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RÉVOLUTIONNAIRE
PAR LA FLEUR

Jérôme Robart, mars 2005

 

Jiji, homme dont le cœur explose ; je veux parler d'un coeur qui renaît, d'où on peut entendre l'écoulement d'un ruisseau printanier. J'aimerais aussi réfléchir à une autre manière d'envisager le rapport théâtral. Ici, pas de lugubre, pas de sale. J'aimerais un théâtre d'espoir où il fait bon être humain.
Où est le ciel bleu? Jusqu'à quand l'âme mourra-t-elle?
Étudier l'obscur est désastreux (Confucius). Aujourd'hui, l'information nous met dans un rapport à l'humain totalement révoltant ; où l'humain montre à l'homme sans cesse sa monstruosité; quelque part, le théâtre et la littérature n'ont plus à porter ce miroir de nos atrocités. En tout cas je ne le veux pas pour cette pièce. Même en ne le voulant pas, la monstruosité est tellement présente qu’il est difficile de s’en extraire quand bien même on le désirerait ardemment. Avec Eddy, j'ai plongé dans l'obscur et depuis et même avant -regarde les Grecs- je n'ai pas cessé d'être en prise avec du théâtre traitant de nos tourments. Des pièces écrites par des dépressifs pour en convaincre d'autres de l'être avec eux. Je ne veux pas prendre part au massacre de nos élans vitaux. Je veux devenir révolutionnaire par la fleur. Marre de voir qu'on prend le sourire pour de l'imbécillité et les pleurs pour de l'intelligence. Je pense que c'est réellement l'inverse qu'on doit proposer avec Jiji.
Je rêve d'une pièce où tous les spectateurs puissent sortir habités par la nostalgie de leurs sentiments amoureux ou pleins d'espoir quant à leurs futures émotions. Je veux de la beauté.

 


 


 

« Quand je regarde un cul, ce n’est pas moi qui regarde, c’est la nature qui m’oblige. »
                                                                                   Jiji the Lover

Quand on lit Jiji the Lover, on a le sentiment que ce qui sous-tend la pièce est la dualité qui oppose nature et culture. Quand Jijj rencontre Zoé, la super bombe, il se défend de son désir par le discours, il est pris par une sorte de logorrhée.

C'est exactement ça. Jiji veut être fidèle, il croit à l'amour absolu. Il a une projection de ce que doit être l'amour et soudain, le désir qu'il éprouve brise son rêve. L'amour est une invention de l'homme, de la civilisation. Jiji vit ce moment de passage de l'adolescent à l'adulte, ce moment où il doit admettre ce qu'il est, admettre son désir. Je crois aussi que le couple qu'il vit est une forme de couple idéal auquel les plus jeunes aspirent, à un âge où on a envie d'appartenir exclusivement à une femme, qu'une femme n'appartienne qu'à soi, de vivre dans une bulle, séparé du monde.

Dans cette pièce, le spectateur est directement projeté dans l'acte sexuel, confronté à lui. Est-ce que tu veux le mettre dans la position du voyeur, comme un troisième œil ?

Oui. Ce qui m’importe surtout, comme dans Eddy, f. de pute, c’est de mettre l’intime sur la place publique, de dire ce qu’on tait.
Mais le texte n’est pas obscène. Au contraire, il est extrêmement délicat. Le rapport de Jiji avec le sentiment qu’il éprouve est traité de manière délicate : c’est la première fois que cet homme ressent un désir amoureux pour une femme qui n’est pas la sienne. Ça le fissure. Et face à cela : il résiste, il résiste à la métamorphose.

Finalement, Jiji se présente comme l'être subissant, et ce genre de personnage on le trouvait déjà dans Tes et Eddy.
Qu'est-ce qui t'intéresse dans le fait de subir?


L'être subissant est l'être tragique par excellence. Avec Jiji, j'ai voulu me détacher du fil dramatique que le mythe m'apportait dans les autres textes. En cherchant à ne pas m'appuyer sur le mythe, je me suis rendu compte du ressort important que véhicule le mythe et ce ressort, c'est justement le subir: Phèdre subit une malédiction que porte sa famille, tout comme Œdipe et Thésée et tous ces êtres mythologiques.
Ils vivent en fonction d'événements passés qui déterminent leurs actions. Mais si Eddy et Tes finissent par assumer ce qu'ils sont, pour Jiji, c'est moins évident: il est actif sans l'être, il est profondément subissant.


S'il s'agit d'une tragédie, tu pourrais la définir? C'est celle de la fin de l'amour absolu, de l'amour adolescent?

Ou de la duplicité qui naît en Jiji? Ou du passage à l'âge adulte? Il ne faut pas oublier que c'est la première fois que Jiji trompe sa femme. C'est terriblement violent la première fois, on ne sait pas quoi faire de sa culpabilité...

Est-ce que tu dissocies ton travail d'écriture et de metteur en scène ou quand tu écris tu es bombardé d'images?

 C'est Jacques Lassalle, qui était aussi acteur et auteur avant d'être metteur en scène, qui disait qu'il ne pouvait plus écrire tellement il avait d'images de mise en scène et qu'elles appauvrissaient son écriture. Mettre en scène et écrire sont deux mondes. Le metteur en scène est au milieu des gens, il les réunit et se confronte à plein de corps de métier, alors que l'écrivain travaille seul. Écrire, c'est accepter d'être seul pour après donner aux autres.

En effet, souvent tu parles de l’auteur de Jiji à la troisième personne.

Oui, c’est un peu une autre personne maintenant, qui a fait des choix dramaturgiques à un certain moment. Je les respecte, mais bien sûr je réécris aussi pendant les répétitions. Si une réplique résiste à la scène, je la change pour que le texte soit fluide, pour que la dramaturgie soit plus précise.

L'écriture de Jiji est celle du quotidien, des phrases qu'on entend au café, dans la rue, dans le bus. Mais tu allies toujours une écriture élaborée à une écriture très parlée. Le fais-tu consciemment ?

Oui, pour moi le théâtre n’est pas la littérature. C’est peut-être une forme littéraire, mais qui demande à être dite et incarnée. Je cherche à être proche de l’humain. Je cherche la tension entre le théâtre et le « comme dans la vie ».

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Dernière modification - 16.06.2008