aventure de Rapport aux bêtes, pour Andrea Novicov, initiateur et metteur en scène de l'adaptation du roman de Noëlle Revaz. Qu'est -ce qui t'a donné envie de passer de la lecture du roman à une mise en scène? Rapport aux bêtes est l'expérience d'un personnage principal, Paul. Ce qui est alors intéressant, c'est d'observer une forme mentale, les raisonnements d’un être humain. C'est très intime. On a accès aux pensées d'un individu, à son monde intérieur. Rien n'est raconté vers l'extérieur. Ce qui m'intéresse aussi, c'est de faire un travail de recherche sur la parole. On reviendra sur la question de la parole. Mais avant, dis-moi comment tu as travaillé avec Noëlle Revaz, pour l'adaptation scénique. Réduire un roman de plus de 200 pages à une adaptation d'une heure environ implique nécessairement de lâcher des fragments importants de l'histoire. Comment abordiez-vous cette question? Noëlle Revaz a écrit une première version, qui faisait environ deux heures et demie. Et à partir de là, on a commencé à travailler ensemble. On a discuté de ce qu'on avait envie de montrer sur scène, de ce qui donne plus de possibilités de jeu. Il y a une intrigue dans le roman: un homme, dans une situation donnée, vit avec sa femme et une troisième personne arrive, Georges, l'ouvrier portugais. Cette troisième personne met en danger la structure dans laquelle il s’immisce. Cette mise en danger peut amener quelque chose de positif ou de négatif. On se demande si le protagoniste de l'histoire prend l'arrivée de l'étranger comme une richesse ou s'il la refuse. L'intrusion de l'autre dans notre vie est une question essentielle, quotidienne. Il y a un élément très important pour moi, dans ce travail d'adaptation : c’est de savoir que beaucoup de monde a lu le roman et que des gens viendront voir la pièce comme on viendrait voir le film d'un roman qu'on a lu. Mais, ce qu'on essaie de créer, avec Noëlle Revaz, c'est un autre objet. Quand on lit un roman, on produit ses propres images. Ces images, nos images, on ne les retrouve pas, quand on voit une adaptation cinématographique ou théâtrale... À l'intérieur de nous-mêmes, on est des magnifiques réalisateurs. Les images d'un autre sont difficilement meilleures que les nôtres. Là est tout le pari pour moi. Il s'agit d'accompagner le spectateur vers une autre possibilité du roman. Tout à l'heure, tu m'as parlé du statut de la parole dans le roman. Dans Rapport aux bêtes, il y a effectivement tout un travail sur le langage: la langue a quelque chose de brut, les expressions courantes sont revisitées. Il y a aussi véritablement un problème de langage, c'est-à-dire que Paul est quelqu'un qui ne sait pas communiquer. Et je trouvais qu'il y avait une sorte de tension dans le fait de mettre sur scène, qui est le lieu de la parole, un personnage qui ne sait pas parler. Oui. C'est un des intérêts de cette recherche. Le roman donne la parole à quelqu'un qui n'a pas la parole aisée. L'écriture permet de voir les pensées intimes. C'est différent si les pensées ont une voix. En termes de travail sur la langue scénique ou sur les raisons du théâtre, sur les possibilités du théâtre, c'est un défi intéressant, pour un metteur en scène. Il y a un travail à faire sur la façon dont le texte est amené au spectateur, pour ne pas perdre la notion qu'on a accès à une parole, à laquelle on ne devrait pas accéder. Car cet homme ne dit pas ces choses. Paul est quelqu'un qui dit tout au plus quatre mots dans la journée, tout le reste se passe dans sa tête. Ici, on observe quelqu'un à son insu, ce n'est pas quelqu'un qui se dévoile volontairement. J'aimerais qu'on le surprenne dans cette intimité, comme si on regardait par le trou de la serrure de la boîte crânienne de Paul. Pour garder cette notion d'intériorité, pour créer cette sensation d'enfermement, tu t'appuieras sur la scénographie? Tout à fait. Si on met des éléments qui évoquent une ferme, comme une table ou une chaise, on choisit de montrer un être humain dans son contexte, comme si on pouvait le voir de l'extérieur. Mais si on voit son intérieur, il n'y a pas de table, pas de chaise. Il y a quelque chose d'autre. C'est dans ce choix-là, au niveau de l'espace, que déjà on invite le spectateur ailleurs. Tu cherches donc à éviter l'anecdote. Oui. D'abord, parce que nous sommes dans la tête de Paul, pas dans la cuisine d'une ferme. Ensuite, parce que cet homme, ce type de mentalité, de raisonnement, de logique intérieure, on peut les retrouver partout. On pourrait avoir tendance à penser que ce roman est suisse, parce Noëlle Revaz est suisse. Je veux montrer qu'il y a quelque chose de plus universel. Paul n'est pas simplement un paysan... Il s'agit, pour moi, d'un individu qui essaie de survivre et cherche son bien-être. Ce pourrait être n'importe quel être humain. Ça n'a rien à voir avec le Valais, ou avec le monde paysan. Comment as-tu lu Rapport aux bêtes? Est-ce que pour toi il y a échec ou désespoir? Je ne dirais évidemment pas que c'est un roman avec un happy end. Paul ne change pas ou du moins extérieurement le changement ne se voit pas. Mais peut-être qu'on laissera la possibilité de se demander si, malgré tout, il ne s'est pas un peu transformé... Je crois qu'une pièce c'est un voyage à l'intérieur du noir et du blanc de la vie, de l'histoire, de l'individu. Tu ne juges donc pas ton personnage ? Non, je n'aimerais pas. Le théâtre n'est pas un tribunal. Si je dois juger un personnage, je n'ai pas envie de le mettre en scène. Ce qui est intéressant, c'est d'observer le mécanisme qui le conduit à ses actes. En termes de questionnement philosophique, culturel ou artistique, le jugement n'a pas de sens. En tant que citoyen, on peut émettre un jugement, mais pas dans le travail: là, on est face à des êtres qui essaient de survivre. Ils vont jusqu'au bout de leur logique, de ce qu'ils pensent être juste pour eux. L'art est là pour poser des questions. Il doit troubler, inquiéter, ébranler la morale, les choix communs et habituels. Si l'art a un intérêt, c'est bien là. Si c'est pour rassurer les gens, ça n'a pas de sens. L'art, c'est autre chose. NOËLLE REVAZ AU POCHE Propos recueillis par François Zanetta, Scènes Magazine, octobre 2003 Texte salué par la critique il y a une année, Rapport aux bêtes de Noëlle Revaz, est adapté aujourd’hui pour la scène. La création du spectacle a lieu au Théâtre de Poche. Moment intense, assurément. Belle destinée que ce manuscrit ! D’abord refusé par les grandes maisons d’éditions parisiennes, l’auteur décide « pour la forme » de l’envoyer chez Gallimard. La réponse sera positive. Romand rude et rigoureux, non dénué d’humour, il décrit un couple dans un monde paysan. A travers le regard et la voix de Paul, mari rustre et sans nuance, on découvre sa femme opprimée, vulve, et l’ouvrier portugais Jorge. La singularité du texte proche d’un langage parlé fait de ce livre un objet tout à fait fascinant. « Je travaille sur l’oralité ! » confie l’auteur. Comment transcrire alors l’oralité dans l’écriture ? Un style faussement oral, car retravaillé en une langue littéraire « avec l’apparence du parlé ». Une langue « prédestinée à être dite ». Noëlle Revaz précise qu’elle relit ses mots à haute voix, « pour moi c’est obligatoire de passer par l’épreuve du son, de l’oreille, pour voir comment ça roule. J’ai besoin d’avoir cette dimension, que ce soit beau à entendre et que ça coule ! » Le passage du roman au théâtre semble de ce fait assez cohérent ! « Secrètement, j’en rêvais un peu ! » avoue-t-elle au début de la rencontre. « Un aboutissement pourrait-on dire, ce qui donne une force supplémentaire aux personnages ». Le livre tendu en un monologue intérieur voit ici son incarnation sur la scène du théâtre du Poche ! Au centre, un seul personnage, Paul, engoncé dans son propre monde, comme figé. « Il n’arrive pas à lâcher un mot gentil, il est verrouillé ! Il a peur de quitter ses positions ! » L’adaptation semble se diriger dans ce sens. Le spectateur sera au centre de ses problèmes et de sa vision du monde ! Un espace mental confiné ! « On est dans sa tête, le reste est fictif, même parfois à la frontière du fantastique ! » La question de l’adaptation se pose. « C’est Françoise Courvoisier et Andrea Novicov (le metteur en scène) qui avaient envie de monter ce texte. J’étais d’accord, mais je tenais à faire moi-même l’adaptation. Je pouvais alors envisager de couper mon texte et de garder le noyau de l’histoire. Cette première étape ne fut pas trop douloureuse. Je n’ai que peu réécrit, mais j’ai un peu trafiqué le texte. Je m’amusais avec cette matière. Il fallait pourtant encore réduire le temps du spectacle. Je n’arrivais plus à retrancher. » Que garder ? Que délaisser ? « La collaboration avec Andrea Novicov fut alors salvatrice ! Je ne comprenais pas forcément que le temps de la scène soit plus long qu’une lecture simple de cette même scène… On a donc réduit ! » Un travail de montage en quelque sorte !? « Oui, en ce sens qu’il fallait abandonner des scènes que l’ont aimait bien ! Nous étions à la recherche d’un équilibre. Ce travail s’est fait pas à pas ! » Cette adaptation théâtrale, à entendre l’écrivain, met en valeur une courbe dramatique plus prononcée que dans le roman. «En effet, ce que j’avais fait de façon plus détachée dans le roman, là pour le théâtre, on l’a recherché de manière très consciente, qu’il y ait un fil et que l’on soit vraiment tenu par l’histoire ! De vraies discussions dramaturgiques se sont alors imposées ! » Noëlle Revaz évoque la belle entente, en tandem avec Andréa Novicov. « Trois ans après l’écriture de Rapport aux bêtes, je craignais quelque peu de retravailler ce texte. Ce fut pourtant un plaisir. Par ce dialogue avec les autres, je me posais à nouveau des questions sur le personnage de Paul. Je pensais m’en être détaché, mais en fait il est toujours là ! J’ai de la peine à le quitter C’est un personnage fort ce Paul ! Je laissais ainsi la possibilité aux autres d’amener quelque chose en plus à ce que j’ai fait moi-même ! C’est en cela que ce fut enrichissant. C’est mon texte, mais ensuite il y a une autre vision » . Noëlle Revaz vient de terminer ce travail de réécriture. Parler alors de ce texte devient un exercice difficile ! « Tout cela est si proche ! » On évoque bien entendu le choix du comédien Philippe Mathey, qui incarnera le personnage de Paul, seul en scène. Les voix respectives de la programmation se sont portées vers lui, comme une évidence. « Je ne voulais surtout pas être trop dirigiste ni avec le comédien, ni avec le metteur en scène. Je me suis aperçue rapidement que la diction du comédien correspondait à ce rythme que j’avais créé. De plus, sa participation dans l’élaboration du rôle fut importante ! » L’évocation de l’acteur comme de la mise en scène reste fragile à envisager, puisque la pièce s’incarne alors même que notre entretien se déroule. Ne pas trop en dire pour tout dévoiler, mais susciter le désir des spectateurs. « Il fallait penser à ceux qui ont lu le livre, et ne pas les décevoir (on est souvent déçu par les adaptations), et à ce qui ne le connaissent pas du tout ! Trouver alors quelque chose de différent du livre, qui va les surprendre… » Il faudra découvrir ce parti pris sur la scène du Théâtre de Poche à Genève à la fin octobre, puis à Vidy et à Neuchâtel. Assurément ! THÉÂTRE : RAPPORT AUX BÊTES Charaf Abdessemed, GHI, 1-2 octobre 2003 La pièce inspirée du roman de l’auteure valaisanne Noëlle Revaz sera jouée au Théâtre Le Poche à partir du 27 octobre. A voir absolument… Valaisanne d’origine, enseignante de français et de latin vivant à Lausanne, Noëlle Revaz a publié son premier roman, Rapport aux bêtes, au printemps 2002 aux célèbres éditions Gallimard. Une publication aussitôt récompensée par l’attribution de nombreux prix, dont celui de la Fondation Schiller et celui de Lettres-Frontières. Le roman met en scène, avec une violence inattendue et dans un langage totalement réinventé, le monologue d’un paysan rustre et misogyne, méprisant sa femme qu’il appelle Vulve, et délaissant ses enfants, auxquels il ne parvient jamais à transmettre son affection…Jusqu’au jour où une rencontre avec un ouvrier portugais, Jorge, le pousse à remettre en question des certitudes bien établies… La lecture du roman enthousiasme Andrea Novicov, metteur en scène d’origine tessinoise, séduit par le caractère intimiste du texte, qui décide très rapidement d’en monter une adaptation théâtrale. S’engage aussitôt une intense collaboration avec Noëlle Revaz, avec au bout, une pièce très fidèle au roman : « Mon travail d’écriture est une recherche sur le langage parlé, et sur sa transposition dans l’écrit. C’est donc assez naturel que je sois intéressée par une adaptation au théâtre de mon roman, qui est d’ailleurs un long monologue. Dans l’écriture, je cherche une grande expressivité, et l’expressivité passe par le son. » CONFESSION PAYSANNE À GENÈVE Alexandre Demidoff, Le Temps • Sortir, 23 octobre 2003 LA VALAISANNE NOËLLE REVAZ ADAPTE RAPPORT AUX BÊTES AU POCHE Il ne pense qu’à elle, à Vulve qui lui échappe. Paul la voudrait plus près de lui, cette femme qui est la sienne et qui semble déjà ailleurs, en proie à la maladie de la mort. Il ne pense qu’à elle, l’inconnue qui partage son lit, mais qu’il n’a jamais su aimer. Bientôt, pourtant, sa vie basculera. Un ouvrier portugais, le dernier des culs-terreux, croit-il d’abord, lui apprendra à ne plus ruminer entre les tracteurs et la remise, entre l’édredon conjugal et la gazinière. Paul, Vulve et l’étranger sont les héros abrupts de Rapport aux bêtes, premier roman en forme de chant de la terre (mais celle-ci est violentée) de la jeune écrivaine valaisanne Noëlle Revaz. On y découvre une bascule sentimentale, mieux une carte du tendre, manière paysanne, avec zones interdites, champs intimes en friche, rêveries animales. On y entend surtout une parole sanguine et littéraire à la fois. Cette force d’oralité a inspiré le metteur en scène Andrea Novicov qui, la saison passée, faisait ricaner les ombres de Federico Garcia Lorca, recadrant à hauteur de castelet La Maison de Bernarda Alba. L’homme de théâtre et l’auteur ont souhaité prêter corps à l’inquiétude de Paul sur la scène du Poche. Noëlle Revaz a adapté son texte et Andrea Novicov l’a offert à l’acteur Philippe Mathey, porte-parole d’une solitude soudain partageable. LE LIVRE FAMEUX DE LA ROMANCIÈRE VALAISANNE FAIT UNE ENTRÉE RÉUSSIE AU THÉÂTRE. On se souvient de sa carcasse dégoulinante surgissant dans le décor crayonné de Boudu sauvé des eaux, sur la scène des Amis, en automne 2001. On l’entend encore parler la bouche pleine des sardines aux saindoux et ponctuer ses répliques d’ « ignobles crachats ». On se rappelle son silence désenchanté, sa moue de clochard désirable sortant l’hiver suivant de la coulisse de la Grenade, au début de Poussières d’étoiles. Et voici qu’on retrouve aujourd’hui Philippe Mathey au Poche dans l’une de ces apparitions qu’il affectionne :le corps arrivant de nulle part, comme dérangé par la lumière, dans cet état d’incongruité parfaite qui permet d’attraper au passage la singularité d’une parole. Il faut bien cela pour prendre langue avec l’écriture de Noëlle Revaz. Et cela s’appelle au théâtre une vraie rencontre entre l’auteur et son interprète. Pour le spectateur ignorant qui a la chance de n’avoir jamais lu Rapport aux bêtes, publié au printemps 2002 chez Gallimard, le spectacle mis en scène par Andrea Novicov tient d’abord du plaisir de la découverte. Loin de distraire l’attention, l’espace ramène au mot, il éclaire la pensée d’un personnage peu porté sur la confidence publique, un taiseux que ses frères et sœurs de soliloque situent quelque part entre Marie Coquelicot et André Borlat.
Funeste déni Seule une infinie tendresse permet de faire entendre ce discours venu d’en bas sans succomber aux maladies en « isme ». Philippe Mathey en a à revendre et sa créature issue de la campagne profonde ne tombe jamais dans la trappe, pourtant ouverte, du misérabilisme. Créature a priori infréquentable, Paul est un paysan marié à Vulve, une « bâfreuse » et une « gaspilleuse de pommes de terre », « bonne qu’à faire les petits et ces histoires qui vont avec », comme cette vilaine boule qu’elle a sur le ventre et qui lui vaut en retour, avant que la médecine ne s’en mêle, un funeste déni de la part de son mari. Bref, le personnage de la romancière valaisanne est un infirme affectif, un homme sans cœur ni vocabulaire auquel le théâtre parvient peut-être mieux que le livre, à rendre les deux. Après un peu plus d’une heure de représentation, un début d’humanité pointe son nez dans la lumière douce et intrusive du scénographe Sven Kreter ; la silhouette du personnage se détend, sa face de traqué lâche un sourire et ses démons semblent peu à peu s’éloigner. « Paul fait partie de ces gens qui n’arrivent pas à être aimables »,commente celui qui l’incarne au Poche, en sollicitant sa propre mémoire pour nous le rendre plus familier. « On se souvient tous de les avoir croisés lorsqu’on était enfant :ces êtres qui ne parlent à personne, paraissent bourrus et qui, sans prévenir, peuvent se montrer subitement généreux et nous lancer des biscuits. » Philippe Mathey en a rencontré plus d’un, non loin de Martigny, dans l’un de ces villages haut perchés où il allait passer ses vacances d’été. Des paysages habités que Noëlle Revaz connaît elle aussi très bien. Mais la collaboration réussie des deux ne doit rien à leurs origines communes. « Quand Françoise Courvoisier m’a donné à lire Rapport aux bêtes, je n’avais jamais entendu parler de son auteur », poursuit le fils de paysan devenu comédien. « Sa langue, qui emprunte par moments ses désobéissances au patois valaisan, est un peu la mienne, c’est vrai, même si elle a appris à écrire à la ville. » Un peu la nôtre aussi, maintenant qu’elle existe sur la scène du Poche. Et bientôt sur celles de Sion, Neuchâtel ou encore Yverdon. Le phrasé atavique de Philippe Mathey, capable d’accélérer et de ralentir les phrases, de risquer sans cesse l’infraction face aux règles de la diction classique, a une longue carrière devant lui. Les bons spectacles ont besoin de mûrir. En février prochain, sur la scène de la Passerelle à Vidy, Philippe Mathey paraîtra encore plus grand. RAPPORT AUX BÊTES Anne-Sylvie Springer, L’Hebdo, 6 novembre 2003Le roman-monologue de Noëlle Revaz semble avoir été destiné à la scène. A la recherche d’un parler vrai, la Valaisanne réinvente une langue rugueuse et maladroite, qui ne sait que s’encoubler lorsqu’il s’agit de parler sentiments. La gorge nouée par ces mots qui ne viennent pas et qui séparent, Philippe Mathey rend tout son pathos à ce paysan désarmé, à qui ça « met les yeux en larmes de devoir être tendre ». Dans une scénographie soignée, où les éclairages trahissent les fissures de la parole, le comédien incarne avec force cette pudeur des mots. Bouleversant. |