LES SPHINX DU MACADAM
Une nouvelle approche de La Passe Imaginaire
Françoise Courvoisier, juillet 2003
Les Sphinx du macadam puisent dans plusieurs textes, poèmes et interviews de Grisélidis Réal, et en particulier dans La Passe imaginaire, recueil de lettres à Jean-Luc Hennig. C’est en cela qu’on pourrait considérer cette nouvelle adaptation comme une deuxième approche de cette correspondance, dont j’avais déjà réalisé et mis en scène une première version au Théâtre du Grütli, en 1993, sous le titre Grisélidis.
Dix ans plus tard, après m’être immergée plus profondément dans les eaux multiples et bouillonnantes de l’œuvre grisélidienne, je continue à voir en La Passe imaginaire une véritable mine d’or en matière de théâtralité et une source d’inspiration inépuisable. Depuis sa création au Théâtre du Grütli, cette œuvre a d’ailleurs été adaptée par plusieurs autres metteurs en sène à Toulouse, Limoges, Boulogne-sur-Mer, Avignon et Paris, à ma connaissance toujours sous forme de monologue.
Dans Les Sphinx du macadam, si de nombreux passages sont empruntés à cette correspondance, j’ai puisé à bien d’autres sources également pour construire cette pièce : interviews, extraits tirés de diverses revues littéraires, poèmes…
Je voulais que Les Sphinx du macadam mettent en parallèle deux mondes : l’un axé sur les réalités, voire crudités de l’existence d’une prostituée, et l’autre, tout aussi présent, poétique, cosmique, régenté par les seules lois de l’imagination et de la soif de vivre.
Ce qui est si éminemment théâtral dans les écrits de Grisélidis Réal, ce sont ces passages abrupts du désespoir le plus absolu à l’extase la plus totale, de la colère apocalyptique à l’amour insensé.
Rien n’est jamais plat dans l’univers grisélidien. Dans cette quête éperdue d’intensité, tout est prétexte à événement. Elle mange des fraises énormes, rouge sang… recouvertes d’un peu de sucre, en écoutant du Brahms, ses boucles d’oreille sont forcément des méduses d’or, et il faudrait paver les trottoirs sur lesquels nous marchons de pétales de fleurs et de velours.
Elle s’échappe constamment des détails sordides du quotidien (tortures effroyables due à la cystite chronique, pieds des clients puants la crasse de toute une journée de labeur…) pour arracher au néant des petits bouts d’infini. La laideur est constamment transcendée. Même le client surnommé « Cochon de campagne » est magnifié par son regard : Comment vous décrire cet homme… écrit-elle à Jean-Luc Hennig. …Violent et retenu, blond, le poil sauvage collé par la sueur, la chair rose et dure, le sexe volumineux et bagarreur… Elle parvient aussi à rire avec tendresse d’un autre client, « gros Nounours », qui lui coince les genoux sous ses aiselles rousses et lui casse à moitié la nuque en la projetant contre le mur.
Cette aptitude à faire vibrer chaque moment de vie, ce constant désir de dépassement et ce goût pour les extrêmes, ne sont pas sans rappeler Baudelaire.
Derrière les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l’existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d’une aile vigoureuse
S’élancer vers les champs lumineux et sereins !
Extrait du poème Elévation, Les Fleurs du mal
L’hiver dernier, Grisélidis Réal m’envoie ses derniers écrits : des poèmes. J’en suis toute abasourdie. Bousculée profondément par la force tragique de ces textes et sans savoir où cela me mènerait exactement, je décide de refaire un spectacle avec cette auteure que j’admire, dont la force me porte.
Ecrire avec une craie blanche sur un tableau noir propose Hassane Kouyaté, acteur du Pont . Je crois que c’est cela que fait Grisélidis. Et c’est aussi ce qui m’intéresse.
Il faut regarder l'Invisible, en soi et en-dehors de soi… Nous sommes et nous n'existons pas. Toute cette affabulation calculée à l'emporte-pièce, nos lois, nos prétendus critères moraux, sociaux, religieux, toute cette gangue secrétée par notre angoisse devant la mort et qui nous enferme plus sûrement qu'un linceul, s'effondre et s'évanouit face au mystère fraternel qui nous rend complices et purs reliés à la vie et aux vivants : animaux, plantes, cristaux, pierres, eau, vent, terre, feu, glace, astres et chair…
Grisélidis Réal, revue Pris de peur, n°7 ,1998.
Aphélie
La comète invisible
Qui dévore ma chair
M’a longtemps éblouie
De sa clarté polaire
Sa chevelure bleue
A glacé mes artères
Et son noyau de feu
M’a consumé le cœur
Dans mon obscur cosmos
Le temps n’existe plus
Tourne tourne vertige
Instant sonne le glas
De mes illusions mortes
L’enjeu touche sa cible
De tant d’amours blessées
De paroles complices
D’étreintes oubliées
Et dans ma chambre forte
Aux trésors enfouis
Rongés jusqu’à la lie
Par la lèpre des nuits
Explose dans son orbe
La sphère sacrifiée
Jusqu’à son aphélie
D’un ultime artifice
Qui détruira ma vie
Extrait du recueil de poèmes A feu et à sang de Grisélidis Réal, éditions du Chariot, 2003
Pour Grisélidis, la prostitution n’est pas le catalogue des Abominations et des Déchéances de l’Humanité, mais avant tout une distribution du bonheur, un soulagement des misères humaines, une espèce d’angelicat qui lui ferait effeuiller avec bonté les anomalies et les petites perversions cachées des hommes.
Jean-Luc Hennig, 1991
Entre candeur et provocation
Portrait de l’artiste par Françoise Courvoisier
Grisélidis, à 74 ans, reste incroyablement jeune et belle. Son œil pétille de malice et de coquetterie. Elle continue à « faire des ravages » autour d’elle, séduisant ses interlocuteurs avec des airs de gitane indomptée, de petite fille qui a fait des bêtises. Découvrir chez cette femme-là une telle candeur est absolument désarmant. Elle a conservé intacte sa capacité d’émerveillement. Grisélidis aime la vie. Passionnément. Et comme en attestent ses derniers textes, elle ne craint pas la mort. Sa vie est un parfait accomplissement du pire et du meilleur, dont elle ressort toujours reine, un sourire espiègle au coin des lèvres.
Grisélidis Réal parvient à ébranler nos préjugés les mieux ancrés. Elle sème le doute sur nos valeurs ancestrales, sachant comme personne débusquer les faux-semblants et faire tomber le masque de l’hypocrisie. C’est aussi une joyeuse provocatrice.
Extraits de morale Réal-iste
De la liberté
Vous ne pouvez pas savoir la liberté qu’on a quand on est tout en bas de l’échelle… Rien à gagner, rien à perdre.