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L’ÉMOTION DU LANGAGE PARLÉ À TRAVERS L’ÉCRIT
Philippe Forest se confie
à Denis Maillefer
août 2007

 

Philippe Forest, vous avez immédiatement accepté ma proposition de faire un spectacle de votre roman autobiographique L’Enfant éternel. Vous ne me connaissiez pas, et encore moins mon travail. De plus, vous n’avez jamais relu votre roman ; cette lecture vous « consternerait », écrivez-vous dans votre essai Tous les enfants sauf un. Alors, pourquoi avoir accepté ?

En effet, je ne me relis jamais. Je crois que c'est le cas de la plupart des auteurs. D'un côté, on éprouve le sentiment d'un accomplissement puisque le livre existe, qu'on le considère comme terminé et susceptible d'être publié. De l'autre, on sait bien qu'il y manque nécessairement quelque chose. Et c'est précisément cette impression d'insatisfaction, d'échec, d'indignité même qui conduit à la conception d'un autre livre. Tous mes romans, tous mes essais, d'une manière ou d'une autre, constituent la reprise, la réécriture de L'Enfant éternel. Je conçois votre spectacle moins comme la lecture de mon roman que comme une nouvelle réécriture de celui-ci: comme mes livres ultérieurs, notamment Toute la nuit ou Tous les enfants sauf un avec cette différence cependant que je n'en suis plus moi-même l'auteur. Naïvement, je dirai: j'aime l'idée que cette histoire devienne l'affaire d'un autre, qu'avec lui elle se prolonge et se perpétue, qu'elle continue à vivre d'une certaine manière et à en faire vivre ainsi la petite héroïne et toutes celles qui lui ressemblent, comme si cette histoire ne devait pas avoir de fin et qu'elle dure, comme le dit la dernière phrase de Peter Pan, "tant que les enfants resteront gais, innocents et sans coeur".

Attendez-vous quelque chose de particulier de cette réalisation ? Et pensez-vous que la réception orale (et visuelle) de votre travail soit très différente de celle qui se pratique dans l’intimité de la lecture mentale ?

Raconter la maladie et la mort d'une enfant oblige à se confronter à l'impossible, à l'insoutenable. Représenter cette expérience de manière strictement réaliste me semblerait très difficile et pas forcément souhaitable: on tomberait vite soit dans la fausse et froide vérité clinique soit dans le mensonge sentimental du mélodrame. C'est pourquoi, tout en se voulant fidèle à la violence de l'expérience vécue, L'Enfant éternel, sous l'apparence d'un roman, relève plutôt de la fable, du conte. À la différence du cinéma (tel qu'il est le plus souvent pratiqué), le théâtre n'est pas un art réaliste. La scène est comme un espace enchanté et merveilleux où, selon les conventions dramatiques, tout est à la fois "pour de vrai" et "pour de faux" - comme disent les enfants. Il me semble que voir jouer L'Enfant éternel plutôt que le lire peut permettre que se manifeste cette dimension féerique grâce à laquelle, paradoxalement, la vérité s'exprime.

Le roman est écrit à la première personne, sous la forme d’un long monologue. Il est à la fois très « écrit », dans une langue choisie (mais non précieuse), que l’on pourrait dire « classique ». Je trouve cette langue pourtant très orale, assez facile à parler. Est-ce un aspect auquel vous avez été attentif lors de son écriture ?

Le secret, le but auquel on vise sans nécessairement y parvenir, comme dit Céline, c'est "l'émotion du langage parlé à travers l'écrit". Dans L'Enfant éternel, il y a beaucoup de voix qui parlent. L'une de ces voix dit "Il était une fois..." et, comme celle du conteur qui lit dans le noir pour l'enfant qui l'écoute, elle prend toutes sortes de formes. Tantôt, elle prend un ton classique qui appelle presque la déclamation. Tantôt, elle adopte un air familier et enfantin. Le grand art de Hugo, par exemple, que je cite, est d'avoir su être à la fois l'auteur des Contemplations et de L'Art d'être grand-père. Je crois que le théâtre peut faire entendre toutes les voix de la littérature, en y ajoutant le miracle, le mirage de leur donner un corps le temps de la représentation.

Je fais du théâtre en espérant que les spectateurs qui verront mon travail auront le cœur fracassé, et auront envie d’être plus amoureux en sortant. Amoureux d’eux-mêmes, de leurs proches, de leur conjoint. Vous reconnaissez-vous un peu dans cette idée de l’art ?

Pour moi, il n'y a de roman que d'amour. Je l'explique à nouveau dans mon tout dernier livre qui s'intitule justement : Le Nouvel amour. Le deuil et le désir sont les deux versants d'une même expérience. Il faut prendre le risque de l'émotion, du pathétique, accepter d'être touché, bouleversé. Sinon, à quoi bon ? Mais, même lorsqu'elle semble l'emporter, la mort ne doit jamais avoir le dernier mot. L'art, la littérature, le théâtre se doivent à la vérité et il faut qu'il répondent à l'appel déchirant que le réel nous adresse en témoignant du désastre de vivre. Mais surtout ils doivent faire entendre, en effet, une parole d'amour, une parole qui appelle à l'amour et par laquelle celui-ci insiste malgré tout, survit en dépit de tout. C'est cette parole-là - et nulle autre - que L'Enfant éternel veut faire entendre à son tour.

 

L’ENFANT ÉTERNEL DANS LES BRAS DE DENIS MAILLEFER
Propos recueillis par Nalini Menamkat
janvier 2008

 

L’Enfant éternel est d’abord un roman. Qu’est-ce qui vous a intéressé dans cette forme littéraire ?

La question de l’autobiographie, de la biographie m’interpelle. Depuis quelques temps, j’ai un grand attrait pour les textes qui son théâtraux mais non dialogués, car ils posent directement la question de la place du public. Je suis très admiratif de certains travaux qui font magnifiquement du dialogue mais j’ai d’autres envies. J’aime la confession, le monologue, la personne qui se raconte. C’est une forme basique du théâtre qui prend ouvertement en compte le spectateur. Le théâtre trouve sa radicalité dans le fait d’assumer pleinement qu’il y a des gens en face et c’est ce qui m’attire dans le théâtre épique.

Comment s’est fait le choix de L’Enfant éternel ?

Je cherchais des textes d’autofiction pour un cycle de lecture à la Bibliothèque cantonale de Lausanne. Des auteurs qui écrivent des romans en s’écrivant eux-mêmes avec ce qu’il faut ou pas de distance et de décalage. C’est ce qui m’a fait découvrir Philippe Forest qui, comme il le dit, a fait de sa fille un être de papier en transformant une vraie personne en héroïne de roman. Ceci avec tous les vertiges philosophiques, éthiques ou mentaux que cela doit comporter. J’ai fait une lecture de son texte et très vite j’ai pensé qu’on pouvait aller au-delà parce que je voyais des acteurs pour le faire, parce que c’était une chose qui ne se racontait jamais, ou rarement, la mort d’un enfant. Et parce que, finalement, tout ce qui touche à la mort, touche au théâtre.

Comment avez-vous travaillé sur le texte ? Comment avez-vous sélectionné le contenu théâtral ?

Il y avait quelques postulats de base : respecter la chronologie, garder la trame du roman. Les digressions de l’auteur ont également été considérées comme importantes puisqu’elles nourrissaient directement l’histoire. J’ai aussi cherché les moments où les choses vont bien, même si, paradoxalement, ces moments sont encore plus violents puisque l’on sait que ça n’ira pas bien ensuite. J’ai aussi fait le choix de garder certains passages qui n’étaient pas nécessaires, simplement parce qu’ils étaient magnifiques. Le montage a encore changé au cours du travail avec les comédiens. Dans l’émotionnel, la parole peut devenir fatigante. Il a donc fallu épurer pour arriver à quelque chose de simple qui préserve la puissance du texte.

Comment avez-vous appréhendé la douleur dont ce texte est imprégné ?

L’objectif est de réussir à s’immerger, de comprendre ce qui se passe mais aussi de rester un peu technique. La question est de savoir comment créer une certaine distance dans le jeu. Le spectateur doit y croire sans oublier qu’il est au théâtre. L’important est de laisser de la place au spectateur, de ne pas avoir envie de tout remplir, de ne pas tout jouer. Parfois on remarque que ce que le personnage explique, il faudrait simplement le ressentir. Et on espère que cela passera dans la salle. Si on dit tout et qu’on montre tout le spectateur se met en retrait.

De quoi ce texte vous permettait-il de parler ?

Ce texte nous amène à des questions profondes : celles de la perte ou de l’innocence que nous avons en nous, de ce que l’on garde de spontanéité. C’est la vieille histoire de Peter Pan. Et puis, bien sûr, il parle de la mort, puisque nous ne sommes pas Peter Pan, nous mourons et alors qu’est-ce qui se passe ?

On est touché en lisant L’Enfant éternel et la question est de savoir pourquoi ? Parce qu’on a des enfants, parce que c‘est un enfant, parce que c’est inacceptable, parce qu’on a peur de mourir... ?

 

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Dernière modification - 16.06.2008