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« CINQ HOMMES,
C’EST TOUT
CE QU’IL VOULAIT »
Robert Bouvier

Comme tant d'autres clandestins, ces cinq-là ont quitté leur famille, leur pays en quête de chantiers temporaires où l'on accepte ceux qui n'ont pas de permis de travail pourvu qu'ils se soumettent aux conditions imposées. Le patron les a choisis dans une file d'une quarantaine d'hommes avec leurs valises et leurs poches vides.

JANOS. Cinq hommes, c'est tout ce qu'il voulait. Pas trop jeunes, pas trop vieux ; deux bras, deux jambes chacun. Des travailleurs  de force, c'est ça qu'on a en commun.
SAMIR. Il a regardé nos souliers.

Pour ces nouveaux esclaves des temps modernes, il ne suffit pas d'être en bonne santé, encore faut-il être bien chaussés !
Alors qu'importe si dans la même chambre se trouvent réunis des hommes que leurs origines ou leurs religions sont censées opposer. Ici ils sont tous pareils, des déracinés qui n'aspirent qu'à travailler. Travailler pour nourrir sa famille, travailler pour oublier la mort d'un enfant, la guerre, la prison, ou celle à qui on n'a pas osé dire "je t'aime", travailler parce que... sinon qui je suis ? Quels peuvent être pour un homme son identité, le sens de sa vie quand la société le rejette et lui refuse jusqu'à son désir de travailler ?
Travailleurs au noir, ces cinq hommes-là vivent dans notre ombre.
Or Daniel Keene les montre dans leur plus secrète dignité. Il donne la parole à des hommes que parfois le cinéma représente, mais qui sont rarement des personnages dramatiques. Et cette parole n'a rien d'un bavardage trivial, non, elle ose la poésie, elle leur est fidèle dans leur plus intime vérité, toujours vibrante d'une insondable humanité.
Les cinq pauvres bougres, au fond de leur baraquement, peuvent tour à tour évoquer les Rolling Stones et Mozart, jurer contre le camion en panne et citer Villon ou Guillevic. Ils essaient, avec les armes qui sont les leurs, de comprendre à quoi tout cela rime, ils rêvent de changer l'Histoire, ils apprennent à se connaître les uns les  autres et peut-être aussi eux-mêmes un petit peu mieux.

La pièce de Keene, écrite en 2002, fait de la langue un de ses thèmes majeurs. Comment traduire ses sensations, ses réflexions, ses révoltes lorsqu’on ne sait pas vraiment maîtriser la parole, et qu’on ne dispose pas des outils nécessaires à l’affirmation de sa pensée ? Les contrastes entre ce que ressentent les personnages ou ce qu’ils osent exprimer lorsqu’ils sont seuls ou qu’ils écrivent une lettre et ce qu’ils essaient de se dire lorsqu’ils se retrouvent en groupe sont très riches.
Et comme c'est un monde que moi, je ne connais pas du tout, et que ces hommes, tels que les dépeint Keene, me touchent profondément, j'ai envie d'aller à leur rencontre.

 

UNE QUESTION POUR
CINQ HOMMES
Propos recueillis par
Eva Cousido

Qu’est-ce qu’implique pour vous le fait de jouer dans une langue étrangère ?

Antonio Buil, langue maternelle espagnole.
Dans ma langue, les mots résonnent autrement. Ils sont immédiatement connectés à un sentiment, à une image. En français, j’ai l’impression d’être dans l’écho du mot, mais pas dans le sentiment auquel il est attaché. Les automatismes et les références ne collent plus. C’est un peu un exil.
La question de l’humour est la plus forte pour moi. L’humour est une bouffée de liberté, un moment où on partage le rire avec les autres. Ça me manque parfois de ne pas partager cela en français.
Des fois, il m’arrive de traduire des fragments de texte dans ma langue, pour mieux le comprendre et l’explorer. Du coup, plein d’associations surgissent. Mais l’effort de prononciation donne aussi un plus. Si je pense à Peter Brook, par exemple, il travaille vraiment la langue comme une matière, les mots sont dilatés, allongés. C’est très beau, c’est une manière de rendre le mot encore plus présent.

Bartek Sozanski, langue maternelle polonaise.
Jouer en français, c’est à la fois une fraîcheur et un effort. En français, je n’ai pas de cliché, je n’ai pas un phrasé type, pas de mélodie figée dans la voix et dans l’expression des émotions. Je suis comme vierge. Mais le fait que cette empreinte sonore de la phrase ou de l’émotion me manque est parfois déstabilisant. Notamment quand j’ai un blanc sur scène, j’ai plus de mal à rebondir, même si mon vocabulaire est suffisamment riche. Le français sera toujours une langue étrangère que j’ai apprise à 21 ans. J’ai d’abord appris des mots et des expressions, et après seulement je les ai reliés à une émotion ou à une image. C’est en partant de la phrase que j’ai dû trouver l’émotion. En polonais, c’est l’inverse.
Parfois, c’est frustrant pour l’analyse d’un texte. Dans le travail avec Bouvier, par exemple, lui sait immédiatement ce qui est important. Moi, je dois faire un détour : qu’est-ce que ça provoque chez moi ? Comment un mot, un son, une émotion me travaillent ? Je pioche dans mes souvenirs, mais plus de la moitié de mes souvenirs sont polonais, liés à la culture polonaise. En revanche, je ne passe jamais par ma langue, je ne traduis jamais un texte que j’apprends.

Boubacar Samb, langues maternelles wolof, diola, mandingue et français.
Pour moi, la question ne se pose pas. Je suis né avant l’indépendance du Sénégal. J’ai donc appris le français académique à l’école, même si avec mes parents je parlais wolof. J’ai toujours baigné dans ce mélange détonant de cultures : j’ai à la fois grandi dans une culture très enracinée dans la tradition, avec des rites, avec la présence du sacré, mais aussi avec la pensée française, même si le français du Sénégal n’est pas celui de France ou de Suisse. La langue française représente une ouverture au monde. Je n’aurais probablement pas pu faire ce que j’ai fait sans cela.

Dorin Dragos, langue maternelle roumaine.
Jouer en français, c’est difficile, car je ne connais cette langue qu’à l’oreille. Mais c’est un nouvel horizon et un artiste a besoin de ça. C’est une manière d’explorer l’univers.
Je ne traduis pas les textes que j’apprends. Je pars directement du français et vais chercher les émotions dans mon expérience individuelle. Je fais. C’est tout. Je me sens très stanislavskien. La langue n’est pas une barrière : le texte n’est jamais qu’un pré-texte. L’enjeu est ailleurs.

Abder Ouldhaddi, langue maternelle arabe.
Je traduis systématiquement en arabe les textes que je joue.
Pas en entier, seulement les fragments qui ne résonnent pas dans mon corps, dont les mots ne m’habitent pas et sont comme vides. Les mots trouvent ainsi une densité, un sous texte plus riche. Le travail est plus juste, plus vrai. Le texte français s’enrichit et acquiert une épaisseur, une souplesse et des couleurs. Quand on travaille une œuvre, on va chercher des sensations, on puise dans nos histoires de vie, dans notre enfance, qui est une réserve incroyable. En traduisant en arabe des extraits de pièce, j’ouvre une sorte de mémoire.
C’est cela qui alimente cette chose mystérieuse qu’est la présence, parce qu’alors il y a un ailleurs qui surgit. Souvent, quand je passe par la traduction, mon accent réapparaît, alors que dans la vie de tous les jours, je n’en ai pas. Je crois que c’est parce que je me relie fort à mon enfance, à mes racines, à ma famille. Mais paradoxalement, quand je joue des classiques français, je dois me relier à quelque chose d’universel, qui n’appartient pas uniquement à ma culture maternelle.

 

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Dernière modification - 16.06.2008