| Longtemps absent, le grand auteur romand décrit vertement sa vie à l’hospice dans « Petit Bois » au Poche de Genève.
Il bruine sur Le Poche de Genève et Michel Viala est de retour. Lundi soir, dans le hall goulot du théâtre, l’auteur de L’Invitation et de Par Dieu qu’on me laisse rentrer chez moi est là, visage chiffonné et hilare. Il s’effacerait presque, dans la cohue, lui qui a si souvent fait trembler les scènes romandes entre 1960 et 1990. « On est content de te voir » osent ses amis. Michel Viala revient de loin. Des années à se rebeller dans la bise, sur les bancs publics, dans le hall de la gare Cornavin, fâché avec lui-même, avec le monde. Cet ancien légionnaire né en 1933 à Genève vit depuis septembre 2001 dans un EMS. Il y a écrit des textes qui disent en mordant le creux des jours. Directrice du Poche, Françoise Courvoisier en a choisi quelques-uns, montés par ses soins sous le titre de Petit Bois. Ces entailles poétiques ont une dignité canaille qui en impose, une vérité modeste qui fait la qualité de ce spectacle. Oui, Michel Viala ne cache rien de sa retraite. Rien ne ment dans le décor de Sylvie Lépine. Les murs sont jaunâtres, le chronomètre blanc et ses aiguilles sèches collent à la paroi, la table attend ses tricoteuses. Rien ne ment dans la mise en scène de Françoise Courvoisier. En préambule, une animatrice (Chloé Marguerat) se prend pour Julien Lepers. Elle excite ses champions, la faune australienne est la matière de son quiz. Michel Viala est là : les kangourous pour souffler que cette pension est aux antipodes, vide-poche de l’autre côté du monde. À deux pas de chez nous, donc. Dans sa robe Uniprix, Madame Klopfenstein (Castou) a la langue qui claque, Odère (Christian Grégori) des obsessions crues, Rose des tendresses qu’on oubliera pas, tandis qu’Albert Desbioles (René Hermenjat) promène son silence dans un fauteuil roulant. Cette comédie humaine a dans la pièce même son moraliste, Léon Citot, double de Viala incarné par son contemporain Maurice Aufair. C’est ce complice qui prête sa voix à l’auteur. Il est l’exclu de la première et de la dernière heure, l’exclu volontaire qui regarde ses compagnons tuer le temps, comme on écrase une abeille hébétée au début de l’hiver. Il gronde en sourdine, assis devant sa table d’écrivain, dit des choses du genre : « A mon tour j’espère déranger cette Suisse qui me dérange. Oh, on ne m’exécutera pas, on ne m’expulsera pas, simplement on m’a mis dans une boîte, un tiroir où je me dessèche. »
Rage de vivre Amertume ? Non. Rage de vivre qui éclabousse chaque page de ces carnets en sous-sol. Et tours de pendu à ses camarades d’hospice qui font s’esclaffer le public et Michel Viala lui-même. C’est qu’on ne rend pas les armes, ici. On les fourbit et on tire à vue, pour mieux faire remonter l’amour des autres. Au grognement de Citot répond l’élégie de Rose (magnifique Elsbeth Philip) qui se rappelle Charles, l’amant de toujours gravé dans l’écorce d’un arbre anonyme. A la toute fin, Maurice Aufair demande : « Sommes-nous encore vivants ? » Un tonnerre d’applaudissements répond. L’autre soir, Michel Viala est monté sur scène pour saluer. Il était de retour à la maison et c’était très beau. |
| Home pas sweet pour les pensionnaires du « Petit Bois » actuellement au Poche.
C’est une image. La dernière d’une première. Petit Bois a été bien accueilli, il y a de nombreux rappels. Les comédiens viennent saluer le public. Ils tendent une guirlande de bras sur l’avant-scène du Poche. Ceux de Maurice Aufair - qui joue le rôle principal, Léon Citot, un écrivain placé contre son gré dans une maison pour personnes âgées – s’ouvrent amplement. A ses côtés, il y a un vieux monsieur, René Hermenjat. Durant tout le spectacle, son personnage de grabataire n’a pas prononcé un mot. Là, il se tient légèrement en retrait, les bras serrés contre le corps. Il y a quelque chose de très humble dans son attitude, quelque chose d’authentique qui va droit au cœur. On se dit qu’elle est terrible, cette solitude-là, qu’elle se situe définitivement en marge du vocabulaire théâtral. Elle dit la vieillesse avec une force rare. Voilà pour le réel qui n’est là qu’à titre d’éclairage indirect.
Une écriture qui préserve Michel Viala, à l’origine de ce Petit Bois monté par Françoise Courvoisier, dit aussi la vieillesse. Avec des mots. Les siens, qui sont mots d’auteur et de vie, mots si peu équarris qu’ils ont conservé l’urgence de l’instant. Par la bouche de Citot, il nous parle de ce « marais d’ignorance » dans lequel s’enlisent les quatre autres pensionnaires de l’établissement. S’indigne de leurs manies, de leurs préoccupations mesquines. Pointe ce qui, en eux, a définitivement renoncé. Ce faisant, il s’extrait du groupe, prenant appui sur une écriture qui préserve autant qu’elle met en lumière. On ne sait plus très bien si c’est l’homme vieillissant qui refuse le miroir ainsi tendu ou si c’est l’intellectuel qui s’assoit à l’écart pour observer son « sujet ». En choisissant d’assembler plusieurs textes de natures différentes – poèmes, dialogues et monologue – Françoise Courvoisier a entretenu cette ambiguïté. C’est ainsi que l’auteur protège le pensionnaire Viala-Citot de toute empathie fragilisante. Ses compagnons d’infortune, quel qu’ait pu être leur itinéraire, l’excèdent finalement plus qu’ils ne suscitent sa compassion.
Contre la « suissitude » Bien sûr, il s’agit de théâtre. La métaphore guette au coin du Petit Bois : même confinée entre les quatre murs d’un EMS, la Suisse reste la Suisse. C’est moins la sénilité que la « suissitude » qui accable Citot. Rose Dupuis (pétillante Elsbeth Philip) en condense les travers de manière plus immédiatement lisible, mais les autres personnages ne sont pas épargnés. « Faut-il que je revienne encore ici sur le dégoût que j’éprouve d’appartenir à une ethnie privilégiée », note Citot dans son journal. Michel Viala, à l’image d’un Thomas Bernhard helvétique plus épidermique et moins sombre, n’en finit pas de s’élever contre la frilosité et l’hypocrisie de son pays. Il le fait avec rage – dans ses poèmes -, parfois avec humour. Ce dernier levier, Françoise Courvoisier l’actionne volontiers : il lui permet de souligner la cruauté d’une situation sans jamais basculer dans le sordide. Ses comédiens, tous excellents, l’assistent dans cette démarche. En vieil homme accablé et à l’esprit vacillant, Christian Grégori est impeccable. Chloé Marguerat, fraîchement émoulue d’une école de comédiens, campe une animatrice à l’insouciance finement sentie. On sort du Poche un peu remué en essayant d’oublier que la réalité est encore pire… |
| Dans un EMS, un vieil écrivain observe et se souvient. À découvrir dès lundi. |
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