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AUTOPSIE DES PSYCHOSES DÉPRESSIVES
Anne-Sylvie Sprenger,
L’Hebdo
15 mai 2008

Julien Mages, jeune comédien, auteur et metteur en scène, signe avec « Division III – Jaune oraison » la fin déroutante et funeste de sa trilogie sur la folie.

CONTEMPORAIN C’est au vertige qu’invitent les textes du jeune auteur, comédien et metteur en scène Julien Mages. Avec une écriture fragmentée, comme secouée par des pulsions violentes, ses pièces plongent le spectateur dans les gouffres de la folie humaine, où ne restent guère plus que quelques instants de poésie pour ramener à la vie.
Il en est ainsi de son troisième spectacle, Division III – Jaune oraison, qui marque la fin funeste de sa trilogie noire incandescente. Ici, l’auteur pousse son travail jusqu’à la frontière même du délire et de la compréhension humaine. C’est que l’on ne discerne plus, dans cet asile où il nous entraîne, les fantasmes de la réalité. Ou seraient-ce les fantômes des passés trop laids qui se confondent dans une même vision brumeuse ? À la façon de Beckett, il enferme une esclave et sa maîtresse, qui se haïssent et s’aiment au rythme des médicaments à avaler, des chaussures à ranger et des doses d’alcool ingurgitées pour forcer la vie à s’acharner. Dans une scénographie tout en longueur, comme un long couloir gris terreux, l’auteur qui officie aussi en metteur en scène orchestre le bal funeste des ces désespérées, bientôt dérangées par la venue d’une jeune femme à l’étrange révélation…
Alors que la pièce déroute avec ses brouillards, et laisse le spectateur pantois devant tant de douleur rageuse, la prestation des comédiennes Caroline Gasser, Laetitia Dosch, Margarita Sanchez, éclate avec fureur. On adore et on déteste. On s’enivre de cette langue qui nous perd, on rejette le malaise où elle nous jette. Julien Mages est un artiste troublant.

 

 

DIVISION III,
JAUNE ORAISON

Claudia Cerretelli,
Scènes Magazine
mai 2008


 

Division III est la troisième partie d’un triptyque. C’est une création de Julien Mages, jeune auteur, qui s’est inspiré notamment de Sarah Kane. Le vers est libre, sans ponctuation. Le texte semble déconstruit, et pourtant très rythmé et coloré. C’est un work in progress, dans la mesure où il n’est pas encore défini lui-même : son évolution se passe sur scène, au contact des comédiennes et avec les sensations qu’elles éprouvent à le faire vivre. Cette création sera proposée au théâtre Le Poche.

Julien Mages, de quoi parle votre pièce ?

Cette pièce n’a pas un cadre précis : elle pourrait se dérouler dans un hôpital psychiatrique. Il s’agit d’un huis clos avec trois femmes : une maîtresse, une servante, une jeune fille. Le thème est la division intérieure qu’éprouvent ces femmes, qui n’est autre que celle qui caractérise tout le monde, dans cette société.

Comment voyez-vous ce type de folie ?

Comme un symptôme de quelque chose qui n’est pas atteint. C’est le désir d’aller plus loin. Ces personnages ne sont pas fous, ils sont trop lucides. J’ai toujours été intéressé par le personnage du Bouffon, chez Shakespeare, notamment. Le bouffon est détenteur d’une énigme : si on en trouve la solution, on avance d’un pas. J’aime son sérieux : il est juste là où il faut être, et il voit tout ce qui n’est pas accessoire ou inutile. Je pense que mes personnages se rapprochent de cette quête d’essentiel.

Pour quelle raison, brouillez-vous les pistes, en proposant un texte qui se déroule dans un cadre psychiatrique, alors que les personnages – la servante  et sa maîtresse – ont une relation faussement bourgeoise ? La bourgeoisie se situe, selon les idées reçues, à 180 degrés de la marginalité… bien qu’elle crée des souffrances qu’elle ne peut pas voir.

Au contraire, la bourgeoisie est justement le terreau le plus fertile en division intérieure ! Si on n’a pas de discipline, de travail, de but élevé, on a le chaos pour voisin. Les deux parties sont indissociables et souvent l’une mène à l’autre. Ces personnages sont des corps qui chutent. Un corps qui chute se déconstruit, il est en mille morceaux. Mais cela permet une reconstruction, par la suite. Ce sont des personnages qui descendent dans l’abyme, comme Dionysos, et qui se recréent, chacun à sa manière : la servante, par exemple, vit un chamboulement affectif. Entre les trois, il n’y a qu’une différence de chronologie dans la chute : mais toutes finissent par y arriver. Le moment le plus complexe se situe lorsqu’elles se trouvent trop loin du départ et du but. Comme le dit Coelio dans Les caprices de Marianne : « Les vents l’entraînent en silence et, quand la réalité le réveille, il est aussi loin du but où il aspire que du rivage qu’il a quitté ; il ne peut ni poursuivre sa route ni revenir sur ses pas. »

Et vous, où vous situez-vous ?

Je ne sais pas. Je ne me situe dans aucun échiquier politique. Ma seule position est l’amour à l’autre ; mais l’artiste se heurte sans cesse à une pensée contraire à l’utopie. Je revendique, moi, le droit au rêve. On est dans une société qui forcément ira vers l’autodestruction. Cela me révolte, même si ce mot est devenu un lieu commun. Je me retrouve également dans Sacha Guitry, dans Le nouveau testament, pour le reste, je compte être et rester modeste, quant aux objectifs que ma pièce ou mon écriture pourrait atteindre auprès de son public.

 

 

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Dernière modification - 16.06.2008