TROUBLANT AMOUR Michel Caspary, 24 Heures mercredi 21 novembre 2007 |
S’il n’y avait qu’une seule raison de se rendre au Poche pour voir Sang, ce serait pour Anne Vouilloz. La comédienne donne à son personnage de journaliste chilienne exilée à Paris avec son mari une profondeur et une intensité bouleversantes. L’histoire revisite celle d’Œdipe. Il y a donc la mère et le père (Daniel Briquet), tous deux anciens révolutionnaires pacifistes, partisans d’Allende, arrêtés en 1973 au moment du coup d’État de Pinochet. Emprisonnés, torturés puis libérés, ils se retrouvent dans la capitale française. Il y a aussi leur fils (Bastien Semenzato, issu de la première volée de la Manufacture, troublé et troublant de bout en bout), qu’ils ont perdu de vue depuis leur arrestation. Le hasard fait qu’il s’est exilé lui aussi à Paris. Les trois vont se rencontrer, vingt ans après, sans se reconnaître dans un premier temps. D’abord le père, devenu psychanalyste, et le fils, son patient et amant régulier, puis la mère et le fils, amant d’un soir seulement. Double inceste, double transgression aux funestes et très médiatiques conséquences… Cette pièce comporte autant de thèmes que de pièges. L’ensemble n’est pas sans failles, mais la pudeur brûlante de la mise en scène, signée Françoise Courvoisier, lui donne force et sincérité. |
VOIR OU ÊTRE VU Dominique Hartmann, Le Courrier mercredi 7 novembre 2007 |
Au Poche, à Genève, « Sang » porte le mythe d'Œdipe à l’écran. Elles se font face mais ne se voient pas : la présentatrice de l’émission Imago reçoit l’écrivaine chilienne Rosa Sabato, exilée depuis le coup d’état contre Salvador Allende. L’ancienne militante minaude, tout en évitant les regards de compassion télévisuelle de son interlocutrice. Construite autour du mythe d’Œdipe, Sang, la pièce de Lars Norén à voir jusqu'au 25 novembre, en interroge le récit entre voyeurisme, artifice et authenticité, combinant scènes filmées et jeu immédiat. D’authenticité, Rosa (Anne Vouilloz) et son mari Éric (Daniel Briquet) en ont fait preuve dans leur engagement politique. Devant la caméra voyeuse d’Imago, Rosa semble pourtant artificielle. La présentatrice exhibe encore le fils disparu (expulsé en 1973, le couple a laissé derrière lui un garçon de 7 ans), laissant la mère mortifiée par une émission qu’elle perçoit « comme une pub ». Chez Sophocle, Œdipe était raconté par un messager : à la scène, l’histoire du parricide aurait pu susciter le dégoût et manquer de crédibilité. Dans la mise en scène de Françoise Courvoisier, le messager est Imago. Plus crédible, moins choquant ? Pour Luca sans doute (excellent Bastien Semenzato), qui viendra y raconter le meurtre de ses parents : car le fils disparu est devenu l’amant du père. Fidèle au mythe, il a commis l’irréparable. Mais cet Œdipe-là ne se crèvera pas les yeux : il veut « voir son destin ». Et être vu. Son crime, il l’expie de façon plus contemporaine : en filmant, en passant le costume séduisant du criminel. C’est autour de ce personnage-là, où se concentre toute la lumière et la chaleur de la pièce, que se joue l’intérêt de Sang (…). |
Sur la scÈne du Poche, « Sang » coule entre deux Écrans de tÉlÉvision Sylvie Bonier, Tribune de Genève mercredi 31 octobre 2007 |
On l’aura compris dès les premières secondes : Françoise Courvoisier part à l’abordage de Sang toutes images dehors. Deux écrans sur toile se partagent la scène noire. L’un projette en gros plan les visages des protagonistes interviewés sur scène, après quelques spots publicitaires et des extraits des sidéennes Nuits Fauves de Cyril Collard. L’autre plante l’ambiance clinique d’un téléjournal au titre évocateur d’«Imago ». Ce voyeurisme télévisuel est animé par une journaliste bimbo (parfaite Marie-Aude Guignard vêtue de rouge puis de noir !...). Habile, la metteur en scène l’utilise pour glisser progressivement de la tragédie de Lars Norén vers l’intimité sordide des personnages, donnée en pâture aux spectateurs avec voracité. Le procédé s’avère efficace, qui, de l’antique thème de Sophocle revu par l’auteur suédois, soulève la perversité de notre modernité cannibale et aveugle. Le dramaturge le voulait ainsi. Françoise Courvoisier satisfait ses vœux au-delà de toute retenue. Jusque dans la chambre aux murs envahis de globules rouges du jeune séropositif Luca (formidable Bastien Semenzato au jeu très physique), dont le père psychiatre et amant se révèle plus dépassé par ses propres névroses que victime d’un destin impitoyable (Daniel Briquet à la séduction languide). La beauté du décor, morbide et clinquant, souligne à l’envi les pulsions pathogènes engendrées par la violence des tortures sous Pinochet, et le désir du couple, perverti après l’enlèvement de leur enfant avant l’exil. Dérives, épouvante et double parricide en sont l’aboutissement logique. Cette mécanique de la terreur, Françoise Courvoisier la démontre avec intelligence et un réel ses de l’à propos. Mais comme si la brutalité lui brûlait l’âme, elle ne peut résister à l’attrait d’un certain sentimentalisme pour apaiser tant d’horreur. La récurrence de l’Andantino de la Sonate pour piano D.959 de Schubert ramollit ainsi l’insupportable tension de l’œuvre, dont Anne Vouilloz, porte la mère incestueuse et délaissée à l’incandescence. |
ENTRETIEN FRANÇOISE COURVOISIER Laurent Cennamo Scènes Magazine Novembre 2007 |
De 29 octobre au 25 novembre au Poche, Françoise Courvoisier met en scène Sang de l’écrivain suédois contemporain Lars Norén. Une pièce explosive, tout à la fois envoûtante et glaçante, qui explore des territoires souterrains entre psychanalyse et sorcellerie. Françoise Courvoisier nous éclaire sur son rapport à cette écriture.
Vous mettez en scène Sang de Lars Norén. Qu’est-ce qui vous a attiré dans cette écriture ?
J’ai découvert le théâtre de Lars Norén il y a une dizaine d’années. Fascinée par l’impact et la densité des dialogues et des situations qu’il propose, j’ai eu envie de lire tout ce qui était publié de lui en français. Son répertoire entier est caractérisé par une soif de dévoiler l’humain, sans complaisance ni concessions. Alors pourquoi Sang ? Peut-être parce que cette pièce m’a tout d’abord désarçonnée, que je n’arrivais pas tout de suite à en mesurer l’étendue, la complexité et qu’alors, cela devenait pour moi vraiment un pari de m’y atteler. Parfois il est bon pour un metteur en scène d’affronter une œuvre qui nous dépasse un peu. Au cœur des répétitions, je puis vous dire que je ne regrette absolument pas mon choix. En effet, chercher à raconter l’irracontable, à rendre crédible l’incroyable, à toucher avec les personnages le fond du gouffre, éprouver l’effroi puis en sourire, transmettre cet humour, cette distance face à la mort et au désastre de la condition humaine, c’est ce à quoi Lars Norén nous entraîne et c’est vraiment passionnant. Pas de belle littérature ni de bons sentiments, mais des êtres qui essaient de se parler, de se toucher, de sublimer leur souffrance.
Le thème de la famille est au cœur de la pièce de Norén. Est-ce que vous avez été sensible à l’actualité de cette thématique ?
Je ne sais pas si la famille est un thème plus actuel aujourd’hui qu’autrefois… Peut-être qu’avec la psychanalyse, on s’est mis à étudier plus sérieusement la complexité des rapports humains, mais dans l’antiquité, quand les grecs donnaient au théâtre la tragédie d’Œdipe, justement, je pense qu’elle devait déjà avoir un sacré écho. Si Lars Norén l’utilise comme canevas, c’est parce que ses résonances sont éternelles, profondes et multiples. Il y a bien sûr les liens familiaux qui sont en jeu, mais le thème de l’aveuglement est aussi très présent. « Faut-il que de génération en génération se reproduise le même drame fatal ? » fait-il dire à l’un des personnages. En effet, l’auteur semble accablé par le sentiment que l’homme n’évolue pas. L’individu comme la race semble aveugle à tout avertissement du destin et travaille consciencieusement à sa propre destruction… L’intelligence de Lars Norén est de choisir, pour raconter ce drame, des êtres très humains, cultivés, aimables, auxquels ils prêtent des sentiments et des actions concrètes et « normales », afin que le spectateur puisse s’identifier et ainsi se laisser embarquer, insidieusement, dans l’émiettement progressif des normes et finalement, vers la folie. C’est un vrai voyage qui est proposé au public. Pas seulement une réflexion ou un divertissement, mais un parcours de sensations fortes. Troubler, émouvoir, déranger, font partie des objectifs du théâtre.
Les médias sont omniprésents dans le texte, en particulier la télévision. Quel rôle jouent-ils selon vous dans l’économie de la pièce ? comment traiter des médias au théâtre ?
En effet la pièce Sang commence par une émission télévisée et se termine de la même façon. C’est à la fois une force et une difficulté, théâtralement. On doit d’une part amener les spectateurs à croire à l’authenticité des événements vécus et des sentiments éprouvés par les personnages puis, tout de suite après, le faire revivre l’histoire avec ce filtre un peu obscène qu’est la télévision, récupérant le drame pour faire de l’audimat et détournant avec perversité les mobiles du meurtre et ses aboutissants. Au-delà de l’intention qu’a certainement l’auteur de dénoncer le cynisme et la médiocrité des médias et en particulier de la télévision, je pense qu’il s’agit aussi d’une astuce théâtrale. Ces scènes nous permettent de prendre de la distance avec le drame, voire d’en rire et ainsi, d’éviter le mélo ou l’apitoiement. C’est alors qu’apparaît plus que jamais une difficulté notoire au théâtre : le dosage. Autant il serait faux de sombrer dans une noirceur absolue et opaque, autant une distance et une ironie exagérées risqueraient de nuire à la crédibilité de l’ensemble et d’empêcher le spectateur d’entrer à fond dans l’histoire… Retour haut de page |
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