L’INEPTIE POST-GUERRIÈRE SELON LARS NORÉN Raphaële Bouchet, Le Courrier 22 septembre 2004 | Théâtre de Poche • À Genève, l’écrivain suédois met en scène Guerre, un témoignage bouleversant sur les stigmates des conflits.
C’est une guerre qui ne dit pas son nom. Celle d’après l’armistice, sans images ni effusion de sang. On la devine balkanique. Mais qu’importe : elle est surtout intime et indélébile. Avec Guerre, l’écrivain suédois Lars Norén – qui met en scène son propre texte – donne voix et corps à la douleur d’une famille après un conflit dévastateur. Créé à Vidy l’an dernier, le spectacle se joue jusqu’au 3 octobre sur la scène du Poche, à Genève, avant une longue tournée française. Trois femmes. La mère (Simona Maïcanescu) range, les deux filles (Agathe Molière et Sophie Rodrigues) se chamaillent. Elles sont ces oubliées de la paix, celles que l’armistice a laissées dans un no man’s land insalubre, fait de cendres, de cartons et de chaises estropiées. Le père (Antoine Mathieu), lui, s’en revient de la guerre. Aveugle au propre comme au figuré, il n’a rien perdu de sa mâle outrecuidance : les faveurs de sa femme, l’affection de ses filles sont autant de dus dont il entend profiter comme avant. Dualité des personnages Le drame se noue, qui voit se dérouler des retrouvailles toujours plus improbables. Si tu avais eu de l’honneur, tu te serais donné la mort, répond le mari à sa femme victime de viols collectifs. Une femme qui dissimule la présence de son amant de beau-frère (Pierre Hiessler). Des filles, l’une prostituée, l’autre paralysée, qui oscillent entre résignation cynique et désespoir innocent. Quant aux deux hommes, ils campent d’énigmatiques fantômes errants. Autant de figures d’un drame à la fois personnel et collectif, alors même que le décor abolit les limites entre intérieur et extérieur. Toujours poignantes, les scènes se succèdent, scandées par un éclairage éblouissant et un fracas strident. Mais sa réussite, Guerre la doit aussi à ses cinq comédiens. Leur jeu, extraordinaire de grâce et de profondeur, permet de saisir d’autant mieux la finesse d’un texte qui refuse le manichéisme pour pointer la dualité de personnages à la fois victimes et bourreaux. Ainsi Lars Norén livre-t-il un témoignage implacable et glaçant, d’une intensité rare et funeste. Non, on ne ressort pas indemne de Guerre. |
LE POCHE FAIT VOLER LA CENDRE Benjamin Chaix, Tribune de Genève 18-19 septembre 2004 | Guerre, le spectacle de Lars Norén, fait une forte impression.
C’est le genre de spectacle d’où l’on ressort la gorge nouée, mais avec l’impression délicieuse d’avoir vu du bon théâtre. Son titre Guerre ne laisse pas de doute sur le propos de l’auteur, le Suédois Lars Norén, qui est aussi le metteur en scène de cette version française de sa pièce.
Créé à Vidy-Lausanne Créé au Théâtre de Vidy-Lausanne il y a presque un an, Guerre est joué par cinq acteurs, dont deux jeunes femmes qui représentent des sœurs. Sophie Rodrigues (l’aînée, Beenina) et Agathe Molière (la cadette, Semira) captivent dès les premières minutes par leur naturel. Elles incarnent ce qui reste de la jeunesse dans l’univers en miettes d’un lendemain de guerre. Peu importe où se trouve leur logis, dans les Balkans ou ailleurs, car la cendre est partout la même. Le plateau du théâtre en est couvert, concentré de destruction qui se soulève et vole au passage des comédiens.
Renversement des valeurs La pièce commence lorsque le père (Antoine Mathieu) jette le trouble chez lui en y revenant, alors que sa famille le croyait mort. Le renversement des valeurs est déjà dans ce simple fait : le retour d’un mari et d’un père peut être dérangeant en temps de guerre. Car la mère, jouée par une actrice au masque tragique, Simona Maïcanescu, est tombée amoureuse du frère de son mari (Pierre Hiessler), avec lequel elle vit. Avec la complicité de ses filles, elle cache son amant à leur père, ce qui leur est relativement facile, car le soldat est revenu aveugle de son camp de prisonniers. D’autres aberrations, rendues quasi normales par les circonstances de la guerre et de l’après-guerre, vont surgir tout au long de la pièce. Tout le monde est si amoché qu’aucun tabou ne résiste à la déliquescence générale. Même le père s’en prend à sa fille aînée après que sa femme l’a repoussé. Tout cela aurait pu donner au théâtre un tableau aussi lugubre que grotesque. Guerre y échappe grâce aux dialogues tout simples de Lars Norén et au jeu vraiment excellent de Sophie Rodrigues et d’Agathe Molière. Elles sont les deux sœurs dans toute leur humanité, avec une justesse remarquable. Ces jeunes femmes vont survivre, comme d’autres partout ailleurs, mais à quel prix ? Le reste de la distribution est à la hauteur et la mise en scène a du punch. Les séquences se succèdent selon un découpage chronologique clair et efficace. Les lumières, quelques meubles et la cendre sont les seuls éléments de décor de cette production dont la tournée compte encore dix villes, en France et en Belgique d’ici au mois de décembre. Heureux théâtres... |
TENSION TRAGIQUE AU POCHE DE GENÈVE Alexandre Demidoff, Le Temps Sortir du 9 au 5 septembre 2004 | Lars Norén bouleverse avec Guerre Le sifflement des bombes dans les oreilles. Les tranchées, au loin, en guise d’horizon. La peur, jour et nuit, dans une maison condamnée à l’hiver perpétuel. Dans Guerre, du Suédois Lars Norén, une mère et ses deux enfants ont connu l’hibernation : des mois d’angoisse, entre quatre murs, tandis que des escadrons s’assassinent, de l’autre côté de la rue. L’attente surtout : un père soldat qui ne revient pas, le grand gel dans les cœurs et cet autre homme qui finit par prendre la place du chef de famille, qui fait exulter la mère la nuit, qui console les enfants le jour. Mais la guerre s’achève et l’absent frappe à la porte. C’est ce retour impossible que Lars Norén raconte et met en scène. Tragédie contemporaine. Tragédie archaïque. Blessures sans nom surtout. Pas d’emphase ici. Tout touche juste : cinq acteurs jouent les morts-vivants, entre une paillasse, trois chaises de cave et une douce veilleuse. Cinq comédiens invitent ainsi le public à connaître ce non-lieu des conflits : l’après-guerre vécue d’en bas, là où les mots sont souvent trop pauvres pour servir d’antidote, là où le rescapé continue de trembler, loin des yeux des reporters appelés sur d’autres champs de bataille. Guerre est à sa manière austère un documentaire. Une pièce qui détaille la nuit sans répit. Lars Norén enquête, témoigne mais ne juge pas. On en ressort chancelant. |
NORÉN EN GUERRE Jérôme Zanetta, Scènes Magazine septembre 2004 | Du 13 septembre au 3 octobre prochain, le Théâtre en Vieille-Ville débute sa saison de façon saisissante avec une production théâtrale majeure. Guerre, écrit et mis en scène par Lars Norén est un moment scénique foudroyant porté par des comédiens parfaitement en phase avec le chaos ambiant. Guerre est la première mise en scène d’un texte français de Norén, joué par des interprètes francophones. Pour ceux d’entre vous qui ont déjà entendu un texte de Norén, les mots semblent vibrer encore longtemps après le temps de la représentation. Démons mis en scène par Gérard Desarthe reste un immense moment de théâtre que certains ont voulu oublier trop vite. De même, la mise en scène d’Henri Ronse de Sang ou celle de Martinelli de Catégorie 3.1 ont contribué à souligner l’importance d’un dramaturge comme Lars Norén. Mais ce n’est pas tout, l’auteur Norén est aussi un metteur en scène doué d’une grande acuité, comme ont pu le constater les spectateurs des Amandiers de Nanterre lorsqu’il y a récemment monté La Mouette de Tchékhov. Avec Guerre, opus exemplaire et condensé de son théâtre, Norén est doublement responsable de la réussite de la pièce. L’intrigue peut sembler mince, mais, comme dans une boîte de Pandore, ce sont tous les maux de la Terre qui y sont condensés. Quand la pièce commence, la guerre a pris fin. Cela pourrait se passer en Algérie, au Rwanda, en Tchétchénie ou à notre porte, en Bosnie. Un soldat aveugle rentre chez lui avec l’espoir fou de retrouver le monde qu’il a laissé. Mais que reste-t-il de la vie après la guerre ? Le héros aveugle retrouve une famille, mais est-elle toujours la sienne ? Sa femme qui attendait en vain son retour ? Ses filles à qui la guerre a volé leur enfance et qui sont comme des bêtes à l’affût ? Sans doute est-il bienheureux d’avoir perdu la vue ? Même s’il entend le monde et les siens autour de lui, il ne les voit pas qui continuent à vivre et à communiquer en silence comme embarrassés par sa présence aveugle. On perçoit ainsi tout de suite les enjeux d’un tel dispositif, les mythologies de notre société y convergent et en particulier les textes homériques et les fulgurances des Atrides qui sont ici contenus sous pression comme un précipité de mythologie universel où la petite histoire rejoint la Grande et où chacun est renvoyé tôt ou tard à son miroir, à son futur, obsessionnel présent : La Guerre. Selon Norén, elle brouille les pistes, renverse les valeurs, détourne la morale et nous pousse à faire des choses terribles, à célébrer nos manques comme dans une terrible bacchanale moderne. Cette pièce semble donc contenir tous les titres des précédentes. Jugez par vous-mêmes : La Force de tuer, la Veillée, Automne-Hiver, Démons, Sang, Embrasser les ombres… Bref, pas de commentaire, le spectateur est prévenu, les différents tableaux sont sèchement introduits par un bruit strident et un flash lumineux éblouissant qui nous convoquent en enfer pour rejoindre l’inhumanité. La force de l’écriture de Norén est rendue avec brio par des comédiens intenses et dirigés avec rigueur et inspiration. Les deux sœurs jouées par Sophie Rodrigues et Agathe Molière sont absolument remarquables. Disons encore que l’espace réduit de la scène et de la salle du Poche ajoutera encore à l’oppression fébrile que Guerre provoque chez le spectateur. Une déflagration salutaire pour espace scénique réduit à son plus simple appareil, mais dans une mise en scène précisément réglée. Retour haut de page |
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