JIJI THE LOVER Anne-Sylvie Sprenger, l’Hebdo, 21 avril 2005
| La saison passée, Jérôme Robart nous renversait avec Eddy, f. de pute, une pièce qui empoignait le mythe d’Œdipe avec la force inquiétante de l’absolu. Avec Jiji the Lover, le jeune auteur s’ancre dans une veine plus quotidienne. Puisant dans la banale mécanique de la trahison amoureuse, il en ressort une comédie insolente sur le désir. Jiji est amoureux de Lola, mais, lorsque la belle Zoé lui fait du rentre-dedans, son amour prend vite des allures d’incertitude. Pris dans les filets de la tentation, il glisse vers une dynamique implacable. Les animations vidéo ainsi que les pulsations sonores appuient la tension du désir refoulé, toujours plus présent. Si on peut regretter le manque d’épaisseur des personnages, on appréciera le découpage cinématographique qui donne à l’ensemble un rythme haletant. |
LA MALÉDICTION DU SEL Michel Caspary, 24 Heures, mercredi 13 avril 2005
| Tout démarre un jour torride de décembre. Un jeune homme un peu naïf (Frank Semelet), accompagné d’un vieux pote plus malin (Jacques Probst), boit un jus sur une terrasse et croise le regard d’une blonde ravageuse (Alexandra Tiedemann) tout en vidant sans s’en rendre compte une salière. Malédiction. Sa copine est loin un jour, la blonde est libre et le lui signifie. Va-t-il céder à ce désir et au sien ? La nuit porte conseil et la curiosité n’est pas toujours un vilain défaut. Comédie grinçante présentée en création mondiale, Jiji the lover, de Jérôme Robart, fait suite à une autre création du même jeune auteur et metteur en scène français, Eddy, f. de pute, au même endroit la saison passée. Il y a des similitudes dans le dispositif (bifrontal), dans la mise en scène (avec projections d’images), dans l’écriture, le jeu et le ton, respectivement nerveuse, physique et direct. Une même façon encore d’aimer ses comédiens (excellents) et de donner chair vive à ses personnages, d’enclencher la catharsis et d’embraser les sens, avec grands renforts d’allume-feu parfois… Curieux mélange d’artifices et de réalisme. Reste que ses mots cognent souvent forts et que la température n’est jamais tiède. Ce spectacle ne laisse pas de glace. |
TENDRE EST LA NUIT À GENÈVE Alexandre Demidoff, Extrait, Le Temps, mercredi 6 avril 2005
| Du doigté, Alexandra Tiedemann en possède au Poche de Genève. Sous ses yeux, Frank Semelet, excellent en amoureux candide, défaille, dos nu sur matelas violacé. La jeune actrice fait couler sur sa peau un élixir désinhibant, le public placé de part et d’autre sur des gradins envie le bienheureux. Elle a alors le naturel qui convient, lorsqu’elle dit : « Qu’est-ce qui te fait dire que tu aimes ? » Puis, continuant de masser sa proie : « Si tu embrasses, tu aimes ? » A cet instant de Jiji the lover, tout est juste sous la plume du Français Jérôme Robart. L’auteur et metteur en scène cherche à cerner le flou de l’amour, ce point où tout tremble, à commencer par les définitions. |
« JIJI THE LOVER » MET L’INTIME SUR LA SCÈNE DU POCHE Benjamin Chaix, Tribune de Genève, lundi 4 avril 2005
| Une pièce dans laquelle le spectateur est directement projeté dans l’acte sexuel, voilà ce que réserve la scène du Poche dès ce soir lundi avec Jiji the Lover de Jérôme Robart. Auteur et metteur en scène de ce spectacle Robart confie que « ce qui m’importe surtout, comme dans Eddy, f. de pute (sa précédente pièce donnée au Poche), c’est de mettre l’intime sur la place publique, de dire ce qu’on tait. Mais le texte n’est pas obscène. Au contraire, il est extrêmement délicat. » Une délicatesse qui n’empêche pas Jérôme Robart d’appeler un chat un chat. Et comme il est question ici du désir sexuel, les choses sont dites de manière à être comprises. « Quand je regarde un cul, ce n’est pas moi qui regarde, c’est la nature qui m’oblige », s’excuse Jiji the Lover aux prises avec son attirance pour Zoé qui fait mauvais ménage avec la fidélité conjugale qu’il ne veut pas trahir. On verra Frank Semelet dans le rôle de Jiji et Alexandra Tiedemann dans celui de Zoé. Jacques Probst complète cette distribution, dans un décor de Xavier Hool. Jiji the Lover se donnera jusqu’au 1er mai. |
JIJI THE LOVER. DES BLEUS AU CŒUR, LE DIABLE AU CORPS Raphaële Bouchet, Le Courrier, samedi 2 avril 2005
| Dès lundi, Jérôme Robart met en scène sa dernière pièce – Jiji the Lover - au Théâtre de Poche. Un texte cru sur l’infidélité au masculin. Rencontre.
« Et si on allait au bar, en bas ? On sera mieux pour discuter. » Trois bises plus tard, Jérôme Robart nous emmène à travers les dédales du Théâtre de Poche, qu’il connaît bien pour y avoir monté Eddy, f. de pute en 2003. Dès lundi et jusqu’au 1er mai, le jeune auteur français, 35 ans à peine, propose son nouveau texte, Jiji the Lover « en création mondiale », comme l’indique pompeusement le programme.
On traverse la scène, en plein chantier. Le dispositif est bi-frontal – le public est scindé en deux groupes qui se font face –, le plateau fissuré, à l’image de Jiji, le lover désillusionné. La mise en scène, prévient le Parisien, regorge de sons et d’images vidéo. « Aucune mise à distance », poursuit-il, tant les acteurs joueront près du public. Et à l’en croire, rien ne vaut la promiscuité pour évoquer un sujet qu’il résume à la manière de Montaigne : « De la difficulté de rester fidèle pour un jeune homme ».
Cliché « courageux » Question sujet justement, autant le dire d’emblée, l’épigraphe de Jiji the Lover ne nous a pas franchement mis l’eau à la bouche : « Quand je regarde un cul, ce n’est pas moi qui regarde, c’est la nature qui m’oblige ». Et le texte, issu du même tonneau, a plutôt corroboré ce sentiment de trivialité. Car dans sa pièce, l’auteur confronte culture – inventrice de l’amour éternel – et nature humaine, ou plutôt masculine, « biologiquement » prompte au papillonnage. La langue est souvent crue, le propos ressassé. Alors excusez la question, Jérôme Robart. Mais flanquer votre Jiji bientôt volage d’un homo refoulé et d’une blonde prédatrice que « tous les mecs veulent sauter », n’est-ce pas un peu abuser des clichés ?
Le rictus agacé, Jérôme Robart se tait un instant. En fait, il ne s’étonne guère qu’on lui jette la pierre. « Jiji the Lover raconte l’histoire d’un homme qui désire ailleurs alors qu’il aime une autre femme. Effectivement, c’est un cliché de vie constant. » Mais ce cliché-là, il l’assume d’autant mieux qu’il en connaît de bien pires. Comme celui, « très dangereux et limite fascisant », qui vise à mettre hommes et femmes sur un pied d’égalité. « Aujourd’hui, il y a une telle lutte des sexes – tacite et silencieuse – que l’homme n’a même plus le droit de parler de différences. On voudrait qu’hommes et femmes aient la même identité, sexuelle, sociale, professionnelle. Or les dissemblances existent. C’est ce que j’essaie de creuser. »
D’ailleurs, sa pièce, il la revendique avant tout comme un acte « courageux » : celui de livrer de l’intime. « J’ai été très uni à une femme avec laquelle j’ai un enfant. Ecrire un texte sur la capacité à désirer ailleurs, c’est un acte dont on ne peut pas dire qu’il soit très lâche. » Sur scène, les comédiens Franck Semelet, Alexandra Tiedemann et Jacques Probst – « courageux eux aussi » - dévoileront « les éclats de leur âme lorsqu’ils sont amoureux ».
Exit le mythe Et puis, Jérôme Robart l’avoue, il n’a jamais écrit de texte « qui ne nécessitait pas de théâtre ». « Je ne suis pas un écrivain », dit-il. Dans le sens strict du terme du moins, celui d’un homme qui s’exprime sur le monde, en solitaire. Non, lui, l’écriture le prend de manière épisodique, et quand on lit ses pièces, c’est un peu « comme si on voyait seulement les plans d’un vêtement ». Jiji the Lover s’appréciera donc à l’épreuve de la scène : l’auteur a repris le texte jusqu’à ce qu’il y soit « propice ». Et s’il parvient à rendre les spectateurs « nostalgiques de leur sentiment amoureux », il aura réussi « quelque chose de beau ».
De beau , peut-être, mais surtout d’humain. Pour Tes, et Eddy, f. de pute, ses deux premières pièces, Jérôme Robart puisait sa matière dans les mythes d’Icare et d’Œdipe. « C’est difficile de raconter une histoire originale et accessible à tous », confie-t-il. Or la tragédie est sanglante et cette fois-ci, Jérôme Robart ne voulait « ni mort ni sang… parce que tout le monde n’a pas tué un homme. » Dans Jiji the Lover, donc, la référence mythologique s’est estompée, même si une malédiction pèse bel et bien sur Jiji. « Mais le texte ne dit pas s’il trompe sa femme. Qu’importe, c’est comme la phrase du Christ – « Quiconque regarde une femme avec convoitise a déjà dans son cœur commis l’adultère ».
L’Evangile selon Matthieu, Jérôme Robart a eu tout le loisir de le potasser dans sa jeunesse. D’un père issu d’une famille lyonnaise, « catholique jusqu’à l’inhumanité », et d’une mère pied-noir, forcément déracinée, il revendique ses origines « bourgeoises et métèques à la fois ». Il évoque le catholicisme sur le déclin. « Il y a une perte spirituelle, religieuse, qui nous met dans le flou quant à nos engagements amoureux. » Comment faire pour aimer alors qu’on ne croit plus à une union éternelle des êtres ? s’interroge encore l’auteur.
Flou amoureux Amour, qui, à 14 ans déjà, lui fait rencontrer le théâtre. « Une fille me plaisait. Elle prenait des cours. J’en ai pris aussi, sans jamais la rencontrer. » Tant pis, il en connaîtra d’autres. Celles que, du coup, il peut approcher plus facilement. Après les filles, sa fascination juvénile va aux acteurs, aux stars de cinéma (il a d’ailleurs tourné sous la direction d’Alain Tanner et jouera dans le prochain Nicole Garcia). « J’avais des rêves d’accomplissement social complètement délirants. » Puis vient la découverte des textes. De leurs auteurs surtout, « qui, comme Molière ou Brecht, font le théâtre depuis deux mille ans ».
Jérôme Robart se dit « profondément ému » par le destin de ces créateurs. D’abord acteurs, « ils ont développé une voix, l’ont écrite, ont dirigé une troupe ». Un peu comme lui, en somme. « Oui, c’est ce que j’essaie de faire. » Car au théâtre, les écritures les plus belles ne sont pas les formes les plus alambiquées. « Non, la scène n’est pas un acte de littérature, c’est un acte de théâtre. » Acte d’amour, peut-être. |
AUTOUR D’UN THÉ CITRON Propos recueillis par Rosine Schautz, Scènes Magazine, avril 2005
| Rencontre avec Jacques Probst
Retour de Jacques Probst au Théâtre de Poche dans Jiji the Lover, un texte de Jérôme Robart que l’auteur met lui-même en scène.
De quoi traite Jiji the Lover ? Le dossier de presse parle « de la difficulté de rester fidèle pour un jeune homme » ?
La fidélité… Oui, il y a ce thème-là, mais… C’est un thème qui devrait intéresser beaucoup les jeunes, les adolescents. Le langage est souvent très cru. La Fidélité… oui, si on veut. Rencontres impromptues plutôt. D’ailleurs, je ne suis pas sûr que ça traite vraiment de la fidélité ou de l’infidélité…
Le metteur en scène, Jérôme Robart, est aussi l’auteur de la pièce. Est-ce que ça change quelque chose pour vous ?
En l’occurrence c’est très bien. C’est un très bon metteur en scène, pourtant il n’a pas fait beaucoup de mises en scène jusqu’à aujourd’hui. Il a une manière d’écrire à lui, et il sait très bien la mettre en scène. Je travaillerais bien avec lui sur d’autres pièces. Il aime beaucoup Marivaux. On pourrait dire en fait que cette pièce, Jiji the Lover, est une sorte de marivaudage, davantage qu’une série de propos sur la fidélité. Dans le sens où on sait lire Marivaux aujourd’hui, comme un auteur plein de cruauté.
A-t-il des idées pré-établies, prévues, puisqu’il a écrit le texte, ou laisse-t-il de la latitude ?
Non, c’est un metteur en scène très précis. On peut proposer des choses, il n’est pas contre, mais il reste précis. Il est calme. Il est clair. Il montre bien. C’est quelqu’un de très agréable pour travailler. Il y a de l’intelligence, de la cohérence dans son travail. Il n’a pas de théories fumeuses.
Il ressemble à des metteurs en scène avec lesquelles vous avez travaillé ? Besson ? Langhoff ?
Non. Ce n’est pas pareil. Eux, ils ont des kilomètres d’expérience derrière eux. Besson, c’est au millimètre. Il sait très bien où il veut aller. Langhoff, peut-être, laisse plus les choses arriver. Et il travaille sans masque : c’est une grosse différence. Robart, lui, n’a pas les mêmes moyens : il est plus… minimaliste.
Il a auditionné pour trouver ses comédiens ?
Oui, déjà pour Eddy, f. de pute. Il avait vu une cinquantaine de comédiens. J’ai passé une audition, je n’en passe pas d’habitude, mais Françoise Courvoisier m’avait envoyé la pièce, et j’avais l’envie de rencontrer celui qui avait écrit cette pièce que je trouvais vraiment bien.
Il y a une partie vidéo dans ce spectacle, n’est-ce pas ?
Oui, ça tient lieu de décor aussi. On est en train d’y travailler, maintenant, tous ensemble.
Vous êtes vous-même auteur dramatique. Où vous situez-vous dans la création littéraire d’aujourd’hui ?
Je ne sais pas... J’essaie d’écrire une bonne pièce. J’attache beaucoup d’importance à la manière dont les choses sont écrites. J’écris parce que j’aime écrire. J’aime chercher, j’aime trouver comment les choses s’écrivent, comment je vais écrire les choses.
Vous vous sentez « fils de Viala » ?
C’est lui qui m’a embarqué là-dedans. J’avais seize ans. Lui, trente-cinq. C’est un de mes pères dans la profession. Avec François Simon. Et Mentha.
Vous allez au théâtre ? Au cinéma ?
Non, au cinéma, je n’y vais presque plus. J’y allais autrefois. C’est devenu une grosse machine industrielle, je n’y vois plus de choses artistiques. Mais j’aime bien Ken Loach. Ou alors des films à grand spectacle. Par exemple, le dernier que j’ai vu, c’était « Master and Commander : de l’autre côté du monde ». J’adore les bateaux, alors ma fille m’y a emmené.
Vous lisez du théâtre ?
Non. Pas beaucoup. Je n’y vais d’ailleurs pas beaucoup non plus. J’y vais plus qu’au cinéma, mais pas tellement non plus. Pas régulièrement. Après-demain, je vais voir Mentha dans Fin de Partie, parce qu’il doit être formidable là-dedans. C’est pour moi la plus grande pièce du XXème siècle. Après ça, c’est difficile d’écrire. Faut trouver.
De quoi vous nourrissez-vous pour écrire vos textes ?
Je lis beaucoup. Même si je n’ai pas d’influences littéraires à proprement parler. C’est plutôt la peinture, la musique dont je m’inspire le plus. J’écoute beaucoup de musique. En fonction de ce que j’écris, je choisis ce que j’écoute. Beaucoup de jazz. Mais aussi des trios, ou du classique, des quatuors à cordes. Des quartets de jazz. Tout à coup, je n’écoute plus que Monk pendant six mois…
Ça m’amène à François Berthet. Les mots que vous avez prononcés à son enterrement résonnent encore…
C’était un de mes trois grands amis. Ça fait un gros trou. Je le connaissais depuis 35 ans. On a fait plein de trucs ensemble, pas qu’artistiques ! C’est terrible. C’était, au niveau du métier, l’acteur qui m’a le plus ému depuis François Simon. Un jeu bouleversant. Un acteur phénoménal, fantastique. Toujours juste. Berthet avait une vision très lucide de la profession. Un regard très dur, aussi sur lui-même. On avait travaillé ensemble avec Langhoff… Il n’a pas assez joué. Retour haut de page |
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