|
ENTRE URGENCE ET POÉSIE
au-delà du réel, une écriture ouverte
comme un flux de pensées
Propos recueillis par Nalini
Menamkat
mars 2008
|
Division III fait suite à Cadre Division et Division
Familiale, peut-on parler d’une trilogie ? Y a-t-il une continuité
entre ces différents textes ?
Il n’y pas de véritable continuité entre
ces textes si ce n’est le rapport à une certaine division intérieure,
une schizophrénie, un mal d’exister. Il y a bien sûr des points communs
entre mes écrits mais les histoires restent différentes. Dans une
certaine mesure, Division III est un texte moins réaliste que les
deux autres. Je suis parti d’idées comme la dépendance affective, le
traumatisme, la résilience qui en découle, la volonté d’abnégation,
l’amnésie par rapport à un passé douloureux et l’isolement volontaire.
L’action n’étant pas centrale, qu’est-ce qui guide le
mouvement de cette pièce ?
L’histoire est simple, il n’y a pas
d’intrigue complexe, ni de développement à suspens. Une maîtresse et sa
servante vivent dans une réclusion volontaire. Puis arrive une fille,
s’agit-il d’un fantasme ou d’un être réel ? Cela reste ouvert. L’énigme
se situe avant tout dans les rapports entre les personnages. Le récit
est porté par leur conflit intérieur, leur difficulté à être. On ne sait
pas très bien où elles sont. L’histoire qu’elles se racontent apparaît
dans une succession de mensonges et de fantasmes. Mais en même temps,
tout est crédible. Il reste une ambiguïté sur le degré de réalité des
choses et cela me paraît intéressant.
L’influence de la psychiatre est-elle prépondérante dans ce
travail ?
La psychiatrie est une excuse pour
évoquer des personnages qui sont profonds, opaques, qui sont dans une
non acceptation et dans une abstraction d’eux-mêmes. Il reste que ce
point de rupture peut potentiellement être atteint par une personne
normale et raisonnable, socialement bien intégrée. Le fait de verser
dans des délires, de se trouver confronté à des pulsions de mort, est un
mal possible qui peut se réveiller face à certaines cassures de la vie.
Les trois personnages ont une certaine rudesse, comment
expliques-tu ce mélange entre un univers presque masculin et ces voix de
femme ?
Je ne me suis pas posé la question de la
psychologie féminine. Je pense que si j’avais essayé de me mettre dans
la peau d’une femme, j’aurai peut-être pu tomber dans l’écueil de
certains clichés. J’ai sans doute tenté de faire parler mon côté
féminin. Mais une femme qui n’a plus besoin d’être femme dans une
société, peut devenir très dure. Dans la pièce, la maîtresse et la
servante utilisent un langage de recluses, d’enfermement qui échappe à
toutes sortes de conventions sociales, de bienséance. Il y a quelque
chose de rugueux mais aussi de lucide. C’est la simplicité de leurs
paroles qui défie parfois le sens et la raison.
De ton texte se dégage un grand lyrisme mais aussi une
urgence ; comment fais-tu pour préserver cette frénésie ?
Je passe beaucoup de temps à créer un
monde, mais le moment de l’écriture reste très instinctif. Il y a une
tentative de traiter des moments de crise, des moments de conflit, de
doutes tout en préservant une dimension poétique. Pour écrire cela, il
faut se mettre dans un flux de pensées qui est parfois brisé par le
sentiment, qui ânonne, qui hoquette, qui se dégage par jet. J’ai
beaucoup travaillé sur la forme. Je cherche une forme originale qui
ouvre au sens ; j’écris de façon à ce que la réplique puisse apparaître
de manière ouverte et multiple. Il y a une volonté de scinder les
propositions, de casser la syntaxe pour avancer par syncope. Le vers
libre me permet de marquer la gradation des choses et de suggérer des
ruptures possibles. Je me suis défait de la ponctuation qui, trop
souvent, bloque le sens, enferme le texte, donne un ton qui fige.
J’essaie justement de préserver cet état à fleur entre la crise et le
lâcher prise. |