DANS LA SOLITUDE DES CHAMPS DE MAÏS Lionel Chiuch, Tribune de Genève mardi 1er mars 2005 | Au Poche, Marie NDiaye nous balade dans les ressacs de la mémoire. Intense.
On l’imagine bien, la maison. Là-bas, blottie au fond du champ de maïs, avec la petite cour déserte où traînent quelques objets inutiles et rouillés. On l’imagine si bien, celle-là ou une autre – mais massive, toujours, obscure en ses recoins – qu’il n’est pas nécessaire de nous la montrer. D’ailleurs Georges Guerreiro, qui met subtilement en scène Les Serpents au théâtre de Poche, en esquisse à peine l’hypothèse physique. Il procède à l’instar de l‘auteur, Marie NDiaye, qui tend l’écriture comme un ruban opaque devant nos yeux avant de nous lâcher dans la nature. La nature humaine, précisons.
Un silence ponctué de cris Là, il y a trois femmes pour ne pas aborder le sujet, jamais de front en tout cas. La mère (Séverine Bujard, impressionnante) et ses deux belles-filles. On se dit : « Mince, qu’est-ce qu’elles veulent dire ? Qu’est-ce qu’elle veulent à l’homme ? Qu’est-ce qu’il a encore fait ? » Et puis non… Le monstre, finalement, c’est à l’intérieur d’elles-mêmes qu’il se contorsionne. Ce monstre-là est comme un fantôme brandissant des chaînes, et chacune des femmes sent en permanence les m aillons qui lui déchirent la chair et l’âme. Les trois, elles n’en peuvent plus de cette présence du monstre qui les attire comme un trou noir. Pour la plus âgée, il s’agit du fils. Elle a dû le castrer pas mal, cette mère volubile qui revient à la maison familiale pour réclamer de l’argent. C’est pour cela, sans doute, qu’il n’est qu’un long silence ponctué de cris, une entité maléfique, une violence sourde et imprévisible. Derrière la porte, aux côtés du fils, il y a la seconde femme (Geneviève Pasquier, inquiète et fébrile). Elle hésite, elle court, elle voudrait bien, ne peut pas. Il faut s’occuper des enfants qui attendent le feu d’artifice, fragiles statues de sel que l’on devine figées sur leur chaise. Débarque pour finir la première épouse, Nancy. Elle a eu un petit garçon avec le monstre de derrière la porte, et puis l’enfant est mort. À cause des serpents, à qui il ne savait parler, malgré ce qu’affirmait son géniteur. Nancy (Marie Druc, radieuse et émouvante) regrette de ne plus être à l’intérieur, dans l’espèce de trou noir. Elle voudrait reprendre cette place qui ne mène nulle part, pas même à soi. Savoir, peut-être, s’il est possible de « rattraper » ce passé qui n’en finit pas.
Accablé par la chaleur C’est un univers à la Sam Shepard revisité par Stephen King que nous propose Marie NDiaye. Des esprits y logent dans les rafles de maïs. La lumière y est telle que l’image du monde vient s’y diffracter. Même les mots semblent accablés par la chaleur épaisse. Le metteur en scène a judicieusement opté pour le dépouillement. Il sait qu’elle suffit, cette langue-là qui vous lèche l’intérieur de la tête. Il a juste représenté le champ de maïs, dont l’étrange et douloureux frisson s’amplifie sous les éclairages. Ainsi, son maïs est cordes qui pendent aux cintres. Le grain en est coulant, comme l’est un nœud que l’on se passerait autour du cou. En sortant du Poche, on en sent encore la morsure… |
LA PEUR, FANTÔME EXIGEANT Michel Caspary, 24 Heures mercredi 23 février 2005 | Création mondiale, lundi au Poche-Genève, des Serpents, quatrième pièce de Marie NDiaye. Une commande de la Cie Pasquier-Rossier. Texte âpre, spectacle tendu. Poignant.
Une scénographie dépouillée semble bien convenir aux pièces de Marie NDiaye. Rien ou presque pour Hilda, montée par Marc Liebens et vue à Vidy ; un arbre géant et mort, sans tronc, partant du plancher pour filer vers les étoiles, pour Providence, vue à Kléber-Méleau dans une mise en scène de Liebens également. La virulence du récit, l’étrangeté de l‘histoire, ressortent pleinement, et les mots ont des résonances multiples, qui stimulent le propre cinéma intérieur des spectateurs. Il en est de même avec Serpents, quatrième pièce de Marie NDiaye, présentée en création mondiale lundi soir au Poche-Genève.
La naissance n’a pas été de tout repos. Ce n’est qu’en décembre dernier que l’équipe finale de réalisation s’est mise en place. L’alchimie s’est produite. Georges Guerreiro (mise en scène), Masha Schmidt (scénographie) et Liliane Tondellier (lumière) ont crée un cadre idéal pour les trois personnages : Mme Diss (Séverine Bujard), venue réclamer un prêt auprès de son fils, mais que sa belle-fille, France (Geneviève Pasquier), refuse de laisser entrer dans la maison, de peur de fâcher son mari; débarque alors Nancy (Marie Druc), première épouse de cet homme et mère de son enfant, qu’elle a les deux abandonnés il y a longtemps, laissant ainsi ce fils aux mains de son bourreau.
Pour tout décor, un amas de cordes, des cintres au sol, de la terre au ciel, de l’enfance au cosmos. Superbe idée, symbolisant la maison, les champs de maïs qui l’entourent, mais aussi un labyrinthe, l’enfermement, l’étouffement. Et tous ces liens « problématiques », comme dit l’auteur, « rompus trop vite, ou trop présents, trop oppressants ». Comment s’affranchir de toute dépendance, affective ou financière ? Comment s’affranchir de toutes ses peurs, de ses fantômes, de ces serpents qui nous hantent, nous happent, nous brisent, le cœur ou la vie ? Première écrivaine vivante à figurer dans le répertoire de la Comédie Française (avec Papa doit manger, en 2003), Marie NDiaye signe un récit implacable qui fait parfois rire et souvent frissonner. On ne voit jamais ce mari, prédateur familial, et c’est tant mieux. Comme on ne voit ni les champs de maïs, ni les enfants, jouets d’une guerre familiale. Tout se joue à la fois dans les têtes et à l’extérieur de cette maison, un jour de 14 juillet caniculaire. Le feu d’artifice est verbal.
Le cadre est français, mais il règne une atmosphère américaine, entre Sam Shepard, Henry Miller et Tennessee Williams. Séverine Bujard campe avec finesse et puissance non pas une chatte sur un toit brûlant, mais une tigresse sur un sol torride. Une bête blessée, jamais abattue. Et pas moins émouvantes sont Marie Druc et Geneviève Pasquier, en femmes cherchant à retrouver désespérément honneur et pouvoir. |
LA CRUAUTÉ EST SANS LIMITE Michel Caspary, 24 heures mercredi 23 février 2005 | INTERVIEW Au bout du fil, en coup de vent, réaction de Marie NDiaye
Une petite voix d’enfant répond, à l’autre bout du fil. C’est relâche scolaire dans le Sud-Ouest français. Raison pour laquelle Marie NDiaye (37 ans) n’est pas venue au Poche pour assister à la première représentation des Serpents. Elle ne perd pas ainsi une miette des propos de son interlocuteur. Critique à chaud et en direct : C’est plus facile quand on a aimé…
Comment ne pas aimer, en vérité, l’écriture de Marie NDiaye, auteur dramatique, mais surtout de romans, dont Rosie Carpe (Ed. Minuit), Prix Femina 2001. Son ultime ouvrage, Autoportrait en vert (Mercure de France), vient de sortir. Ses mots ont la chaleur du brasier et la fluidité de la cascade. « J’aime les histoires au théâtre; il me faut un minimum de narration. » Cela n’empêche pas d’y mêler le mystère, voire l’étrangeté. On l’a vu déjà en 2001, avec Providence, fruit d’une commande d’Hervé Loichemol, alors doyen de l’ex-section d’art dramatique du Conservatoire de Lausanne, créée à Vidy puis reprise à Kléber-Méleau, dans deux mises en scène différentes de Marc Liebens.
« J’apprécie énormément la commande. Elle m’oblige à faire des choses autrement. » Celle de la Cie Genèviève Pasquier-Nicolas Rossier prend naissance suite à la collaboration du second avec le même Liebens sur Hilda, première pièce de Marie NDiaye (et créée à Paris en 2000). Quelles contraintes initiales dans ce cas ? « Il fallait deux femmes au minimum et que cela ne dure pas trois heures! Je ne mets aucune didascalie, aucune intention pour la mise en scène, dans mes pièces. Ce n’est pas mon métier. Ce sont aux metteurs en scène à juger. » L’abandon, le rapport aux enfants, la dépendance affective, autant de thèmes qui refont ici surface. Comme la cruauté humaine : « Elle est sans limites. Volontaire, mais aussi parfois indirecte, au quotidien, lors d’un divorce, par exemple, qui tourne mal. » |
AU POCHE, MARIE NDIAYE FAIT SIFFLER « LES SERPENTS » SUR NOS TÊTES Lionel Chiuch, Tribune de Genève jeudi 24 février 2005 | La dernière pièce de la romancière en création mondiale.
Ne dites pas qu’il ne se passe rien à Genève. C’est ici, en Vieille-Ville, que se joue pour la première fois la nouvelle pièce de Marie NDiaye, premier auteur à avoir été accueilli de son vivant à la Comédie-Française.
Il y a là un privilège certain et des rencontres opportunes, notamment avec le metteur en scène Georges Guerreiro. Lequel confie volontiers que sa première impression, en découvrant Les Serpents, a été de se dire : « Mais de quoi elle parle ? »
Thèmes familiers Oui, de quoi parle-t-elle cette jeune femme qui considère qu’ « un écrivain, c’est quelqu’un qui regarde par les trous de serrure »? De peine autant que de pêne, finalement. De combats perdus d’avance, aussi. Comme celui que mènent les protagonistes de son histoire, trois femmes – Mme Diss et ses deux belles-filles – confrontées à une porte close. Derrière cette porte, le fils. Qui n’apparaîtra pas, ce qui ne nuit pas nécessairement à l’existence. Les mots des autres forgent parfois une identité suffisante.
Fidèle à ses obsessions, l’auteur de Rosie Carpe (Prix Femina 2001) reprend dans Les Serpents ses thèmes familiers : filiations reniées, exclusions, dérapages.
C’est ce qu’indique le dossier de presse. Lequel ne précise pas tout de l’embardée rimbaldienne – y a-t-il un « ailleurs » de la vraie vie ? – qui caractérise l’œuvre de Marie NDiaye. Car regarder par les trous de serrure a ceci de particulier : les objets se figent dans un réalisme qui prend peu à peu les contours de l’étrangeté. Soumise à cette optique, la famille a des fièvres de mirage et tous les malaises et les tensions s’y précipitent.
Bref, il y a là un style, une vision, quelque chose à la fois dans et hors du monde qui explique le nécessaire succès de Marie NDiaye. |
AVEC « LES SERPENTS », MARIE NDIAYE SIGNE UNE GRANDE PIÈCE ENVOÛTANTE À GENÈVE Alexandre Demidoff, Le Temps jeudi 24 février 2005 | Trois actrices offrent au Poche une tragédie en forme de conte enfantin, avec ogre dans l’ombre et enfants perdus
D’emblée, lorsque Séverine Bujard apparaît en mère déracinée tintinnabulant sous les breloques, on sait que Les Serpents est un texte rare. D’emblée, au Poche de Genève, on s’abandonne à la pente de Marie NDiaye, 37 ans, romancière qui traque les filles sans mémoire victimes de sortilèges, couronnée en 2001 par le Prix Femina pour Rosie Carpe. Cette mère de famille accomplit cet exploit : du roman, elle a glissé avec bonheur au théâtre et chacune de ses pièces, depuis Hilda au Théâtre de Vidy en 1999, frappe par la force de sa langue, charpentée dans l’amplitude. Le spectacle de Georges Guerreiro, pas toujours irréprochable dans ses partis pris, a ce mérite : faire entendre une voix qui entrebâille nos nuits, là où tout est cru et hostile :
Sous son châle bohémien, Séverine Bujard prête donc son timbre mal luné à Madame Diss. Elle vient demander de l’argent à son fis qu’on ne verra pas, cloîtré qu’il est dans sa maison, au milieu d’un champs de maïs. Elle verra en revanche France, en ce soir de 14 juillet, sa belle-fille à la silhouette adolescente (Geneviève Pasquier), maman d’enfants que l’on entend gémir à l’intérieur. Puis, elle verra Nancy (Marie Druc), la première épouse de son fils, qui porte le deuil de son enfant Jackie, victime de celui qui fut son mari.
Les trois femmes et un ogre invisible. Ces trois-là sont visitées de l’intérieur : Madame Diss par un fils évanoui, Nancy par un enfant dévoré, France par une marmaille qu’elle va perdre. Marie NDiaye écrit ainsi une tragédie, celle de la perte, celle du pacte souillé entre les générations, comme dans Papa doit manger, révélé en 2001 à la Comédie-Française par André Engel. Le Malien Bakary Sangaré y était un père volage, désenchantant les siens au nom de sa soif de reconnaissance.
Jeunesse crapuleuse Mais ici le père est vampirique : il est le serpent qui avale sa progéniture. De cette chair, il extrait la moelle d’une jeunesse crapuleuse. Ce qui se dit alors sur scène, c’est ce que soufflent les contes qui ont au moins une fois bouleversé nos croyances d’enfant : offrir son amour à ceux qui sortent de nous, c’est sublimer des frousses archaïques, vivre avec la pensée qu’on est en train de passer le flambeau, vivre donc avec la mort aux trousses et ne pas toujours pardonner aux descendants de nous pousser vers la sortie, comme Maurice Garrel en père la foudre dans Rois et reine d’Arnaud Desplechin… |
LÉGENDES CRUELLES DE MARIE NDIAYE Anne-Sylvie Sprenger, L’Hebdo 17 février 2005 | L’écrivain nous égare à mi-chemin entre le réel et l’imaginaire dans une pièce ogresse.
Qu’elle prenne sa plume pour écrire des romans ou des pièces de théâtre, Marie NDiaye reste fidèle à son univers, un mélange inquiétant de ludisme et de cruauté. Son écriture foisonne, l’air de rien, d’imageries enfantines, d’ogres et de fantômes. On avance dans des univers quotidiens, où la banalité et l’ordinaire encombrent des existences sans éclat, et tout d’un coup, on glisse subrepticement vers l’inconnu. Le réel se fissure, le visible se lézarde. Et Marie NDiaye de distiller au fil des pages un peu de poussières d’irréel pour adoucir son œuvre. « J’invoque le fantastique pour alléger cette cruauté, pour que les choses frappent moins durement. Je souhaite que mon propos laisse une trace, mais pas que le lecteur ait l’impression d’être maltraité. »
Marie NDiaye s’amuse ainsi à brouiller les repères et à rendre les frontières entre le réel et l’imaginaire imperceptibles. « Qu’est-ce qui nous prouve que l’on est pas en ce moment dans le rêve d’un autre ? » demande-t-elle avec une certaine conviction dans la voix. « Je trouve toujours troublant et très dur de prendre conscience qu’on est dans le réel et pas dans un rêve. Je comprends que l’on puisse faire la bascule… » Des éclats de fantastique dans ses textes, comme une constellation lunaire pour exorciser ce trouble métaphysique.
La figure du vampire Les écrits de Marie NDiaye n'ont cependant pas la candeur des récits fantastiques. Angoissants, sombres, métalliques, ces contes cruels brisent les imageries naïves. Point de trace de la famille-cocon. Ce microcosme est réduit à « une grande bouche d’ogre, mais pas nécessairement maléfique. On peut des fois s’y sentir bien et des fois avoir envie de fuir. C’est une chose qui dévore. »
Dans sa dernière pièce, Les Serpents, cet engloutissement aux accents de vampirisme éclate ouvertement. Le père, abandonné par sa femme, enferme son fils dans une cage aux serpents. Après que l’enfant s’est fait dévorer, le paternel se délecte d’une nouvelle jeunesse curieusement retrouvée. « Je suis fascinée par les vampires, lâche-t-elle spontanément. Par l’idée que les êtres forts et puissants se nourrissent en quelque sorte de la chair des autres. D’un point de vue réaliste, c’est assez vrai… »
Comme le vampire, prisonnier de son rituel, les personnages sont des êtres désespérés, dépendants affectivement. « La douleur appelle la torture, mais en même temps la souffrance extrême n’est jamais une excuse », rappelle l’auteure qui traite souvent de la violence faite aux enfants. Loin de représenter un paradis perdu, l’enfance lui apparaît comme « l’âge le plus dur. Aussi parce que les enfants sont capables d’endurer énormément dans rien dire. On peut préférer mourir que de croire faire du mal à son père ou à sa mère… ». Dans la pièce, les femmes reviennent toutes vers ce qui leur fait du mal, comme hypnotisées : « Je crois en l’attirance du danger. Des fois, on préfère se mettre en danger plutôt que de ne plus ressentir, de vivre dans l'ennui et les regrets. »
Envers les femmes Pour contrer le spleen de l’existence qui rôde comme un loup solitaire, Marie NDiaye fait se croiser des mondes parallèles. Et pose sur le réel un regard habité par ses légendes personnelles, qu’elle nous livre ces jours dans une autobiographie à la forme ludique et enivrante. On y découvre d’étranges femmes en vert qui balisent son parcours. Vivantes ou décédées, elles sont ce qui « fascine et effraie, ce qui est séduisant et dangereux en même temps, comme ce fleuve dans le récit » qui gonfle comme une menace. Elles transcendent le réel et enveloppent le récit d’une aura quasi mystique. Une prise de liberté séduisante et un brin subversive pour le genre : « Je me voyais très mal faire une stricte autobiographie, me livrer à ce point-là… »
Pudique Marie NDiaye a longtemps cherché, comme ses personnages en exil, à prendre sa place. À travers l’écriture, elle pose enfin ses valises, et déballe ses légendes cruelles au parfum inquiétant. Et fascinant.Retour haut de page |
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