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MICHEL KULLMANN BRILLE
AU MILIEU DES FANTÔMES
Alexandre Demidoff, Le Temps
jeudi 2 juin 2005

L’acteur incarne subtilement un misanthrope tchekhovien au Poche de Genève.

Un grand acteur impose d’emblée sa lumière, sa sonorité, sa pulsation. Au Poche de Genève, Michel Kullmann est de cette race. Assis contre le mur du théâtre, en bordure de scène, aux confins de l’illusion comme de la vie, le comédien, admiré notamment dans Copenhague au Théâtre de Carouge la saison passée, nous aspire dans sa nuit. Au premier mot, il est ce professeur illustre, en proie à la maladie de la mort imaginé par Tchekhov dans sa nouvelle Une banale histoire.
L’âme en berne, il inventorie sa solitude, dirigé par Lorenzo Malaguerra qui, avec Journal d’un vieil homme –titre de l’adaptation-, offre un crépuscule théâtral délicat, menacé pourtant par l’apathie.

Si proche de soi, si loin du monde. Michel Kullmann épouse les ténèbres de son personnage, veilleur de nuit malgré lui au centre d’un cercle. Autour gravitent une épouse acariâtre, avatar odieux de celle qui le fit palpiter au temps de sa jeunesse ; mais aussi sa fille qui cède aux sortilèges d’un fiancé qu’il méprise ; et encore un collègue bouffi de vanité.
Ce sont des monstres familiers, ceux qui peuplent aussi par exemple le théâtre de Thomas Bernhard. Seule joie : Katia, son enfant adoptive, son feu pâle.

Le héros du Journal d’un vieil homme quitte les rivages. C’est cet éloignement, cet exil intérieur, cette amertume à fleur d’abîme que Lorenzo Malaguerra figure subtilement. Michel Kullmann est captif d’une boîte, antichambre du néant conçue par Gabrielle Blättler, où s’invitent les importuns, empêcheurs de mourir en paix tous joués par un Edmond Vullioud qui exulte en marâtre comme en savant vaniteux.

 

REGARDE LE VIEIL HOMME
TOMBER

Lionel Chiuch, Tribune de Genève
mercredi 1er juin 2005

Tchekhov ironise sur la vanité de toute existence. 
A déguster au Poche.
 

Regardez l’homme assis. Savez-vous ce qu’il laisse derrière lui lorsqu’il s’assoit ainsi, le dos tourné au mur ? Surtout s’il est Russe. Surtout s’il s’agit d’un personnage de Tchekhov.

L’homme assis souffre d’insomnie. Il le dit. S’il se couche, ce sera donc pour mourir. La vieillesse est là, qui l’encourage. Il fut un brillant professeur d’université. Un homme respecté qui croyait en la science. Cette foi-là, ultime refuge d’un espoir vacillant, c’est en gros tout ce qui lui reste. Avec Katia, sa lumineuse fille adoptive, feu follet impatient qui relativise la médiocrité de l’existence.

Anémie des sentiments
Il n’y a pas de place pour le cynisme dans Journal d’un vieil homme, tiré d’Une banale histoire de Tchekhov et dont Lorenzo Malaguerra signe l’adaptation et la mise en scène. De l’ironie, oui, et avec elle cette part de tendresse qui caractérise l’empathie.

L’auteur n’est pas de ceux qui jugent : il laisse ses personnages aller leur cours, ce cours de la vie qui mène fatalement à la défaite, à l’anémie des sentiments et à l’inappétence de l’ambition.

Nicolaï, le vieux professeur, s’est métamorphosé au fil du temps en spectateur de sa propre existence. En fût-il jamais l’acteur ? « Nous ne vivons pas, il n’y a rien en ce monde, nous n’existons pas, nous le croyons seulement… Et n’est-ce pas bien égal ? » répondra quelques années plus tard Tchekhov dans Les trois sœurs.

Scénographie judicieuse
La belle scénographie de Gabrielle Blättler, austère et subtile, souligne le caractère inéluctable du rétrécissement des possibles. Tandis que s’estompent les perspectives, l’espace resté disponible se révèle trop étroit pour accueillir à la fois présent et passé.

La vieillesse devient dès lors cette cellule dépouillée où, hormis Katia, les individus n’offrent à la lumière que les plus appuyés de leurs traits. C‘est ainsi qu’ils apparaissent à Nicolaï : grotesques, bouffis de lieux communs et plus vains encore que vaniteux. Edmond Vullioud revêt avec gourmandise les attributs de ces marionnettes déshumanisées.

Dans le rôle de Katia, Ania Temler oscille gracieusement de l’ingénuité à la fausse désinvolture. Enfin, il revient à Michel Kullmann d’incarner le vieux professeur. Son jeu, qui laisse une large place à la fragilité malgré des répliques souvent sarcastiques, privilégie la détresse au détriment de la hargne.
La quête d’identité qui caractérise le personnage trouve ainsi écho dans cette interprétation en demi-teinte.

« Adieu, mon incomparable ! » finira par soupirer l’illustre professeur, tandis que s’éloigne Katia. Incomparable amour qui, un temps donné puis repris, se sera substitué à l’idée d’éternité.

 

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Dernière modification - 16.06.2008