| L’acteur incarne subtilement un misanthrope tchekhovien au Poche de Genève. Un grand acteur impose d’emblée sa lumière, sa sonorité, sa pulsation. Au Poche de Genève, Michel Kullmann est de cette race. Assis contre le mur du théâtre, en bordure de scène, aux confins de l’illusion comme de la vie, le comédien, admiré notamment dans Copenhague au Théâtre de Carouge la saison passée, nous aspire dans sa nuit. Au premier mot, il est ce professeur illustre, en proie à la maladie de la mort imaginé par Tchekhov dans sa nouvelle Une banale histoire. L’âme en berne, il inventorie sa solitude, dirigé par Lorenzo Malaguerra qui, avec Journal d’un vieil homme –titre de l’adaptation-, offre un crépuscule théâtral délicat, menacé pourtant par l’apathie.
Si proche de soi, si loin du monde. Michel Kullmann épouse les ténèbres de son personnage, veilleur de nuit malgré lui au centre d’un cercle. Autour gravitent une épouse acariâtre, avatar odieux de celle qui le fit palpiter au temps de sa jeunesse ; mais aussi sa fille qui cède aux sortilèges d’un fiancé qu’il méprise ; et encore un collègue bouffi de vanité. Ce sont des monstres familiers, ceux qui peuplent aussi par exemple le théâtre de Thomas Bernhard. Seule joie : Katia, son enfant adoptive, son feu pâle.
Le héros du Journal d’un vieil homme quitte les rivages. C’est cet éloignement, cet exil intérieur, cette amertume à fleur d’abîme que Lorenzo Malaguerra figure subtilement. Michel Kullmann est captif d’une boîte, antichambre du néant conçue par Gabrielle Blättler, où s’invitent les importuns, empêcheurs de mourir en paix tous joués par un Edmond Vullioud qui exulte en marâtre comme en savant vaniteux. |