LE THÉÂTRE SAIGNANT DE MICHEL VIALA Alexandre Demidoff, Le Temps samedi 15 décembre 2007 | Les Éditions Campiche publient vingt pièces en deux volumes du baroudeur de la scène romande. Tête-à-tête avec l’écrivain qui de ses deuils a fait une oeuvre puissante.
« Ah, c’est vous... » grommelle Michel Viala, sur le seuil de sa chambre. À l’extérieur, le ciel crachote à la mode hivernale. À l’intérieur, dans cette ancienne maison de comtesse ravalée en hospice, une dame tricote dams un fauteuil. Ailleurs, un vieillard hurle par intermittence. Michel Viala, lui, ouvre la porte de son repaire. Aux murs, des coupures de presse, des images de Che Guevara aussi. Un dessin encore, l’oeuvre de l’un de ses petits-enfants. Et puis, à droite, une table de bistrot transformé en écritoire avec son ordinateur portable. Au Petit Bois, nom de l’établissement, l’écrivain genevois est chez lui. Il y écrit et il y rêve en fumant une Gauloise sur la terrasse de sa chambre. En ce mardi après-midi, Michel Viala, 74 ans, reçoit en grognard. Ses guerres, il les a derrière lui. Mais la carabine est planquée sous le matelas jurerait-on. La veille, c’était la première de Vacances, histoire d’un couple ensablé merveilleusement jouée par Thierry Meury et Caroline Gasser au Poche de Genève. A la fin, Michel Viala est monté sur les planches saluer le public, élégance farouche de celui qui s’est retiré des affaires. Puis il s’est noyé dans un bain de foule, dans le foyer euphorique. Les amis étaient là, ceux d’il y a cinquante ans comme l’acteur Maurice Aufair, émus d’assister au nouveau come-back du boxeur du théâtre romand. Un baroudeur qui aurait fait La Légion étrangère à la fin des années 1950 - il l’a souvent raconté – et qui aurait payé cet engagement par plusieurs blessures – il nous l’a rappelé dans sa chambre. Un émule genevois de Jack Kerouac et de Paul Bowles, ces écrivains qui ont fait de l’air du large leur opium. Vacances c’était donc la fête de Viala. Avec, comme cadeau, la parution au même moment de vingt de ses pièces, en deux volumes, dans la collection Théâtre en camPoche dirigé par Philippe Morand. Une mine que l’on doit à l’éditeur Bernard Campiche. L’amateur peut s’y précipiter, il ne sera pas déçu. De Il (1971) à Chômage (1976), de Jeu de sable (1974) au poème-fleuve Par Dieu qu’on me laisse rentrer chez moi (1979), Viala révèle une palette stupéfiante. Il sait confesser les années 1970, le fumeur de Brunette comme la tricoteuse subjugué par Bernard Pichon ; exposer les fêlures des sans-nom ; saisir la perversion au travail, la demande d’amour qui vire au rance. Il est le photographe de son époque. Il cadre développe, révèle, mais ne fige pas. L’autre après-midi, on lui jette notre admiration à la figure. D’un index ravi, on désigne le carton où gisent, dans un coin de sa chambre, une dizaine d’exemplaires de son « Théâtre incomplet ». « C’est quelque chose, ces pièces qu’on croyait perdues éditées avec tant de soin... » s’enthousiasme-t-on. Et lui de maugréer, manière Jean Gabin, une nuit de crachin : « Moi je m’en fous complètement. » On insiste, on évoque Vacances, ce face-à-face sur une plage espagnole entre une mercière fribourgeoise et un serveur genevois. « Oui, j’ai aimé le spectacle. Mais je n’ai plus vraiment en tête les circonstances dans lesquelles j’ai écrit le texte. J’étais à Sitgès, en Espagne, je crois. Et m’est arrivé une chose incroyable : j’ai plongé dans une piscine sans eau. » Blague-t-il ? Pas sûr. Michel Viala a la mémoire plein d’histoires rocambolesques, ses classiques qu’il ressort parce qu’ils palpitent toujours. Sa virée à Harlem avec deux Blacks qui le chaperonnent, lui le petit frère blanc. La CIA qui tente de l’embrigader. Et puis ses nuits passées sur un banc public, pour pouvoir un jour écrire Le Parc. Le vrai, le faux importent peut. Michel Viala épouse ses fables. Il ne triche pas. Il fait le mur à vue, rit de fuguer aussi bien. Et l’on s’esclaffe avec lui, par ce qu’il n’y a pas de raison de ne pas s’évader. De ses blessures, Michel Viala a fait des poèmes qui sont sa survie. Dialogue pour un homme et une poupée, Il (1971) est des plus poignants. Il a 38 ans, n’a pas encore perdu son frère jumeau et s’adresse à sa mère : « Je devais vous revoir de loin en loin, m’apportant les mêmes mots... le même chocolat... à l’internat... à l’hôpital... en prison... à l’asile... » Plus loin : « Dans un jardin public, j’allais le cerveau blessé... Mon sillage charriait des oiseaux morts... l’effort terrible de paraître normal m’a épuisé... ». Se fondre, Viala n’a jamais su. Au début des années 1970, il tempête dans les bars de Carouge, avec un jeune homme aux yeux ciel qui ne jure que par Cendrars. C’est Jacques Probst, futur acteur et auteur. « Ils montaient les deux sur la table, se souvient le critique de théâtre Daniel Jeannet. Viala lançait en fixant Probst : « Voici Rimbaud et moi je suis Verlaine. » Et ils se jetaient alors, en guise de joute oratoire, des recettes à la figure. » Michel Viala est un acteur qui frappe. Une gueule de série B. Une flamme. Et des éclipses, quand l’alcool jadis le tenaillait. « Il, je l’ai joué pendant des années, dit-il. À poil même au bois de La Bâtie, sur un ring de boxe. S’il s’exhibe, il s’efface aussi quand il observe l’inconnu d’à côté, tend l’oreille pour capter une musique de sa solitude. « J’essaie d’écrire le plus simplement possible. J’ai horreur de l’intellectualisme, des constructions métaphoriques. Il faut essayer d’écrire des choses terre à terre. Et puis, j’essaie toujours de vivre les choses avant de les écrire. » Le théâtre comme périscope. Dans Petite Bois joué au Poche de Genève en octobre 2004, il racontait une passion à l’hospice. Un feu de nuit. Ses voisins de pension l’inspirent-il encore ? « Oh pas vraiment. J’essaie d’aller plus loin. De rêver. » Au bout de ses doigts, des paysages attendent encore en éveil. En 1979, marqué par l’épisode du président tunisien Bourguiba fuyant l’hôpital de Genève où il était soigné, il écrivait un poème lumière, par Dieu qu’on me laisse rentrer chez moi. On y lit notamment ces décasyllabes : « Mais que je vous redise mon pays/La mer aux merveilleuses hanches glauques/La plaine fauve où poussent les kharbanes/La montagne qu’agite le vent rauque/Le désert bleu que la piste enrubanne/ Les grands marais où paissent les ibis/ Et les lèvres du vent frôlent les lys. » C’est un pays de splendeur et de douleurs. C’est un poème dans lequel s’enrober. Michel Viala est de cette étoffe-là. Retour haut de page |