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PHILIPPE LÜSCHER,
REGARD SUR VACANCES
Propos recueillis
par Nalini Menamkat,
 22 octobre 2007

 

Je connais Michel Viala depuis mes jeunes années. Nous fréquentions les mêmes lieux. C’était un personnage impressionnant, fantasque et impulsif, parfois sujet à des accès de violence. C’est une figure rocailleuse avec un parcours de vie hors normes. Je l’ai vu aussi bien SDF que siégeant en cravate à la Société des Auteurs.
Ce qui me plait dans son écriture c’est sa simplicité, son absence d’intellectualisme et en même temps la possibilité qu’elle offre d’une réflexion profonde. C’est également ce qui m’a touché dans Vacances (1976). Ce texte évoque des situations et des personnages qui nous sont proches mais parle avant tout de la solitude. Cette solitude qui s’exprime sur un plan personnel est également liée à une dimension culturelle. Denise et Henri témoignent d’une Suisse marquée par une certaine étroitesse d’esprit, une certaine tiédeur mais surtout par la peur. La peur des autres qui pourraient bousculer notre quotidien. Les vacances sont finalement à l’image des personnages eux-mêmes. Pas très exaltantes et plutôt décevantes, en demi-teintes. Ils ne partent pas très loin, ils vont vivre dans une petite pension, chez des gens qu’ils connaissent. Et finalement ils ne sont pas vraiment satisfaits.
Et puis il y a cette plage en travaux, le bruit des bulldozers qui vient entraver la communication. Henri et Denise semblent être enfermés dans une boîte. Une sorte de suisse miniature figée.
Le Poche se prête bien à cette problématique et à ma volonté de mettre en scène ce texte intimiste. Ce théâtre a l’atout de permettre une grande proximité avec le public et donc une grande précision de travail. L’espace est effectivement petit mais nous l’avons encore radicalisé en créant un espace dans l’espace et en insistant sur l’impression d’enfermement.

 

Viala, un remÈde contre l’impuissance
Propos recueillis
par Julien Lambert,
juin 2007

 

Dans sa chambre d’EMS, Michel Viala est tout sauf isolé du monde : il s’intéresse à tout ce qui se passe « en-dehors », écrit plus que jamais, mais ses souvenirs volubiles et son goût de l’anecdote amènent souvent cet auteur romand des plus prolixes à parler de tout sauf de théâtre. Un paradoxe ? Non : ses pièces ne parlent elles aussi « que » de la vie, des gens, même et surtout des plus effacés, sans artifice. D’où un théâtre peuplé de petits Suisses et pourtant bien universel : Viala a été traduit en russe, en flamand, et même… en haut-valaisan. Outre la maîtrise d’un genre, d’une typologie donnée, l’auteur a simplement compris que le monde contient en soi suffisamment de loufoquerie et de jeu, que le théâtre n’a qu’à rendre visible, remarquable. Aussi anarchiste qu’il soit, c’est toute une conception du théâtre qu’il formule en laissant se tresser les anecdotes et les coups de gueule…

C’est terrible, et pourtant ces pièces de minables comme Vacances font aussi beaucoup rire…

J’ai toujours été fasciné par Racine et Corneille. Roussillon de la Comédie française m’avait dit « quand tu fais la fameuse tirade de Néron, c’est fantastique. » Je lui ai répondu que les alexandrins m’emmerdaient, mais il a insisté pour m’enregistrer et pour donner la bande au Conservatoire de Paris ! Je pourrais très bien écrire des tragédies, mais je préfère faire rire les gens, pour les sortir de leur misère psychologique et physiologique.
Je les appelle les « assis », ces gens fixés sur un seul objectif, qui ne peuvent pas échapper à leur destin médiocre. Tous mes personnages sont des « assis ». C’est paradoxal, mais je montre en effet ces gens pas très drôles pour faire rire, et pour que les spectateurs se reconnaissent, et qu’ils rient de ce dont ils croient souffrir, jamais pour les attaquer.


Dans Vacances comme dans La Remplaçante par exemple, ce sont les rapports amoureux qui sont mis à mal…

J’ai écrit tellement de trucs que je ne suis plus fichu de me souvenir dans quelles conditions j’ai écrit cette pièce ! Mais je voulais en effet montrer la difficulté d’un rapport amoureux : ces personnages sont gouvernés uniquement par des fantasmes, ils finissent donc forcément par être déçus. Souvent on inculque aux gamins des principes. Une fois adultes, ils auront de la peine à se réformer, à s’inventer eux-mêmes.

Et pourquoi avoir situé cette impossible entreprise de séduction dans une station balnéaire hors saison ?

Ils ne me font pas rire, mais pitié, ces gens qui disent « ah, bientôt j’aurai mes vacances ! » et qui se retrouvent entre Suisses pour parler de la Suisse. Quand ils reviennent, c’est loupé, parce qu’il leur manquait une salière ! Tout ça c’est d’une petitesse, c’est dérisoire...

De la petitesse et du désarroi, on en trouve aussi beaucoup dans vos pièces comme Petit Bois, qui se passent dans des maisons de retraite, un monde dans lequel vous vivez aujourd’hui. Est-ce l’expression d’un dégoût, d’un mal-être ?

Non ! Beaucoup d’amis se sont insurgés contre ma présence dans un EMS, mais je suis très bien ici, je suis au calme pour écrire ! Il ne faut pas croire que ces pièces représentent ce que j’ai vécu, elles sont plutôt un reflet de ce que les autres résidents vivent : ils ne s’amusent pas beaucoup, les pauvres. Certains ne savent même pas pourquoi ils sont ici. Ils m’ont raconté leur vie, et j’ai fait comme Tchekhov qui écoutait les histoires des petites gens dans les bistrots.
Colloque m’avait déjà été inspiré par un séjour à Belle-Idée, où j’ai rencontré des gens étonnants et vécu une histoire amoureuse avec une patiente. À Paris aussi, j’ai toujours été fasciné par les gens que je rencontrais dans les quartiers pauvres, par leurs propos, par leur devenir. Moi, par contre, j’ai eu de la chance dans ma vie. Le théâtre est une manière de parler à la place des autres.

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Dernière modification - 16.06.2008