COMÉDIE DE LA DÉCOMPOSITION Olivier Chiacchiari répond à Eva Cousido | Dans La Mère et l’enfant se portent bien, il semble y avoir une confrontation de deux entités : d’une part, la famille « traditionnelle » et d’autre part l’individu, avec ses désirs intimes et ses besoins. Pensez-vous qu’aujourd’hui développement personnel et famille soient inconciliables ?
Je me suis basé sur deux facteurs déterminants pour écrire cette pièce. Le premier est l'essor formidable de l'égocentrisme et du culte de la personnalité auquel on assiste depuis quelques années. Tout le monde veut jouir de tout, plus personne n'accepte de souffrir, de vieillir, ni même de mourir. Cet hédonisme débridé s'oppose au principe ancestral de la famille, qui implique une mise en commun, des concessions, des sacrifices. C’est vrai qu’avec la famille, le temps libre se réduit comme peau de chagrin… Dans la famille, le groupe prédomine sur l'individu, et l'individu doit réfréner ses désirs personnels au profit des désirs collectifs. Le second facteur est le facteur temporel. Dans nos sociétés occidentales, tout va de plus en plus vite, le court terme s'est généralisé. Mais pour la nature, le temps n'a pas changé. Il faut toujours une vingtaine d'années pour qu'un enfant devienne un adulte. Et à l'heure actuelle, qui peut prétendre se fixer un objectif sur vingt ans ? Ces deux facteurs cumulés ont fait naître la fable. Ils m'ont permis de plonger mes personnages dans des contradictions inextricables. Chacun est tiraillé entre son besoin de jouissance immédiate et la nécessité de se projeter à long terme… ce qui les conduit à l'implosion. Mais si le sujet paraît sérieux, il s'agit bien d'une comédie, d'une satire sociale.
Si autrefois la femme appartenait à la sphère domestique, l’homme agissait dans le domaine politique. Or aujourd’hui la femme prend activement part à la vie politique. Quant à l’homme, il semble demeurer absent de la sphère de l’intime, comme il est absent du titre de votre texte. Est-ce cela que vous appelez la « fin du patriarcat » ?
Au terme d'un combat légitime, la femme a globalement rejoint l'homme au niveau social et professionnel (même si des disparités demeurent). L'indépendance financière de la femme lui donne des libertés nouvelles, de ce fait, l'homme ne peut plus régner en maître absolu sur le foyer. L'homme a été destitué, mais la femme a-t-elle pris le pouvoir pour autant ? Le phénomène est plus complexe… Désormais, le maître mot en matière familiale est la recomposition. Les familles se recomposent de plus en plus tôt, avec des enfants de plus en plus jeunes. À mon sens, on s'achemine vers une sorte de pluri-parentalité, à l'issue de quoi les enfants auront été éduqués par plusieurs pères et mères successifs, parmi plusieurs demi-frères et sœurs, et cela dans plusieurs foyers parallèles. Est-ce mieux, est-ce moins bien qu'auparavant ? Je ne porte pas de jugement de valeur. Je m'efforce de diagnostiquer cette mutation sociale en l'abordant sous son angle le plus dérangeant. Car si le maître mot est recomposition, ma pièce traite de la période qui précède, à savoir la décomposition. Période dont on parle beaucoup moins et qui pourtant mérite qu'on s'y attarde.
Vous parlez souvent de faire du théâtre politique. Qu’est-ce que vous voulez dire ?
Si l'on s'en tient à la racine du mot grec «politikos»: relatif à la cité, à la société organisée, il me semble que le théâtre a toujours été politique. Les Grecs, Shakespeare, Molière, Brecht, et plus récemment Edouard Bond, Michel Vinaver et tant d'autres, tous s'inscrivent dans leur époque et tâchent d'en représenter les principaux enjeux et protagonistes, en débusquant les motivations qui les animent et les conflits qui les opposent.
Vous écrivez dans une langue très « parlée ». Est-ce une manière d’effacer l’artifice théâtral pour faire du théâtre un véritable lieu de débat ouvert à tous ?
Fond et forme sont intimement liés. Ce «parler» qui toutefois reste écrit, par opposition aux fictions télévisées, coïncide avec des scènes brèves et des situations quotidiennes. Dans mon théâtre, tout est identifiable, les codes, les symboles, mais il n'en devient pas réaliste pour autant. Je ne cherche pas à effacer l'artifice théâtral, au contraire, je le cultive. Les moyens propres au théâtre offrent des possibilités infinies. Et j'use de ces possibilités pour susciter un débat plus vaste, évidemment. Car ma foi, une fable qui ne susciterait ni débat ni réflexion serait purement décorative, non ?
Retravaillez-vous beaucoup vos textes ou écrivez-vous d’un jet, sous l’impulsion d’une émotion ou d’une idée ?
Je pensais qu'en prenant de l'âge j'aurais de plus en plus de facilité à écrire, or c'est tout le contraire qui se passe. Plus j'avance et plus le processus est compliqué. Peut-être est-ce dû à une conscience plus accrue: j'envisage de plus en plus d'hypothèses, j'intègre de plus en plus de facteurs, je tiens compte de plus en plus de paramètres, etc. La structure de La Mère et l'enfant se portent bien a nécessité un grand travail de mise en place, pour un résultat qui peut paraître évident en définitive. Et puis je finalise chaque scène, chaque réplique, encore et encore, jusqu'à saturation. Le travail s'arrête quand je n'en peux plus de me relire. Mais si je me relisais dans six mois, le travail recommencerait. C'est un processus sans fin, et seule la naissance d'une nouvelle pièce me permet de couper le cordon avec la précédente. Retour haut de page |