HANTÉ PAR LES MOUCHES DE PASCAL, JACQUES MICHEL ÉBLOUIT A GENÈVE Alexandre Demidoff, Le Temps Mercredi 19 janvier 2005 | Guidé par Laurence Calame, l’acteur offre à entendre la prose hantée de Lydie Salvayre.
Un chef-d’œuvre d’intelligence théâtrale. Jacques Michel vient de se glisser sur scène, corps saturé de docker sur toile linceul. C’est le préambule de La Puissance des mouches au Poche de Genève. Et l’on retient déjà son souffle. En héros parricide, l’acteur va passer aux aveux, tenter de comprendre où s’enracine le mal qui l’a poussé à l’acte, ce coup meurtrier asséné à un père zélateur de Staline. Le guide de musée imaginé par la romancière et psychiatre franco-espagnole Lydie Slavayre (lire Samedi culturel du 15 janvier) ne résoudra rien. Mais il ne sombrera pas sur sa planche branlante de salut, sauvé par Blaise Pascal, son maître à penser. Et son histoire nous captivera, parce qu’elle engage notre mémoire. C’est dire si le spectacle de Laurence Calame excite l’esprit.
L’adaptation d’un roman, fût-il à la première personne, est un art difficile. Il faut doter la phrase romanesque d’un relief qui ne la trahisse pas, ne rien clôturer surtout dans cette Puissance des mouches qui se souvient du XVIIe siècle et de la guerre d’Espagne en 1936. Laurence Calame, Philippe Morand, qui cosigne cette version, et le scénographe Peter Wilkinson ont trouvé la formule qui fait mouche : ils éclairent le propos sans jamais l’aplatir. L’ingéniosité ici consiste à tramer l’espace de la confession agrandi à tout le théâtre : du « Crucifiement » du peintre Philippe de Champaigne, suspendu dans la salle, au portrait géant de l’auteur des Pensées sur scène ; de la tête de saint Jean-Baptiste à l’immense photo des réfugiés communistes au camp d’Argelès en France, tout dit la douleur d’un passé qui ne passe pas.
En guide hanté, Jacques Michel n’avance donc pas seul. Il soulève les blocs d’une histoire qui le terrasse. Il évoque une mère adorée, débarquée à 16 ans au camp d’Argelès, où elle connaît l’amour triste dans les bras de son futur mari. Il raconte aussi ce père prompt à se saisir de la ceinture qui gâche une vie. Il détaille encore ses débandades qui le poussent un jour à rompre avec les hommes.
Nuit inoubliable
Dans l’anamnèse, Jacques Michel évite toutes les trappes. Pas de sentimentalisme. Mais un jeu sous tension, une manière d’élargir sans cesse cette parole d’enfermement. Voici l’acteur debout sur son lit de détenu, décrivant sa cavale. Derrière lui, sur la paroi, une image montre des communistes aspirant encore au printemps – c’est l’héritage de la mère. Devant, les barbelés d’Argelès – c’est la fatalité du père. Tout est dans ce raccourci : la folie d’un sans-grade écrasé par le désenchantement du siècle. Plus tard, Jacques Michel murmurera soudain : « J’ai peur de la nuit. » Cette nuit, il la rend magnifiquement présente. |
LYDIE SALVAYRE, LA PUISSANCE DES MOTS Isabelle Rüf, Le Temps Samedi culturel du 15 janvier 2005 | Alors que Le Poche à Genève donne une adaptation de « La Puissance des mouches », monologue placé sous l’égide de Pascal, la romancière, par ailleurs pédopsychiatre, convoque un Descartes prérévolutionnaire dans un livre en cours.
Dans la pénombre du Théâtre de Poche, à Genève, une fine silhouette noire et rousse se fait le plus discrète possible : Lydie Salvayre a le trac de voir incarné sur scène le héros pathétique de son roman La Puissance des mouches (Seuil, 1995). Plus tard, elle se dira émue. C’est qu’il y a beaucoup d’autobiographie dans ce monologue. Décantée, décalée : psychiatre, l’auteur n’aime pas les confessions qui étendent leur linge douteux sur le blanc des pages ni les « transes, trilles, trémolos ». Mais quand même, comment ne pas percevoir des échos de son histoire dans les souvenirs chaotiques de l’assassin qui s’adresse à l’avocat, au geôlier, au médecin, en les confondant comme s’il n’étaient que des figures de la même autorité ?
Né, comme elle, de parents espagnols réfugiés en France en 1939, après la défaite des Républicains, il dit dans son langage châtié : « C’est dans la vie un réel handicap. » Et c’est bien comme ça qu’elle aussi, née en 1946 dans le Sud-Ouest, l’a vécu : « J’en voulais à mon père d’être maçon, pauvre, communiste, étranger. A l’école, j’étais écrasée par l’infériorité culturelle. » La lecture a été la planche de salut de l’adolescente. « Avec Sans famille, j’ai appris que la pauvreté pouvait avoir du prestige. Et cette histoire d’orphelins me convenait à merveille, moi je rêvais d’être sans parents ! » Salvayre est un pseudonyme et ce n’est que tardivement qu’elle a révélé d’où venait ce nom, Arjona, qui passe dans ses livres et dont on ne sait s’il est juif ou arabe, ce qui l’enchante.
D’avoir grandi entre deux langues a laissé une insécurité profonde à la romancière, la crainte de mal dire, la peur de la faute. De là sans doute son goût pour la belle langue classique qu’elle s’approprie et que, parfois, elle parodie avec brio. Pascal est au cœur de La Puissance des mouches. En ce début d’année, Lydie Salvayre met la dernière main à un roman où Descartes tient une grande place. « Mais j’aime aussi les baroques espagnols – Gongora, Quevedo – cette veine que les Français ont mise au placard après Rabelais. Salir la langue, la disloquer, la pervertir par le grotesque, « l’imparfaire ». Je suis mort pour le « bien-dire » au sens que lui donne Lacan, pas celui qu’enseigne le lycée. Et il y aussi la langue magnifique et « incorrecte », que j’entends dans ma pratique. Ainsi « infarctus » ! Quel beau mot qui dit la rupture bien mieux que le terme médical ! »
Lydie Salvayre a étudié la médecine pour devenir psychiatre. Dans La Compagnie des spectres (1997), l’image de la folie est tonique, subversive. De ses années d’interne, elle a gardé un souvenir plutôt joyeux. C’était l’époque des Milles Plateaux de Deleuze et Guattari, des rapports forts se tissaient avec les malades dans le microcosme de l’hôpital. Aujourd’hui, la romancière se défie de la psychanalyse qui l’a formée, elle souffre de sa manie interprétative, de son étroitesse. Pédopsychiatre dans un Centre médico-pédagogique près de Paris, elle travaille surtout avec des adolescentes maghrébines, déchirées entre les cultures. Elle observe « la tyrannie des mères », l’absence des pères, laminés par l’usine ou le chômage. Des thèmes que l’on retrouve dans ses livres. « C’est un travail social et politique, un travail d’équipe dans lequel le rôle du psy est de faire passer la parole. Il n’y arrive pas toujours. Depuis quelque temps, il y a un durcissement, une violence nouvelle. »
C’est un métier utile, pense Lydie Salvayre. Et qui est « ami » de l’écriture. « J’ai longtemps cru que les livres pouvaient changer de monde. Voyez Voltaire et l’Affaire Calas. Ou même Descartes », quand il dit : « Je pense donc je suis », il postule l’égalité de l’intelligence, c’est un précurseur de la Révolution ! Les écrits ont des effets sur les hommes sans que leurs auteurs l’aient toujours voulu. Mais aujourd’hui, je ne sais pas. Ils veulent accéder à la « célébrité » mais ils ne savent pas comment. Ils n’ont pas de langage. » Passer par d’autres canaux ? En Avignon, en 2001, Lydie Salvayre crée Contre, un texte écrit en collaboration avec deux musiciens du group Noir Désir, publié avec un CD aux Éditions Verticales que dirige son compagnon, Bernard Wallet. Comme lui, elle a vu que « le fossé qui ne cessait de croître entre ceux-là qui pouvaient jouir de l’art et ceux-là qui vivaient dans des zones culturellement sinistrées », comme elle le dit dans la revue Europe (N° 907-908). Elle voudrait sortir de l’oasis de « l’entre-soi délicieux des gens de culture ». Un projet politique : même si l’homme est imperfectible et la littérature impuissante à le changer, elle peut au moins « consoler », plus qu’aucun diagnostic médical. |
DANS LES GRIFFES DU PASSÉ Michel Caspary, 24 heures Mercredi 12 janvier 2005
| Au Poche, l’adaptation du roman de Lydie Salvayre, La puissance des mouches fait… mouche. Avec Jacques Michel. Étincelant sous la direction de Laurence Calame
Un homme seul, dans sa cellule, dans son monde – et sur scène. Gardien de musée, marié, sans enfants, il a tué son père. Fan de Blaise Pascal, il se confesse au juge, au médecin, à son avocat – et au public. Nonante minutes pour essayer de comprendre le geste fatal d’un être qui fut mail aimé, qui n’a jamais su aimer, et dont la haine a progressivement gangrené son cœur. C’est Jacques Michel qui porte cette mémoire brûlante, cette douleur glacée, cet étrange regard à la fois furieux et décalé sur les autres et soi-même. Il est tout simplement étincelant dans ce solo crépusculaire. Drôle parfois, souvent bouleversant, sans pathos, avec une douceur enfantine sans cesse menacée par les démons des adultes.
Cet homme sans nom a construit sa vie sur des silences, des peurs récurrentes, des mensonges apaisants, des émotions étouffées. « J’ai horreur des confidences. La plupart du temps, elles sentent mauvais et attirent les mouches. » Le voici pourtant la parole enfin déliée, irrépressiblement emporté par les flots de souvenirs si longtemps enterrés. On le dirait presque affable, bavard, comme un mort retrouverait soudainement son souffle après avoir soulevé lui-même la pierre tombale sous laquelle il reposait.
Entre terreur et ludisme
Pas la moindre logorrhée pour autant. L’adaptation de Laurence Calame et de Philippe Morand du roman de Lydie Salvayre (publié en 1995) module très bien les ruptures de rythme – une auteure présente lundi soir, lors de la première, au Poche-Genève. Cette limpidité théâtrale, paradoxalement, met en valeur la complexité du personnage. Même croisement dans la scénographie ludique de Peter Wilkinson – les spectateurs entrent par le décor, en apparence musée, puis se révélant également prison et cellule.
La partie technique s’étoffe avec le travail subtil de l’éclairagiste (Danielle Milovic) et du sonorisateur (Bruno Séribat), l’une jouant sur les ombres et les lumières, l’autres sur les harmonies et les stridences. Avec Johnny en prime, le temps d’un slow ébouriffant : Retiens la nuit, mais plus tes vérités… Séquences music-hall et divertissante : c’est la meilleure façon d’arriver insensiblement à la mort, selon Blaise Pascal. La même Laurence Calame, qu’on a vue régulièrement sur les planches de Vidy à l’époque de Matthias Langhoff, signe une nouvelle fois une mise en scène dense et fluide, jonglant avec les registres tout en gardant cohérence. Elle a pour atout un comédien d’expérience, Jacques Michel, déjà flamboyant dans un de ses spectacles précédents, Le Professionnel. Il est sans doute l’un des seuls en Suisse romande à pouvoir alterner de manière aussi précise et vive les parts comique et tragique d’un personnage.
Mission impossible
La description de l’ultime copulation du gardien de musée avec sa femme est irrésistible. Celle de la première entre son père et sa mère terrifiante. Espagnole de 16 ans fuyant la fascisme de Franco, elle croyait avoir trouvé refuge dans un camp français ; un gardien va de suite lui prouver le contraire. Un enfant va naître, il n’est pas celui de l’amour. Une sœur le rejoindra. Même à trois, se défendre contre la violence quotidienne et l’amertume oppressante d’un père peut tourner à la débandade. A chacun son échappatoire, dans l’isolement affectif, dans la fuite du foyer ou même dans l’acceptation des coups.
Écrivain et psychiatre, Lydie Salvayre, elle-même fille de réfugiés espagnols, déploie un style où la trivialité se télescope en permanence avec la poésie, la réalité avec la fiction, l’affect avec l’intellect. Mais jamais ou presque le drame avec l’espoir. La laideur des êtres, du moins de leurs comportements, se voit ici sans délai. Elle a sans doute aveuglé l’enfant que fut ce gardien de musée, ado gonflé de honte et de gêne, empêtré dans un passé destructeur un présent motivant.
Comment croire aux beautés de la vie quand son premier modèle est un paternel aussi fruste qu’agressif ? Comment croire en l’amour quand la haine pousse ainsi à vouloir la mort de celui à qui l’on doit la vie pour moitié ? Prendre appui sur le néant est mission impossible. |
LAURENCE CALAME JOUE LA MOUCHE AU POCHE Marie-Pierre Genecand, Le Courrier Mercredi 12 janvier 2005 | Enfance brisée, Blaise Pascal, prison… Il en faut plus à la metteure en scène Laurence Calame pour sombrer dans l’affliction.
« Ce qui, dans ma cellule aujourd’hui, me donne le plus à réfléchir, c’est d’avoir été, sans en avoir conscience, le témoin quotidien d’un meurtre quotidien. » Cette phrase, qui tue le père violent une deuxième fois, pèse de tout son poids. Mais ni Lydie Salvayre, auteur de La Puissance des mouches, à voir au Théâtre le Poche à Genève, ni Laurence Calame n’ont le drame accablant. Avec Peter Wilkinson, son voyou descénographe, le metteur en scène insuffle de la facétie et de l’invention à une écriture qui combine déjà ironie et précision. Résultat : la visite au pays des ombres se fait tambour et esprit battant.
Connaissez-vous le Musée de Port-Royal ? Cette institution au large de Paris commémore l’Abbaye janséniste du même nom. Et, surtout, Blaise Pascal, chef de file d’une pensée austère qui, par la réflexion, ne cesse de ramener l’homme à son humble dimension. Pour ceux qui auraient manqué le coche, le Poche organise depuis lundi un cours de rattrapage. Scène, salle et couloirs du petit théâtre de la Vieille-Ville jouent la carte de l’édification en affichant gravures d’époque, planches explicatives et autres reproductions.
Hanté par les pensées
Pourquoi tout ce savoir en masse ? Parce que, révèle Lydie Salvayre, le héros de la soirée incarné par Jacques Michel a un passé dans ce musée. Avant son forfait, il en était le guide hanté par Blaise Pascal et ses Pensées. Ainsi, lorsque, incarcéré pour avoir tué, il est soumis aux questions des juge, avocat, médecin et infirmier, il relit les obscurs événements de sa vie à la lumière du philosophe français. Plus prosaïquement, la double proposition musée prison, permet à la réalité cocasse des visites guidées d’aérer un interrogatoire aussi sordide que serré.
Car s’il ne dit jamais son nom, le narrateur ne cache rien de son intimité. Inlassablement il raconte comment ce père violent terrorisait, ceinture au poing toute la maisonnée. Comment la mère, séduite un jour à coup de mots cochons, mourrait chaque jour de cette oppression. Et comment lui, misérable mari et homme sans qualité, charge son présent de la médiocrité de ce passé. Cette chanson de la reproduction, Lydie Salvayre, psychiatre à mi-temps, en connaît toutes les variations. « L’homme est imperfectible, dit-elle, et le progrès moral est l’illusion par excellence. » Dès lors, pas de pathos dans sa description clinique de cette entreprise de démolition. Mais une foi dans le récit, la verbalisation, qui permet de penser les plaies à défaut de les panser. Et un sens de la rupture aussi, de l’ironie, qui ouvre des percées dans cette triste tranchée.
Goût du contre-pied
Ce goût du contre-pied, Laurence Calame l’a bien capté. Elle l’a même amplifié, profitant de chaque occasion pour, telle une gamine facétieuse, souligner par l’image ou le son l’illusion comique de la situation. Lorsque Jacques Michel, l’œil guilleret, rélate la visite catastrophique d’une sommité politique, les personnages surgissent en fond de scène grandeur nature, mannequins en deux dimensions figés dans le ridicule de leur condition. Et quand l’épouse tente un dernier round de séduction, c’est Johnny qui, devant un rideau pailleté, fait son apparition. Voix trafiquées, effets de lumière, accessoires de farces et attrapes, Laurence Calame vote pour le divertissement intelligent contre l’austérité intimée par la vedette philosophique de la soirée. Tant mieux pour Jacques Michel et pour le public qui sortent aiguisé de cette proposition. |
JOUISSANCE THÉÂTRALE CRIMINELLE Alexandre Demidoff, Le Temps Sortir du 23 décembre 2004 | Jacques Michel en fils maudit au Poche de Genève
Qui est-il donc, cet homme qui, dans la nuit d’un cachot, échafaude des romans de fortune ? Pourquoi ce fils sans nom a-t-il tué son père ? Et pourquoi parle-t-il à présent jusqu’à plus soif ? Au nom de quel rêve de rédemption, de quelles pulsions ? Le héros de La Puissance des mouches, roman saisissant signé Lydie Salvayre, est une sorte d’éclusier : il ouvre des vannes, des mots longtemps noyés dans le silence le submergent, grêlent la surface. Des éclaboussures qui éclairent vaguement le fond d’un puits : le mystère d’un Monsieur Tout-le-monde qui passe à l’acte, s’anéantit et s’affranchit peut-être d’une hérédité dévastatrice. Psychiatre et écrivain, Lydie Salvayre expliquait dans la revue Europe que les hommes sont impurs et imperfectibles. « Si la littérature a quelque qualité, c’est de le rappeler sans fin. En ce qui me concerne, je ne manque pas une occasion de le faire. Je prends même un malin plaisir à charger les narrateurs de mes romans des pires abominations. » Après avoir tâté la chair de Rabelais, la saison passée au Théâtre du Loup à Genève, après avoir surtout invité le public romand à découvrir en 2003 l’envers des jours euphoriques de l’après-communisme dans Le Professionnel de Kovacevic, Laurence Calame porte à la scène ces confessions, adaptées avec la complicité de Philippe Morand. Souvent excellent en cuirassier fissuré, Jacques Michel incarne le fils maudit, harcelé par une nuée de mouches : toutes ses ombres dans un essaim. |
JACQUES MICHEL Jérôme Zanetta, Scènes Magazine décembre 2004/janvier 2005 | Du 10 janvier au 6 février prochain, on pourra voir le projet ambitieux de Laurence Calame : adapter le roman ambitieux de Lydie Salvayre ; La Puissance des mouches. Elle peut compter sur la justesse de jeu d’un grand comédien, Jacques Michel, qui a accepté d’endosser un rôle unique et souvent vertigineux. Entretien.
De quand date la gestation du projet théâtral ?
Voilà déjà plus de six mois que nous réfléchissons à ce projet. La première question ayant été de savoir comment adapter ce roman de Lydie Salvayre, La Puissance des mouches, qui n’a pas été écrit pour le théâtre. Avec Laurence Calame et Philippe Morand, nous sommes d’abord restés très près du texte, afin de travailler sur son oralité : qu’est-ce qu’une adaptation, à quel type de texte avons-nous à faire, que veut-on donner à entendre, quels axes textuels faut-il privilégier, mais aussi quel genre de représentation souhaite-t-on, quel lieu lui donner, quel décor, bref, autant de questions et de détails qui n’ont pas cessé de nous intéresser pendant ce temps de gestation.
Votre approche du texte a-t-elle évolué entre temps ?
Bien entendu, c’est seulement au bout du chemin parcouru que nous commençons à entrevoir ce que nous voulons raconter. Les éléments surgissent au fil des conversations avec mes camarades, les pistes se dessinent même dans la contradiction toujours fertile pour avancer sur les traces du sens. Nous sommes ainsi arrivés à un texte définitif sculpté dans le bloc brut du roman, et les répétitions ont pu commencer.
Etait-il clair d’emblée que ce texte imposait sur scène une seule voix ?
Assez vite, nous nous sommes rendu compte que la forme même du texte l’imposait. Cette disposition qui montre un homme questionné par différents intervenants qu’on ne voit pas et dont la partition n’est pas écrite est immuable. Dans ce sens, le procès est à sens unique, nous n’avons que les réponses, comme autant de projections entre un condamné et ses interlocuteurs. Reste que l’on doit s’efforcer de traduire, dans la représentation, les différentes interventions comme ayant chacune un auteur déterminé. Il y aura donc plusieurs formes d’adresses, de supports audio-visuels, dans un décor composite empruntant à la fois à l’espace d’un musée pascalien et à un univers carcéral, comme si le temps présent de l’interrogatoire se mêlait à celui de l’enfance et du crime passés et à celui de l’enfermement.
Lorsque la metteure en scène Laurence Calame parle de vous, elle dit aimer votre intelligence littéraire et votre instinct ludique ?
Je me méfie beaucoup de mon intelligence littéraire, que je veux appeler de la curiosité, celle du détail, du texte bien tourné, de l’espace qu’il laisse à l’interprétation. D’autant que ma formation littéraire s’est effectuée grâce à la pratique des textes, vers lesquels ne devaient pas me porter mes affinités scientifiques premières. J’aime donc partir explorer la langue, ses polysémies, ses résonances et ses rythmes, afin d’être toujours en repérage pour alimenter mon jeu. C’est comme un acte prométhéen insolent qui volerait une matière première pour aller la transmettre à autrui, tout en ne perdant jamais de vue la dimension ludique de la parole. Je recherche donc les textes qui me divertissent afin de mieux pouvoir divertir.
Quant à votre instinct, lui faites-vous toujours confiance ?
Je pense qu’après toutes ces années, je me suis forgé comme une expérience stratifiée sur laquelle je peux m’appuyer dans mes choix, mes options de jeu, mais qui restent encore une forme d’instinct. En ce moment, je suis amené à travailler avec plusieurs textes et personnages : Le Professionnel, Haddock et le protagoniste de La Puissance des mouches. Ce sont donc des rôles qui surgissent les uns vers les autres comme autant de modes de moi-même. Lorsque ces rôles sont bien assimilés, ils peuvent même induire certains aspects de mon comportement au quotidien ! Mais si tout cela est vécu avec humour, ce sont des moments très agréables.
Dans ce sens, vous aimez aussi être aux prises avec la matière de la langue, des mots, quand elle est subtile et vertigineuse ?
C’est vrai que j’adore ça. Dans le cas de La Puissance des mouches, le vertige réside dans le fait qu’il n’y a que moi qui parle. Ce seront mes paroles, ma voix, montées sur des supports différents, mais se faisant toujours écho, comme un jeu de miroirs qui renvoient toutes les facettes du protagoniste. Et d’un point de vue artistique, le projet est tout de même vertigineux quand on sait la densité du texte à mémoriser. Je dois être soutenu par un décor qui ne soit pas nu de tous repères et qui rythme mon jeu.
Après vous être immergé dans le personnage central, comment pouvez-vous le caractériser ?
On peut dire qu’il est un homme dont l’enfance est empreinte d’une grande violence domestique et qui a pour projet de cacher tout cela sous une pierre tombale afin de plus jamais en parler et devenir quelqu’un de bien, un guide, engagé dans le musée Blaise Pascal de Port-Royal. Il lit toute l’œuvre, devient un spécialiste et un lecteur invétéré de Pascal. Mais ce mouvement ascendant est doublé d’une chute inéluctable qui va lui faire perdre son travail, sa femme et le conduire à commettre l’irréparable, un crime. Et ce qui est fascinant, c’est que dans le temps du récit, celui du jugement, l’homme se raconte et se reconstruit en même temps, comme lors d’une thérapie totalement aboutie et libératrice. N’oublions pas que Lydie Salvayre est aussi psychiatre…
De l’avis de beaucoup, La Puissance des mouches est un texte difficile à digérer. Mais il est aussi souvent très caustique ?
Tout à fait, Lydie Salvayre a une forme d’humour particulière, mais souvent jubilatoire. Charge à nous de le transmettre au spectateur et faire en sorte, comme toujours, de rendre invisible le travail fourni, afin de laisser l’espace nécessaire à la parole et à ce personnage tentaculaire qui sommeille peut-être en chacun de nous.Retour haut de page |
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