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MARIE NDIAYE

 

J'écris pour ordonner le chaos.    (Marie NDiaye)

Autoportrait en vert
, son dernier récit, vient de sortir des presses de Mercure de France, en janvier 2005. Déjà très remarqué par la critique, il s'ajoute à la longue liste de romans, récits, nouvelles et pièces de théâtre que la jeune auteure a édités.
Née en été 1967, dans le Loiret, en France, d'une mère beauceronne et d'un père sénégalais, c'est à l'âge de 17 ans qu'elle publie son premier roman, Quant au riche avenir, aux éditions de Minuit. Après des études de linguistique à la Sorbonne, elle obtient une bourse de l'Académie de France, dont elle est pensionnaire pendant un an à la Villa Médicis de Rome.
Son roman Rosie Carpe reçoit le prix Femina en 2001. Elle aussi l'auteure, notamment, de En famille, Un temps de saison, La Sorcière, Tous mes amis.
Elle entre dans l'univers du théâtre avec sa pièce Hilda, en 1999. Avec Papa doit manger, monté par André Engel en 2003, elle devient la seule écrivain vivante à figurer dans le répertoire de la Comédie-Française. Les Serpents est sa dernière œuvre de théâtre.

À propos de ses livres, étranges et réalistes, "d'un réalisme exagéré", comme le dit Marie NDiaye elle-même, on évoque volontiers les influences de Kafka, de Faulkner, de Bowles. La famille est souvent au centre de ses obsessions: reflet de la société, elle concentre tous les malaises et devient un lieu de perdition, de tension, de dénégation ou de destruction. Exclusion, dépossession, maltraitance de l'enfant, normalisation, filiation et inadéquation sillonnent obstinément son œuvre.

 

MARIE NDIAYE :
SUR ET CONTRE LE RÉEL
portrait de Marie-Laure Delorme,
Magazine littéraire.
Extraits

Un écrivain, c'est quelqu'un qui regarde par les trous de serrures.

                                                                       Marie Ndiaye


PORTRAITS DE MARIE NDIAYE ET CRITIQUES
REVUE DE PRESSE

Marie NDiaye est l'une des plus grandes romancières de sa génération. Tout y est. Un style physique et poétique, un goût pour les histoires envoûtantes, une vision au scalpel de la société. Elle parle à travers des hommes et des femmes vidés de leur substance à force de vouloir être acceptés par les autres, du monde actuel. Ses grands thèmes sont les embardées du quotidien, le vampirisme, la marchandisation du sexe, le mystère des existences ordinaires, la fausse intégration, les frontières. Ses personnages, semblables à Mme Diss dans Les Serpents, interdite de maison familiale, restent à la porte de la vie. Ils hurlent: acceptez-moi! On leur répond: dehors! Ils promettent: je me ferai plus normal, plus impitoyable, plus jeune. On leur répète pas assez beaux, pas assez puissants, pas assez riches. [...] Les questions restent ouvertes: comment donner lorsqu'on a rien reçu? Comment se battre lorsqu'on a pas d'arme? "Je ne me place pas au-dessus de mes personnages. Je veux que les plus durs aient aussi leur part d'humanité. Je n'oublie pas que l'on peut être méchant à son insu."
[...] L'œuvre de Marie NDiaye est sombre, cruelle, métallique. On y erre comme dans un désert à la recherche d'un peu d'eau. "Je ne me pose absolument pas la question du bonheur ou du malheur. Je le fais uniquement dans mes livres pour enfants. Je veille alors à ce que la fin ne soit pas trop désespérante." Les personnages de Marie NDiaye endurent, disparaissent et réapparaissent, poursuivent. Ils possèdent la vitalité de la dernière chance. Toute leur beauté est là: ils devraient arrêter mais ils continuent. La romancière souligne leurs incroyables capacités de résistance. Ils vivent en dépit de tout. "C'est à la fois merveilleux et effrayant: à quel point on s'adapte au pire."

 

ENTRETIEN
AVEC GEORGES GUERREIRO,
METTEUR EN SCÈNE
Propos recueillis par Eva Cousido

Quelle a été ta première impression, en découvrant le texte de Marie NDiaye?

La première impression était de me dire, "Mais de quoi elle parle?". Je ne me suis pas tout de suite dit, "Merveilleux!", "Extraordinaire!", mais je suis ressorti de là avec la tête bourrée de questions, sur le sens de ce que je venais de lire: "Qui sont ces trois femmes? Quel est ce monstre qu'elles craignent? Est-ce que tout cela existe ou c'est le délire intérieur d'une seule femme? Les serpents sont-ils vraiment ceux que l'on croit?". Mais j'avais toujours la sensation qu'il y avait dans ce texte une puissance, et dans le propos et dans l'écriture.
C'est seulement à la deuxième lecture que le puzzle a commencé à se mettre en place dans ma tête. Pourtant il y a une sensation qui ne me quitte pas, une sorte de fascination mêlée à la peur de mettre en scène ce texte.

As-tu eu immédiatement des images précises ?

Des images précises non, mais plutôt un mélange de couleurs, comme le jaune et le bleu. Jaune, pour la chaleur et l'atmosphère étouffante que l'on éprouve à la première lecture et bleu, de part l'effroi de ce qui est raconté. J'ai tout d'abord eu des sensations, et des scènes de films me sont venues, comme  Vol au-dessus d'un nid de coucou  de Milos Forman ou Shining de Kubrick. Car c'est une pièce qui parle entre autres de la ”folie” liée à  l'abandon, à l'étouffement et à la vampirisation de l'énergie de l'autre, qui fait de nous des êtres dépendants, enchaînés.
Je voudrais souligner ce schéma de dépendance que décrit Marie Ndiaye, à travers les trois femmes qui vivent dans la peur de ce qui se cache dans la maison. Ce schéma apparaît à différents niveaux : dans la relation entre ces femmes, dans celle qui les lie chacune à l'homme, tapis dans sa tanière, et au monde extérieur. Pour moi, la maltraitance, la tyrannie sont des conséquences de la peur qui existe entre les trois personnages de la pièce, comme un cercle vicieux dont elles ne peuvent pas sortir, ou comme la figure du serpent qui se mord la queue. Tout va se construire autour de ce sentiment.


Qu’est-ce qui t’a accroché et donné envie de monter cette pièce  ?

L'envie de me confronter à une écriture qui, à première vue, ne fait pas partie de mon univers. À la façon que Marie Ndiaye a de toujours rester à la frontière du réel tout en étant implacable dans sa vision des relations humaines.

Travailles-tu de manière réaliste, naturaliste, afin de contrecarrer l’étrangeté du texte? Ou, au contraire, cherches-tu à l’exagérer ?

Je n’aime pas trop le terme réaliste. Au théâtre, on est toujours dans un processus de transposition, on invoque toujours l’imaginaire. D’ailleurs, je n'ai jamais monté un spectacle dans un naturalisme ou un réalisme forcenés.  Dans mes mises en scène d’Edmond et de Trois Jours de pluie, il y a un décalage avec ces deux formes.
Donc, ici, l'étrangeté sera présente, mais plutôt au niveau du dispositif scénique et des lumières. L’enjeu sera surtout de contrecarrer la forme stylistique de l'auteure, pour ne pas rendre le spectacle opaque… C’est-à-dire que Marie Ndiaye bouscule la syntaxe, son texte est très littéraire, il n’est pas facile à mettre en bouche pour un comédien. Ce que je cherche, dans mon travail avec les comédiennes, c’est de retrouver la phrase parlée, de ramener la phrase écrite à un parler quotidien.

Dans ta précédente mise en scène, Trois jours de pluie, au théâtre du Loup, la scénographie était extrêmement sobre.  Sur ce projet, tu travailles à nouveau avec Masha Schmidt.
Est-ce que vous cherchez absolument cette sobriété ? Et, ici, imaginez-vous un décor réaliste ou cherchez-vous à suggérer autre chose (espace intérieur, sentiment d’oppression, etc) ?

Pour moi, ce n'est pas de la sobriété, mais plutôt une recherche de pureté, mieux encore, d’harmonie… un peu comme lorsqu’on regarde un jardin japonais !  Avec Masha, on ne cherche pas à surligner le propos ni le jeu des comédiens, mais à rendre l'espace évident, à donner le sentiment que les objets ne pourraient pas être ailleurs.
Sur Les Serpents, on travaille essentiellement autour des sensations et des émotions éprouvées lors de la lecture. Inévitablement, nous allons vers un espace qui sera de l’ordre de la suggestion. Et ce qui était évident depuis le début, c'est que ni la maison ni les champs de maïs ne seraient représentés.

Dans Les Serpents, il n’y a que trois personnages visibles : Mme Diss, la mère, Nancy, l’ex-belle-fille et France, la belle-fille actuelle. En revanche, ces personnages sont habités par des êtres qui n’apparaissent jamais, mais dont justement l’absence devient une présence oppressante à l’extrême. C’est le cas de Jacky, l’enfant mort, du père et des enfants qu’il a eus avec sa nouvelle femme. Vas-tu faire exister ces personnages, par la scénographie, le son ou la lumière ?
Comment traites-tu ces absents ?

Par l'absence! Comme pour les fantômes : là où ils sont les plus efficaces et qu'ils nous angoissent le plus, c'est quand on ne les voit pas. Je veux travailler sur le fil, sur le doute quant à l’existence réelle ou pas de ces personnages.

Que sont ces serpents pour toi ?

Tous les personnages, les présents, les absents, les vivants et les morts. Ils existent tous de la même manière en se nourrissant de l'énergie de l'autre, comme des vampires, et j'en reviens à l'un des thèmes forts de la pièce : la vampirisation dans les relations humaines.

Pourquoi être passé à la mise en scène, alors que tu es comédien de formation et que tu as énormément joué ? As-tu encore envie de jouer ?

Parce que ce que j'aime, c'est raconter des histoires. La mise en scène et l'écriture sont devenues pour moi un moyen d'élargir la palette des possibilités, d’explorer des univers au-delà de mon métier de comédien. Mais bien sûr j'ai envie de jouer et je continue de le faire dès que l'occasion se présente. C'est vital pour moi.

Quelles sont les questions qui t’intéressent particulièrement et que tu recherches dans les textes que tu montes ? Sens-tu des obsessions chez toi, à ce niveau-là ?

Je n'ai pas d'obsession particulière. Ce qui m'intéresse c'est raconter des histoires qui parlent de nous, de nos côtés obscurs. Si en lisant un texte j'ai le sentiment qu'il contient cette part de cruauté qui m'intéresse, je le mets dans un coin de ma tête.

De cruauté ?

Oui, quand l’humain est montré dans ses limites et dans les limites de son fonctionnement  et de sa relation avec l’autre. Par exemple, les textes qui m’habitent sont Qui a peur de Virginia Wolf ? d’Albee, Mort d’un commis voyageur  de Miller ou encore Caligula  de Camus.

Et pourquoi le théâtre ?

J'ai vu de la lumière, je suis entré.

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Dernière modification - 16.06.2008