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L’IVRESSE DU VIDE SELON
L’ANGLAIS HAROLD PINTER

Alexandre Demidoff, Le Temps
mercredi 12 septembre 2007

Le Genevois Valentin Rossier monte Célébration, tableau cruel et raffiné d’une micro-société de parvenus, à l’affiche du Festival de la Bâtie.

Le luxe dans un nuage de fumée. Au Poche de Genève, un majordome, stylé comme naguère chez Lady Di (c’est-à-dire délicieusement décadent), articule : « Le canard, c’est pour qui ? » En guise de réponse, six visages taillés dans le papier glacé d’un magazine mode, font la moue. Il y a là trois couples, fraîchement enrichis. Ils vont déguster. L’Anglais Harold Pinter, 77 ans, l’a voulu ainsi dans Célébration. A la mise en scène, le Genevois Valentin Rossier a soigné le coup de fourchette. Et son banquet est aussi raffiné que cruel.

La qualité première de Célébration ? D’abord, l’oreille de Harold Pinter. Le Prix Nobel de littérature restitue en petits morceaux l’humeur d’une micro-société. Rien de gras, ici. Tout de sec. Julie et Lambert fêtent leurs dix ans de mariage. Ils ont invité Prue et Matt dans le restaurant le plus cher de la ville. Ce qui donne sur scène deux couples collés sur un canapé-conque. À main droite, sur un autre canapé, un banquier et sa compagne à la cuisse légère. Deux îlots, donc, noyés dans la pénombre que viennent troubler une maîtresse d’hôtel aux doigts cajoleurs, un majordome impeccable de dignité et un maître queux prêt à avaler toutes les couleuvres pourvu que sa clientèle paie.

Harold Pinter est moraliste. Il observe et il épingle. Cela donne ceci : Lambert : – ([…] Si je pensais que vous aimeriez tous me voir pendu, noyé, écartelé, putain… je ne pourrais jamais être franc et honnête avec vous si c’était la vérité… jamais… (Silence) Mais comme je disais, vous ne le croiriez pas, une fois je suis tombé amoureux et la fille dont je suis tombé amoureux était amoureuse de moi. […])

Julie : Ce n’était pas moi, chéri ?
Lambert : Qui ?
Matt : Elle.
Lambert : Elle ? Non pas elle. Une fille. Une fille avec qui je me promenais sur les berges.

À quoi tient alors la réussite du spectacle ? À la qualité de jeu des acteurs. De François Florey à François Nadin, de Caroline Cons à Sophie Lukasik, de Maurice Aufair à Léa Pohlhammer, les interprètes évoluent en surface, à la frontière de l’évanescence, pantins dégrisés, en mal de sensations.

C’est que Valentin Rossier a opté avec raison pour une esthétique du bocal. Ces banquiers, « conseillers en stratégie », bienheureux du Nasdaq, sont mis sous verre. Saisis là où ils s’enlisent, sur le canapé, dans un ennui sans arrière-fond métaphysique, rythmé par des percussions sourdes, vague techno pour habiller le vide. Il y a là un climat, qui serait en soi un état d’âme, si la mot « âme » avait encore une résonance dans Célébration.

Harold Pinter prend acte de la fin d’un monde, comme Tchekhov dans La Cerisaie au tournant du XXe siècle. Mais comme le maître russe, il ne s’y résout pas tout à fait. Célébration est hantée par un majordome old fashion, incarné par Jacques Roman, merveilleux de théâtralité compassée. C’est lui qui interrompt le babillage des parvenus, pour évoquer un grand-père qui aurait été l’ami d’Hemingway et de Clark Gable. Ce serviteur-là est la mémoire d’une époque défunte. Il a l’obséquiosité maligne qui convient parfois aux obsèques. Ce sont des adieux qu’il célèbre en grand seigneur. Harold Pinter a cette tenue-là.

 

BROCHETTE SAIGNANTE SUR
LA SCÈNE DU POCHE

Lionel Chiuch, Tribune de Genève
vendredi 14 septembre 2007

Valentin Rossier signe un Célébration plein de fiel et pourtant délectable.

Elle danse. Une danse solitaire et obscène qui exsude l’ennui. Ça dure un moment. Les cinq ou six premières minutes de Célébration, en fait.

De la part de Valentin Rossier, qui met en scène, c’est un avertissement. Public, tu boiras le dégoût jusqu’à la lie. Dégoût de soi, de l’existence, de l’autre forcément. L’enfer, après tout, ne se dissimule pas ailleurs. Mais Harold Pinter, l’auteur du texte, n’est pas Sartre. Il se garde de tirer une morale de la déréliction des âmes.

D’entrée, sur scène, ça pue. On a beau être dans un restaurant de luxe, style lounge pour parvenus, ce sont les mauvaises odeurs qui vous sautent au nez. Remugles de parfum de luxe, d’aigreur et de vice. Il y a là trois couples : Lambert et Julie fêtent leur anniversaire de mariage en compagnie de Matt et Prue. Non loin d’eux, Suki et Russel dînent en tête-à-tête.

Une brochette de cyniques repus d’eux-mêmes, décochant leurs réparties acides entre deux blagues débiles. Les femmes, qui font dans le caritatif comme on se lime les ongles, sont plus molles que languides. Les hommes, conseillers stratégiques ou banquier, moins vaniteux que nihilistes.

Comédiens formidables
Les passages d’une table à l’autre sont ponctués par les apparitions du restaurateur, veule et obséquieux, et par celles de Sonia et Richard, la serveuse et le maître d’hôtel. De manière impromptue, ce dernier évoque son grand-père qui a côtoyé le gratin de la littérature, du cinéma et de la politique. Souvenirs fantasmés d’une époque révolue dont l’écho résonne dans le vide du présent.

Au travers de ce microcosme, Harold Pinter dresse le portrait d’une société hypocrite et cupide dans laquelle les pouvoirs – économique et politique – entretiennent des liens quasi-incestueux. Valentin Rossier restitue admirablement cette atmosphère viciée, en appuyant à plaisir sur l’aspect caricatural du tableau. Les comédiens qui l’entourent sont tout simplement formidables. En guise de conclusion, on convoque Baudrillard qui notait à propos du dégoût : « On sent grandir comme une envie de vomir tout cela, cette promiscuité de tout cela, l’indifférence du pire, la viscosité des contraires ».

 

HAROLD PINTER FAIT SA FÊTE
AU VIDE INTERSIDÉRAL

Delphine Goldschmidt-Clermont
Le Courrier
vendredi 14 septembre 2007

Au Poche Genève, Valentin Rossier met en scène une grinçante Célébration de Harold Pinter.

On rit, oui, mais jamais à gorge déployée : on est comme tétanisé par la peur du vide. Dans Célébration, Harold Pinter suspend sans pitié la fin de soirée de bourgeois branchés dans un néant intellectuel absolu. La dernière pièce en date du corrosif auteur anglais, Prix Nobel de littérature en 2005, est un tissu de cynisme que Valentin Rossier déroule implacablement au Poche.

Voilà donc trois couples, attablés dans le meilleur restaurant de la ville – ou du monde, peu importe. Ce devrait être un anniversaire de mariage. C’est une mer d’ennui, parsemée de banalités, d’hypocrisie, de vulgarité. Il y a bien sûr des trames souterraines, des tensions, des tromperies plus ou moins explicites. Mais ce n’est qu’illusion : la bulle n’éclatera pas, il n’y aura ni péripéties ni dénouement. Comme dans l’aquarium virtuel de l’arrière-plan, où tournent en boucle de beaux poissons.

Ennui grinçant
Sagement, Valentin Rossier ne s’encombre pas d’autres métaphores : l’ambiance de lounge branché suffit amplement pour laisser s’épanouir les discours creux. Deux canapés face public, où s’alignent la brochette pomponnée, des tables en verre où défilent les bonnes bouteilles, une techno fade en fond sonore. Pas d’éclats, pas de passion. François Nadin et François Florey en conseillers stratégiques, Caroline Cons et Sophie Lukasik en organisatrices de charité mondaine, Valentin Rossier en banquier et Sabrina Martin en secrétaire excellent dans le snobisme vulgaire, sans pour autant verser dans la caricature. Le temps est étiré au maximum. On s’ennuierait presque, par empathie.

C’est compter sans l’humour grinçant dont Harold Pinter a fait sa marque de fabrique. Comme chez Ionesco, les deux sœurs peuvent déclamer avec l’air de réinventer le monde : « Je suis la mère de mes enfants », « Moi aussi, je suis la mère de mes enfants ». Les convives s’esclaffer qu’il y ait sur Terre « des gens qui ne parlent pas un mot d’anglais ». Pour exister, les protagonistes se complaisent dans l’outrage ou dans la parole vaine. Miel et insultes se suivent sans transition. Personne ne songe à s’en offusquer.

Et la morale ?
Très engagé contre la politique étrangère des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, défenseur acharné des libertés, Harold Pinter ne se pose pourtant pas ici en moraliste. Difficile en tout cas de trouver dans Célébration un contre-modèle ou une issue à cette débauche de superficialité : le maître d’hôtel et la serveuse (Maurice Aufair et Léa Pohlhammer), s’ils n’appartiennent pas au même monde, rivalisent déjà d’hypocrisie et ne détonnent nullement dans cet univers où tout tourne autour de l’argent, du pouvoir et du sexe.

Seul personnage hors normes, un majordome tiré à quatre épingles (Jacques Roman) qui interrompt les convives pour dresser la liste impressionnante d’artistes et de grands hommes du siècle que son propre grand-père a fréquentés. Mais sur la scène du Poche, ce contrepoint à l’inculture ambiante se récite comme une énumération vide de sens, déconnectée. De quoi faire passer l’envie de rire.

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Dernière modification - 16.06.2008