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LA CATHARSIS PAR LE RIRE
Entretien avec Claude Vuillemin,
metteur en scène
Propos recueillis par Eva Cousido

Comment avez-vous découvert la pièce de Torben Betts, auteur méconnu dans nos régions?

Je lis énormément. Le choix d’une pièce est un coup de foudre. Ce coup de foudre vient d'un mystère qu'on perçoit à la lecture du texte.

Un mystère?

Chaque fois que j'aborde une pièce, c'est parce qu'il y a quelque chose d'autobiographique qui m'interpelle intimement. Mais je pressens que la pièce m’emmènera plus loin que ce que je perçois. Peut-être que je dois monter une pièce pour comprendre ce qui m'interroge au départ. " Mon âme est toujours en apprentissage et en épreuve", disait Montaigne dans ses Essais. Je me sens ainsi quand je travaille sur une mise en scène.

Vous faites du théâtre pour mieux vous connaître, pour vous parcourir d'abord?

Pas d'abord mais aussi.

Ici, qu'est-ce qui vous a d'abord touché?

J'ai été très frappé par la problématique du suicide. Il génère toutes les situations. Or, le suicide est un mystère. Malgré les études scientifiques, malgré les tentatives d’explications. Se tuer soi, c'est un peu une manière de tuer l'autre, de le rendre coupable, de le faire chanter peut-être. Mais c'est également poser la question fondamentale du sens de la vie.
Qu'est-ce qui nous maintient en vie?
Il y a plusieurs mots d'auteurs qui m'inspirent dans ce travail et dont je trouve des échos dans la pièce:
Paul Valéry : " Le suicide c'est l'absence des autres".
Malraux : "On ne se suicide jamais que pour exister", ou encore: "On ne se suicide pas seul."
Zweig: "On se suicide contre quelqu'un ou contre la société."
Durkheim, dans son étude sur le suicide: "Ce n'est pas l'individu qui se suicide, mais la société qui se suicide à travers certains sociétaires."
Ce qui est frappant c'est le lien constant à l'autre. Ce que je relève aussi, c'est la difficulté des personnages à se parler, à communiquer. Chez chacun, on observe des pulsions de mort, contre soi, contre l'autre, des pulsions de destruction.

En fait, c'est la question de la communication qui est posée principalement par la pièce.

Oui. Je m'interroge sur la communication. Dans les années 50-60, on parlait d'incommunicabilité. Ça a donné naissance au théâtre qualifié "de l'absurde". Pourtant, au quotidien, on n'arrive pas à parler pour ne rien dire, c'est impossible.
Ionesco pouvait le faire au théâtre, dans La Cantatrice chauve ou La Leçon, mais pas nous. On parle toujours pour dire quelque chose – même si c’est « pour rien dire ». Ce qui m'intéresse, c'est ce que cachent nos discours. Aujourd’hui, on est dans l'ère de la communication, avec une kyrielle de moyens. Mais on en fait quoi? Ces moyens sont récupérés par la société de consommation, sans pour autant nous faire réfléchir sur la manière de parler, sur le lien entre nous. On est dans la communication, mais pas forcément dans la relation. Le langage est utilisé comme une arme, comme un moyen de domination. Il génère violence et agression, au lieu d'empathie.
La difficulté, c'est d'être dans l'échange. On est toujours en déficit de parole, handicapé de la parole. Et moi le premier!
C'est bien pour cela que cette pièce m'arrête.

C'est étonnant de faire du théâtre en pensant ça. Le théâtre est justement le lieu de la parole!

C'est peut-être l'endroit où on peut mettre en jeu la parole.
Faire de la parole un enjeu. Créer un dialogue entre la scène et la salle. Un lieu de communion. Un des seuls espaces où le lien se réalise...

La pièce est-elle désespérée pour vous?

Non, la pièce cherche à mettre en garde. Les personnages sont perdus dans leur solitude, dans leur mal-être. Mais le spectateur peut adopter une position critique. C'est le phénomène de la catharsis, on purge les passions.
Rien n'est fini. On peut se relever.

Ça, c'est ce que vous cherchez à transmettre, mais la pièce le dit-elle vraiment?

Oui, je pense. La pièce montre que nous sommes responsables de notre vie. Gardons l'œil et le cœur ouverts.

Vous cherchez à tendre un miroir aux spectateurs?

La scène est un miroir. Je suis touché par les personnages, par leur maladresse, par leur souffrance. Ils ne sont pas idéaux, ils ont les failles que nous avons tous. Artaud disait: "Si je me tue, ce n'est pas pour me détruire, c'est pour me reconstituer". Ici, on voit comment ses personnages doivent se refaire, suite au suicide d'un membre de la famille.
Ce qui est extraordinaire dans cette pièce, et qu'on retrouve dans la dramaturgie anglaise, c'est la façon de mêler le tragique et le comique.

Ce mélange du rire et des larmes vous intéresse particulièrement?

Oui. C'est très proche de la vie. C'est même constitutif de la vie. J'avais été frappé par une réaction de Brecht au sujet de la guerre d'Algérie. Un poète algérien voulait écrire une histoire sur les événements de son pays, il voulait composer une tragédie. Et Brecht lui a dit: "Non, il faut faire une comédie". Dans toutes les situations difficiles, il y a des aspects comiques. Et c'est plus efficace d'employer le rire pour faire passer un message. C'est tout l'art du clown aussi.

Vous avez donc envie de faire passer un message?

Oui. Quelqu'un a dit un jour: "Tout a déjà été dit, mais comme personne n'écoute, il faut le dire encore." Je n'invente rien.
Mais faire du théâtre, c'est une façon de prendre position dans le débat général. Sans pourtant imposer un message.
La vérité absolue n’existe pas, mais il importe de tendre à notre propre vérité.

La pièce de Torben Betts met en place des situations, mais ne les raconte pas. C'est très fort. Comme le fait de ne pas dévoiler le suicide, par exemple. Le spectateur comprend peu à peu qu'il ne s'agit pas d'une banale réunion de famille.

Il y a, en effet, un phénomène de suspens très marqué.
Philippe Adrien, metteur en scène et pédagogue, affirmait qu'une pièce est une histoire policière. On n'a que les dépositions, c'est-à-dire les mots, mais on n’a ni les actions ni les mobiles. Il faut que nous menions l'enquête pour savoir comment ça s'est déroulé. Ici, la langue est celle de tous les jours, très simple, très concrète. Mais parallèlement, il y a des ellipses à combler: "Qu'est-ce que le personnage dit, qu'est-ce qu'il cache?"
Au fond, les thèmes sont toujours les mêmes dans les pièces.
On parle de l'amour, de la mort. C'est la façon de raconter qui diffère. C'est peut-être ça qui m'arrêté ici: le suspens.

 

 

A Listening Heaven est la pièce la plus connue de Torben Betts. Elle est aussi la seule traduite en français.
Certains, dont des critiques de théâtre, considèrent le jeune auteur britannique comme le nouvel Ayckbourn, en raison de ses comédies réalistes sombres, que lui qualifie plutôt de tragédies : ALH, Clockwatching, The Optimist, Mummies and Daddies. D’autres le comparent à Howard Barker, à cause de ses pièces telles que Five Visions of the Faithful, The Biggleswades et The Lunatic Queen. Récemment, Barker lui-même l’a reconnu comme son successeur.

En 2002, la pièce est lue à La Chartreuse, plate-forme européenne du théâtre contemporain, sous le titre :  Je t'écoute moi non plus. À cette occasion, elle est traduite également en allemand et en finnois.

 

SOUS LE MASQUE DU
BIEN-ÊTRE
Par Torben Betts,
Traduction de Blandine Pélissier

Dans La sourde oreille, j’utilise la famille comme microcosme de mon pays. La pièce a été écrite en 1994, à la fin du règne des conservateurs. Les personnages tentent tous d'échapper à la réalité, d'échapper à la souffrance. Par la boisson, par la religion, par les conventions sociales. Pour échapper à la souffrance de leur vie, ils sont capables de tout.
Ils évitent de se regarder. Ils évitent toute forme de communication (…)
Ils se révèlent incapables de pleurer les morts.

J'aime jouer avec les limites du réalisme social, tout en appréciant aussi les libertés du théâtre pur.
Je crois que dans l'art, on devrait se rapprocher de la souffrance (une acceptation de la souffrance comme faisant partie du processus créatif) et non toujours chercher les moyens d'y échapper.
La culture contemporaine et l'industrie du divertissement passent leur temps à esquiver la souffrance, et consolation et réconfort sont à l'ordre du jour.
Les États-nations commettent des atrocités épouvantables, mais jamais nous ne voyons ni ne ressentons la douleur de leurs victimes. C'est aux artistes de faire entrer cette horreur dans la conscience générale.

On me dit souvent que mes pièces sont trop déprimantes, mais notre culture confond les mots "déprime" et "mélancolie". Je ne trouve rien de plus déprimant qu'un auteur de théâtre qui essaie de me "divertir", qui essaie de me faire me sentir bien, qui essaie de me dire que tout ira bien…

 

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Dernière modification - 16.06.2008