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VACANCES
Anne-Sylvie Sprenger, L’Hebdo
3 janvier 2008

Avec un art de l’observation aiguisé, Michel Viala s’est adonné à la peinture grinçante de vacanciers en mal d’enthousiasme. Denise (Caroline Gasser) est Fribourgeoise, plutôt genre vieille fille coincée. Henri (Thierry Meury), Genevois, est le beauf par excellence, avec son attirail de touriste et son bagout indisposant. Ils devraient s’amuser, prendre du bon temps comme on dit, mais englués dans leur habitudes de petits Suisses frustrés, entre désarroi et mauvais caractère, ils vont tout gâcher. Sur cette plage du bord de mer, au son des tubes romantiques des années 70-80, le metteur en scène Philippe Lüscher organise, par petites touches froides et aigres, un véritable fiasco amoureux. Une comédie tendre et méchante, portée par une interprétation sublime dans le grotesque.

 

 

DEUX VIES À LA DÉRIVE SUR LA SCÈNE DU POCHE
Lionel Chiuch, Tribune de Genève
jeudi 20 décembre 2007

Quand vient la fin de l’été, les « Vacances » tournent au naufrage des êtres.
Un homme et une femme. Pas la peine d’entonner le chabadabada. L’homme est un mufle et la femme s’est repliée sur ses névroses.
Ils se croisent sur un bout de plage. Contrairement à la chanson, ce sont eux qui sont abandonnés. Elle, fragile et frêle, prend le soleil. Comme dirait l’autre, c’est toujours ça de pris. Lui, une paire de jumelle collée au torse, tente d’engager la conversation. Il y parvient, c’est déjà un miracle…

Bain d’amertume
Voilà les Vacances selon Michel Viala. La pièce date de 1976. À la même époque, Lauzier croquait les désillusions de ses contemporains et Reiser dessinait les mésaventures de Gros dégueulasse. Les personnages de la pièce sont un peu du même tonneau : eau croupie et amertume y tanguent dans un bain de remugles.
Vêtue d’un maillot de bain et d’un reste de pudeur, Caroline Gasser interprète Denise. Une vendeuse, qui se fait passer pour la patronne et qui, toute sa vie, s’est occupée de sa maman. La comédienne est magnifique dans le rôle de cette vieille fille revenue de tout et surtout d’elle-même.
En face et en short, il y a Thierry Meury. Il joue Henri, un serveur qui se réinvente en chef de rang. Il aime les bateaux, le rosé frais et prendre des vacances hors saison. Parce qu’il y a moins de monde et que c’est moins cher. Un personnage un poil caricatural auquel l’humoriste apporte de bénéfiques nuances.
Ce qui rapproche ces deux-là, c’est moins leur tendance à enjoliver leurs CV respectifs que leur banalité. Et leur étroitesse d’esprit, critique en creux d’une Suisse repliée sur elle-même. Philippe Lüscher, qui met en scène, amplifie ce sentiment en confinant sa parcelle de plage dans un cadre étroit et bétonné. Pour parfaire le morne tableau, des détritus jonchent le sol et une armée de bulldozers s'active à proximité.

Étreinte maladroite
Des vacances promises par le titre, il n’en est finalement guère question. Denise et Henri ne sont même pas en congé d’eux-mêmes. Leur médiocrité se déplace avec eux et teinte leur environnement. Phrases vides, étreintes maladroites et frilosité sont leur lot commun. On croit que le verni va craquer, que ces deux pavés dissimulent des plages de sensibilité… Peine perdue. Michel Viala sacrifie les dernières illusions du couple sur l’Hôtel de la Plage. Dans ces Vacances-là, il y a le ciel, le soleil et tout le reste est amère.

 

 

LE THÉÂTRE SAIGNANT DE MICHEL VIALA
Alexandre Demidoff, Le Temps
samedi 15 décembre 2007

Les Éditions Campiche publient vingt pièces en deux volumes du baroudeur de la scène romande. Tête-à-tête avec l’écrivain qui de ses deuils a fait une oeuvre puissante.

« Ah, c’est vous... » grommelle Michel Viala, sur le seuil de sa chambre. À l’extérieur, le ciel crachote à la mode hivernale. À l’intérieur, dans cette ancienne maison de comtesse ravalée en hospice, une dame tricote dams un fauteuil. Ailleurs, un vieillard hurle par intermittence. Michel Viala, lui, ouvre la porte de son repaire. Aux murs, des coupures de presse, des images de Che Guevara aussi. Un dessin encore, l’oeuvre de l’un de ses petits-enfants. Et puis, à droite, une table de bistrot transformé en écritoire avec son ordinateur portable. Au Petit Bois, nom de l’établissement, l’écrivain genevois est chez lui. Il y écrit et il y rêve en fumant une Gauloise sur la terrasse de sa chambre.
En ce mardi après-midi, Michel Viala, 74 ans, reçoit en grognard. Ses guerres, il les a derrière lui. Mais la carabine est planquée sous le matelas jurerait-on. La veille, c’était la première de Vacances, histoire d’un couple ensablé merveilleusement jouée par Thierry Meury et Caroline Gasser au Poche de Genève.
A la fin, Michel Viala est monté sur les planches saluer le public, élégance farouche de celui qui s’est retiré des affaires. Puis il s’est noyé dans un bain de foule, dans le foyer euphorique. Les amis étaient là, ceux d’il y a cinquante ans comme l’acteur Maurice Aufair, émus d’assister au nouveau come-back du boxeur du théâtre romand. Un baroudeur qui aurait fait La Légion étrangère à la fin des années 1950 - il l’a souvent raconté – et qui aurait payé cet engagement par plusieurs blessures – il nous l’a rappelé dans sa chambre. Un émule genevois de Jack Kerouac et de Paul Bowles, ces écrivains qui ont fait de l’air du large leur opium.
Vacances c’était donc la fête de Viala. Avec, comme cadeau, la parution au même moment de vingt de ses pièces, en deux volumes, dans la collection Théâtre en camPoche dirigé par Philippe Morand. Une mine que l’on doit à l’éditeur Bernard Campiche. L’amateur peut s’y précipiter, il ne sera pas déçu. De Il (1971) à Chômage (1976), de Jeu de sable (1974) au poème-fleuve Par Dieu qu’on me laisse rentrer chez moi (1979), Viala révèle une palette stupéfiante. Il sait confesser les années 1970, le fumeur de Brunette comme la tricoteuse subjugué par Bernard Pichon ; exposer les fêlures des sans-nom ; saisir la perversion au travail, la demande d’amour qui vire au rance. Il est le photographe de son époque. Il cadre développe, révèle, mais ne fige pas.
L’autre après-midi, on lui jette notre admiration à la figure. D’un index ravi, on désigne le carton où gisent, dans un coin de sa chambre, une dizaine d’exemplaires de son « Théâtre incomplet ». « C’est quelque chose, ces pièces qu’on croyait perdues éditées avec tant de soin... » s’enthousiasme-t-on. Et lui de maugréer, manière Jean Gabin, une nuit de crachin : « Moi je m’en fous complètement. » On insiste, on évoque Vacances, ce face-à-face sur une plage espagnole entre une mercière fribourgeoise et un serveur genevois. « Oui, j’ai aimé le spectacle. Mais je n’ai plus vraiment en tête les circonstances dans lesquelles j’ai écrit le texte. J’étais à Sitgès, en Espagne, je crois. Et m’est arrivé une chose incroyable : j’ai plongé dans une piscine sans eau. »
Blague-t-il ? Pas sûr. Michel Viala a la mémoire plein d’histoires rocambolesques, ses classiques qu’il ressort parce qu’ils palpitent toujours. Sa virée à Harlem avec deux Blacks qui le chaperonnent, lui le petit frère blanc. La CIA qui tente de l’embrigader. Et puis ses nuits passées sur un banc public, pour pouvoir un jour écrire Le Parc. Le vrai, le faux importent peut. Michel Viala épouse ses fables. Il ne triche pas. Il fait le mur à vue, rit de fuguer aussi bien. Et l’on s’esclaffe avec lui, par ce qu’il n’y a pas de raison de ne pas s’évader.
De ses blessures, Michel Viala a fait des poèmes qui sont sa survie. Dialogue pour un homme et une poupée, Il (1971) est des plus poignants. Il a 38 ans, n’a pas encore perdu son frère jumeau et s’adresse à sa mère : «  Je devais vous revoir de loin en loin, m’apportant les mêmes mots... le même chocolat... à l’internat... à l’hôpital... en prison... à l’asile... » Plus loin : «  Dans un jardin public, j’allais le cerveau blessé... Mon sillage charriait des oiseaux morts... l’effort terrible de paraître normal m’a épuisé... ».
Se fondre, Viala n’a jamais su. Au début des années 1970, il tempête dans les bars de Carouge, avec un jeune homme aux yeux ciel qui ne jure que par Cendrars. C’est Jacques Probst, futur acteur et auteur. « Ils montaient les deux sur la table, se souvient le critique de théâtre Daniel Jeannet. Viala lançait en fixant Probst : «  Voici Rimbaud et moi je suis Verlaine. » Et ils se jetaient alors, en guise de joute oratoire, des recettes à la figure. »
Michel Viala est un acteur qui frappe. Une gueule de série B. Une flamme. Et des éclipses, quand l’alcool jadis le tenaillait. « Il, je l’ai joué pendant des années, dit-il. À poil même au bois de La Bâtie, sur un ring de boxe. S’il s’exhibe, il s’efface aussi quand il observe l’inconnu d’à côté, tend l’oreille pour capter une musique de sa solitude. « J’essaie d’écrire le plus simplement possible. J’ai horreur de l’intellectualisme, des constructions métaphoriques. Il faut essayer d’écrire des choses terre à terre. Et puis, j’essaie toujours de vivre les choses avant de les écrire. »
Le théâtre comme périscope. Dans Petite Bois joué au Poche de Genève en octobre 2004, il racontait une passion à l’hospice. Un feu de nuit. Ses voisins de pension l’inspirent-il encore ? « Oh pas vraiment. J’essaie d’aller plus loin. De rêver. »  Au bout de ses doigts, des paysages attendent encore en éveil. En 1979, marqué par l’épisode du président tunisien Bourguiba fuyant l’hôpital de Genève où il était soigné, il écrivait un poème lumière, par Dieu qu’on me laisse rentrer chez moi.
On y lit notamment ces décasyllabes :
« Mais que je vous redise mon pays/La mer aux merveilleuses hanches glauques/La plaine fauve où poussent les kharbanes/La montagne qu’agite le vent rauque/Le désert bleu que la piste enrubanne/ Les grands marais où paissent les ibis/ Et les lèvres du vent frôlent les lys. »
C’est un pays de splendeur et de douleurs. C’est un poème dans lequel s’enrober. Michel Viala est de cette étoffe-là.

 

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Dernière modification - 16.06.2008