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LE RÊVE BRISÉ
Notes de Françoise Courvoisier

Rosa : Je voulais changer le monde, je ne voulais pas que le monde me change…

La lecture de Sang, paru en suédois sous le titre Blod en 1995 et traduit en français trois ans plus tard par René Zahnd, me projette tout d’abord dans un sentiment complexe, entre fascination et dégoût, envoûtement et crainte. J’ai « tourné autour » de cette tragédie moderne plusieurs années avant d’oser la monter. Cette pièce est une bombe.

Profondément ancrée dans la réalité d’aujourd’hui, elle embrasse plusieurs thèmes et propose de nombreux angles de lecture. À la base, un ancrage politique fort : le couple central, Eric et Rosa Sabato, sont d’anciens révolutionnaires pacifistes, partisans d’Allende, qui furent arrêtés en 1973, au moment du coup d’état de Pinochet. Après dix-huit mois d’emprisonnement, ils sont expulsés à Paris, sans avoir revu leur fils Paulo, dont ils ont perdu la trace depuis leur arrestation. Il avait alors sept ans et venait de se casser le pied.

Ces deux êtres perdent non seulement l’espoir fou d’un monde meilleur, mais aussi leur unique enfant, porté disparu. La pièce commence vingt ans après, alors que les protagonistes vivent tous trois dans la même ville, à Paris, sans le savoir… Paulo s’appelle maintenant Luca.

L’auteur fait fortement allusion au mythe d’Œdipe, cumulant les parallèles avec celui-ci ; et sa construction en sept séquences qui mènent à la tragédie est d’une implacable perfection, d’une logique glaçante.

Ce drame possède aussi des ressorts plus souterrains, qui tiennent notamment de la psychanalyse. De nombreux signes jalonnent l’action, qui devraient permettre aux protagonistes d’éviter le drame, la transgression fatale… Rien n’y fait, ils sont aveugles (au sens figuré puisque cet Œdipe-là ne se crève pas les yeux) et foncent droit dans le mur.

Il y a dans cette pièce quelque chose qui nous dépasse mais qui met le doigt dans une plaie profonde et qui remue…

C’est certainement aussi une protestation contre le malheur. Le malheur de l’homme par l’homme. Et un questionnement sans réponse sur le « pourquoi » de cet éternel recommencement de la destruction de l’homme par l’homme. Le génie de Lars Norén est de choisir, pour raconter ce désastre, des êtres habités par les sentiments les plus nobles, les plus ambitieux vis-à-vis du monde et de leurs semblables, cultivés, éveillés, et de montrer comment, même ceux-là, peuvent s’émietter sous le choc de la désillusion, de la souffrance, et renoncer, se perdre…

 

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Dernière modification - 16.06.2008