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PETITES QUESTIONS À
UN GRAND HOMME
Gérard Desarthe
répond aux Cahiers du Poche,
juillet 2006

« Je suis un autodidacte, ni théoricien ni pédagogue, mais tout cela me passionne ! »  avertit Gérard Desarthe avant de nous faire cadeau de ces « éléments de réponse », comme il les nomme, autour de la direction d’acteur.

Quelles sont les qualités que tu estimes primordiales chez un acteur ?

Une intelligence sensible des textes, un amour de l'artisanat, une écoute et des propositions au service d'un auteur, d'un personnage, d'une situation…
Une disponibilité à l'aventure que constitue toujours une création théâtrale.

Et celles que tu estimes fondamentales chez un metteur en scène ?

La lisibilité et la cohérence du projet, savoir donner des clés aux comédiens qui ouvrent les portes de leur univers esthétique, poétique. La patience et l'écoute. Il faut laisser au comédien le temps de « maturer » les informations reçues, accompagner le comédien dans son travail de recherche et l'amener à rejoindre les objectifs énoncés dans le projet de mise en scène. Je n'aime pas les conflits, qui sont souvent stériles puisqu'on doit terminer coûte que coûte un spectacle ensemble !

Est-ce que le fait d'être comédien toi-même influence fortement ta façon de diriger ?

Mon expérience d'acteur me rend plus sensible, plus à l'écoute, plus aiguisé aux états de mes comédiens, de leurs doutes ou de leurs certitudes. Mon intuition de comédien me permet d'anticiper et de ne pas les envoyer se perdre là où leur nature d'interprète les mettrait techniquement hors de leur registre, c’est-à-dire fragilisés par le doute.

Est-ce qu'il y a pour toi, au bout d'un certain temps de répétition, une certitude quant à la meilleure façon d'interpréter le texte ?

Non... Je n'ai pas de certitude, mais je sais quand même ce qui sonne vrai et juste, je suis « celui qui entend et qui voit ».
Le comédien, lui, tente, cherche, exécute ce qu'il croit comprendre… Il n'a pas de vision d'ensemble, il avance petit à petit dans l'incertitude de ce qu'il joue, il est en demande tout le temps…
Tout dépend aussi du contexte, du climat, de l'ambiance. Une répétition est un moment passionnant et en même temps extrêmement chaotique, c'est long et fastidieux, cela nécessite beaucoup d'écoute et de patience de la part de chacun. Je me positionne souvent comme un chef d'orchestre qui détecte parmi ses musiciens celui qui ne tient pas la note.

Au bout du compte, est-ce qu'il finit par émerger une partition idéale, avec des rythmes et des inflexions bien précises, presque comme en musique ? Une partition à laquelle les acteurs devraient se référer durant les représentations ?

Oui, il finit par émerger une partition idéale, mais remise en question à chaque répétition, à chaque représentation. La musique du texte, du rôle, c'est à l'acteur de la prendre en charge et de la maîtriser. Le metteur en scène ne peut que lui dire à un certain moment « j'entends tout », « je suis en accord total avec ton interprétation », « ta musique me plaît » …

Comment définis-tu les valeurs suivantes chez un acteur : la présence?

Cette chose mystérieuse qui fait qu'on entend, qu'on voit un acteur plus qu'un autre sur un plateau ! Ne serait-ce pas son enfance, son éducation, son savoir, son âme, tout simplement, qui nous apparaît ?

La justesse ?

La complicité entre la sensibilité et l'intelligence d'un texte ?

Le mystère ?

Il est derrière le masque du comédien, je dirais que c'est son secret !

La conviction ?

Une fois le doute dominé, avoir l'arrogance et la force de s'imposer sans narcissisme ?

La magie ?

C'est le cadeau que l'on doit au public ! Si on y arrive ...

 

 

SEXUALITÉ ET DÉMENCE
L’influence de la psychiatrie chez Bärfuss
par Sandrine Fabbri

 

Zurich est une ville centrale dans le développement de la psychiatrie et de la psychanalyse. C’est là qu’Auguste Forel, directeur de la clinique psychiatrique du Burghölzli, a fait œuvre de pionnier en matière de sexologie. Son successeur, Eugen Bleuler, est lui l’inventeur du concept de schizophrénie et a eu pour assistant rien moins que Carl Gustav Jung. S’il est bernois, Lukas Bärfuss vit à Zurich. À l’aube du XXIe siècle, il découvre, à l’instar de toute la Suisse et suite à l’ouverture d’archives, que l’eugénisme pratiqué par Forel, soit la stérilisation forcée des éléments considérés comme dégénérés ou nuisibles, s’est perpétué au pays des Helvètes jusqu’en 1974. Cette part d’histoire psychiatrique lui inspire alors deux pièces : Les Névroses sexuelles de nos parents qui met en regard sexualité et démence, et L’Amour en quatre tableaux, dans laquelle on croise Bleuler et les symptômes de la schizophrénie. Mais loin d’une reconstitution historique, Bärfuss met en scène des personnages d’aujourd’hui qui se débrouillent comme ils peuvent avec l’héritage qui est le leur : celui de la libération sexuelle.

Est-ce aussi pour cela que dans L’Amour en quatre tableaux, vous faites référence à Eugen Bleuler, le psychiatre zurichois qui a inventé le terme de schizophrénie ?

Oui, car la schizophrénie implique également un problème de langue : jusqu’où le discours schizophrène peut-il être intégré socialement ? D’une certaine façon, nous sommes tous schizophrènes, car nous devons tous jouer plusieurs rôles. Tant que l’on maîtrise les différents rôles, on reste intégré. Mais comment être à l’abri de l’erreur ? La psychiatrie a été inventée au moment où la société bourgeoise a pris le pouvoir et a chassé ce qui était considéré comme anormal et donc inutile. On a commencé à classifier et à enfermer tous ceux qui ne pouvaient pas être intégrés, comme l’a bien montré Foucault. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas le comportement « anormal » en soi, mais ce que la société en fait. Pour moi, mes personnages ne sont pas fous, ils agissent en fonction d’un but qu’ils se sont fixé. Si un écrivain crée un personnage qui poursuit un but, il tient déjà un héros. Mais si la société n’accepte pas le but qu’un individu s’est fixé, celui-ci est considéré comme un fou et non pas comme un héros.
Dans L’Amour en quatre tableaux, c’est le cas de Suzanne qui s’est fixé comme but un amour absolu. Pour la société, elle est folle et condamnable vu l’acte qu’elle commet au nom de son amour absolu, alors que, pour moi, elle est conséquente avec elle-même et fidèle à son but. L’idéologie de notre temps veut que chacun doive être l’artisan de son propre bonheur. Mais on n’a pas le droit de définir soi-même ce bonheur, il faut qu’il soit compatible avec la société sinon cette même société nous expulse. La société libérale met en place un appareil de répression très fort pour pouvoir contenir la liberté apparente qu’elle nous octroie. En cas de débordement, la porte de l’asile reste toujours ouverte… Ce n’est sans doute pas un hasard si les deux écrivains que j’admire le plus, Friedrich Glauser et Robert Walser, ont tous deux été internés.
Tout cela peut sembler grave et pourtant, pour moi, le plus important et ce qui me donne le plaisir renouvelé de l’écriture, c’est l’humour. L’Amour en quatre tableaux met en scène un « drame bourgeois », comme l’indique son sous-titre, mais sur le mode comique. Malheureusement, il est rare que l’on me parle du comique de mes pièces, ce qui fait que je me sens parfois incompris.

 

Découvrez l’entretien en entier dans Les Cahiers du Poche n°4, en vente au bar et à la caisse du théâtre ou sur commande.

 

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Dernière modification - 16.06.2008