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LE PAYS DES GENOUX
Magali Jank, Scènes Magazine
no 195, mai 2007

Avec Le pays des genoux, de Geneviève Billette, le théâtre québécois s’offre à nous ! Cette production romande, créée en mars à Lausanne par la Compagnie Marin et habilement mise en scène par François Marin, achèvera sa tournée à Genève, avec une incursion au Poche du 9 au 13 mai.
Rencontre avec l’auteure de cette pièce tout public, où se mêlent, tendresse, amitié et désobéissance.

Licenciée en études françaises de l’Université de Montréal et diplômée en écriture dramatique de l’Ecole nationale de théâtre du Canada, Geneviève Billette a participé à de nombreuses productions théâtrales, lectures publiques et créations radiophoniques de ses textes. Le pays des genoux est son premier texte tout public, pour lequel elle a obtenu le Prix Littéraire du Gouverneur Général, catégorie « théâtre » en 2005.

Timothée et Sammy, 9 ans, se réunissent clandestinement à l’arrière d’un théâtre. Convaincus que le nombre de baisers est compté, les deux enfants décident de partir à la recherche d’un pays, où « l’on peut s’asseoir sur tous les genoux que l’on rencontre, un pays où les genoux sont comme des places publiques. Et où l’amour ne s’épuise pas ». Suite à l’effondrement du théâtre, Timothée se retrouve prisonnier des décombres. Mais sa solitude sera brève. Il rencontre Sarah, une chanteuse de 7 ans qui tentait de s’enfuir du même théâtre, où elle a perdu sa voix.

Comment avez-vous abordé l’écriture d’un texte tout public ?

Lorsque j’écris, il faut avant tout que je sois sûre de rester honnête par rapport à mes aspirations en tant qu’écrivain.
M’aventurer, afin de me donner un vrai projet d’écriture, est essentiel. Dans mes ébauches, ont d’abord traîné quelques figures de « parents », faisant allusion à un monde d’ « adulte ». Cependant, un monde d’adulte me poussait à parler de pédagogie ou de comment apprendre à vivre, ce que je redoutais fortement. C’est en créant par la suite des personnages d’enfants, que je suis finalement parvenue à réunir trois individus qui se parlent et essaient de se rejoindre d’un point de vue égalitaire. En créant un microcosme avec ses propres règles, un huis clos, il naît comme un murmure, où l’on a accès à toutes sortes de paroles. De m’être autant rapprochée de mes personnages lors de l’écriture de la pièce, m’a permis de voir plus loin et de ce fait, de découvrir, en tant qu’auteur, un chemin que je n’avais pas encore exploré jusqu’alors. J’ai besoin de m’imposer des défis, pour que l’écriture reste vivante !

Votre texte conjugue à la fois simplicité du langage de l’enfant et poésie, attribuant ainsi au texte une autre dimension tout en réflexion.

A travers mes mots, j’ai tenté de faire parler le plus justement et le plus sincèrement possible les personnages, afin que le jeune public puisse les comprendre. Au-delà du concret, c’est une pièce qui repose avant tout sur une métaphore. La poésie est donc venue tout naturellement.
C’est une pièce qui parle d’amour, mais aussi de désobéissance, c’est donc en premier lieu aux enfants que je m’adresse tout en traitant néanmoins une question qui se pose à tout être humain : faut-il toujours obéir ? N’y a-t-il pas une forme de désobéissance vitale qu’il faut accepter, voire rechercher ?

Comment cette thématique est traitée à travers les trois héros ?

Timothée, Sammy et Sarah, malgré leurs différences manifestes, ont un point en commun. Tous trois sont en fugue, à la recherche de leur rêve : aimer sans compter. Ce dessein semble compromis dès le début de la pièce, par un premier plafond qui s’effondre sur eux. Mais le deuxième plafond, celui métaphorique, est encore plus cruel selon moi.
A travers l’effondrement de ce théâtre – lieu où l’art, forme de partage, est aussi amour – le message est clair : pas d’amour sous les décombres. Dans un premier temps, c’est tout un rêve qui s’envole. Aux personnages ensuite de faire renaître l’art à travers l’amour, en parvenant à ouvrir assez leur cœur à l’autre afin d’exister. La mise en scène traite parfaitement cet aspect-là, à travers les gestes des comédiens. On perçoit en effet cette demande d’amour constante, notamment chez Sarah, beaucoup plus ouverte que Timothée. Pour elle, partager de l’amour, de la tendresse et faire confiance semble moins compliqué que pour Timothée, trop enfermé dans ses théories. Ainsi, chacun à sa manière, va parcourir un chemin initiatique pour accomplir son rêve : découvrir « le pays des genoux ». Le don d’amour devient alors possible, ce qui semblait invraisemblable au début de la pièce.

Au-delà de l’amour et de l’humour, ce besoin vital de créer Le pays des genoux révèle un certain malaise, avec un monde d’adultes omniprésent.

En effet, certaines choses sont dites, sans toutefois insister.
Par la description d’un dimanche peu glorieux en famille chez Timothée, je voulais qu’on comprenne d’où il venait. A travers ce type de passages, il est très facile ensuite de faire une radiographie du genre de vie que mène Timothée. Ces côtés plus sombres sont davantage de simples clins d’œil et sont décrits avant tout avec ironie.

 

 

LES GENOUX POUR S’AIMER
Marie-Pierre Genecand, Profil
n° 77, avril 2007

C’est un rêve d’enfant. S’aimer sans limite et sans ressentiment. Mais c’est une adulte, Geneviève Billette, auteure de théâtre québécoise, qui donne à ce fantasme son relief piquant. Le pays des genoux, spectacle tous publics, conte l’aventure de deux amis qui partent à la recherche d’une contrée « où l’on peut s’asseoir sur tous les genoux que l’on rencontre, qu’ils soient poilus, écorchés ou couverts de bas de soie ». L’effondrement d’un théâtre diffère cette quête, mais, dans les ruines, se loge peut-être la perle recherchée…
Directeur du Théâtre de Valère, à Sion, François Marin garantit une mise en scène « sans humanisme liquéfiant ni sentimentalisme triomphant ». Mais avec beaucoup de genoux pelés.

 

 

LE PAYS DES GENOUX
Anne-Sylvie Sprenger, L’Hebdo
semaine du 15 mars 2007

Le Pays des genoux de Geneviève Billette a le charme de l’amitié et la malice de l’enfance. Ça commence par de gros éboulements, un théâtre qui s’effondre et prend au piège deux enfants qui ne se connaissent pas : Sarah, une sainte nitouche moralisatrice (Caroline Althaus) et Timothée (Pierre-Isaïe Duc), un petit cancre trop sensible pour supporter ce monde où l’amour est une denrée limitée. Au dehors, Sammy (Cédric Dorier), ami indéfectible de Timothée, mais trop trouillard pour l’avouer à sa maman, patiente avec les secours. Mis en scène par François Marin, ce conte prend toute sa force dans un savant jeu de contrastes entre sobriété et émotions, douceur et tensions. Et l’espièglerie des comédiens nous gagne, comme une évidence.

 

 

UNE LEÇON D’ENFANTS
POUR LES ADULTES

Elisabeth Chardon, Le Temps
jeudi 8 mars 2007

Au Petit Théâtre de Lausanne, la Compagnie Marin réussit son entrée dans le spectacle jeune public en mettant en scène un texte fort de la Québécoise Geneviève Billette, Le Pays des genoux.

Une fois encore, le Petit Théâtre de Lausanne a délibérément choisi de prendre les enfants au sérieux. Non pas pour les ennuyer. Mais pour leur dire des choses fortes. Et pour les dire aussi aux adultes qui les accompagnent. D’abord, en décembre 2005, à peine arrivée dans les lieux, la nouvelle directrice Sophie Gardaz présentait Et Thésée devint roi, un voyage chez les héros grecs mis en scène par Michel Voïta. Et puis, en mars 2006, Cisco Aznar donnait sa version du Vilain Petit Canard d’Andersen. Deux spectacles enlevés, rythmés, qui secouaient un peu les a priori sur le théâtre jeune public par la somme de questions qu’ils véhiculaient.

Et puis voilà que pour sa première véritable saison, Sophie Gardaz tient la route ouverte par ces deux productions. Elle a invité la Compagnie Marin, qui s’aventure ainsi pour la première fois dans le théâtre jeune public. François Marin a choisi pour cela un texte de la dramaturge québécoise Geneviève Billette. Le Pays des genoux est un texte efficace et tendre, entièrement composé de dialogues tels que les bouches enfantines peuvent en émettre, dans un parfait équilibre de naïvetés et de vérités.

Des enfants en sont en effet les uniques personnages.
Sammy et Timothée sont deux garçons liés par une amitié presque amoureuse. Ils ne sont évidemment pas du même monde et la mère de Sammy ne veut pas de leurs rencontres qui deviennent secrètes. Jusqu’au projet de fugue. Ils se donnent rendez-vous avec leur baluchon dans une ruelle, près d’un théâtre. Timothée rentre pour un dernier petit besoin avant le grand départ. Et puis le théâtre s’effondre.
Les voilà séparés. L’un sous les décombres, prisonnier avec une fillette qui devait chanter l’air de la Reine de la Nuit, et l’autre dehors, à attendre.

Au Petit Théâtre, c’est la scène elle-même, apparemment nue avant que ne s’écroulent de fausses colonnes, et que ne s’effrite le plâtre du faux plafond, qui sert de cadre. Dans ce décor, les enfants vont révéler leurs histoires, leurs peurs et leurs manières de s’en sortir.

Tout un jeu de lumières, signé William Lambert, permet de passer de Sammy (Cédric Dorier), enfant sage, timide et bien coiffé, polo à crocodile et sac à dos bien accroché, à Timothée (Pierre-Isaïe Duc), plus échevelé, plus débrouillard, plus rustre même. Mais ne croit-il pas que dans ce monde les larmes et les baisers sont comptés ? D’où la nécessité de les économiser. Il faudra toute la conviction de Sarah (Caroline Althaus), la fillette rencontrée sous les décombres, tout son besoin de tendresse et de consolation dans le noir pour le convaincre qu’il est trop bon de se serrer les uns contre les autres pour se le refuser.

C’est bien de là que vient toute l’émotion du texte de Geneviève Billette. De ce manque d’amour dont souffrent les enfants. Sammy et Timothée voulaient fuguer vers Le Pays des genoux, qui doit son nom au fait que les adultes ne vous y laissent pas distraitement glisser au sol au bout de quelques minutes sur leurs genoux.

Et la mise en scène, comme le jeu des comédiens, qui miment l’enfance juste ce qu’il faut, met bien en valeur leur attente, et leur confiance les uns dans les autres. Un message pour les adultes ? Sans aucun doute.

 

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Dernière modification - 16.06.2008