LA PRESSE
 
GROS-CÂLIN
03/12/2014

SAISON 2014-2015
23/05/2014

GROS-CÂLIN
03/12/2014
 

Alexandre Demidoff, Le Temps, 19 décembre 2014

 

JEAN-QUENTIN CHÂTELAIN, UN AMOUR DE PYTHON

 

L’acteur suisse magnifie la verve follement comique de Romain Gary alias Emile Ajar. Sur la scène du Poche à Genève, il déroule une fable déchirante et farceuse où il est question d’un python et d’un amour impossible.

 

L’auteur adulé de La Promesse de l’aube a 60 ans à l’époque, il fume son Davidoff, veille sur l’actrice Jean Seberg dont il a divorcé, mais qui habite toujours dans la même maison que lui à Paris; il s’effondre quand la nuit tombe, panique à bord et c’est pas peu dire; mais il écrit comme à 16 ans, quand sa mère le couvait des yeux. Bon qu’à ça, va: affabuler. Gros-Câlin sort d’un encrier qui pourrait être un bénitier. Gary voudrait être Dieu, c’est-à-dire ressusciter sa jeunesse. Ajar est son printemps: sous ce masque, il est lui-même, hors étiquette, hors révérence, hors syntaxe sociale.

Jean-Quentin Châtelain entre en scène, comme la vapeur dans le hammam, vague et entêtant. Il porte une djellaba noire, une barbe saharienne. Il ne marche pas droit et c’est en soi une figure de style: tout zigzague dans Gros-Câlin, la phrase, la pensée, le héros; tout se déboîte aussi. Le djinn est dans la boîte. L’acteur débonde la première phrase, comme on débouche un rhum ancien: «Je vais entrer ici dans le vif du sujet, sans autre forme de procès.» La phrase coule, mais avec épaisseur. Rien de vif, tout d’onctueux. Jean-Quentin Châtelain est théâtralement élastique. Il étire sa sentence, pour mieux la précipiter dans une fosse gauloise hantée par Rabelais.

Roman peau de banane

Qui est-il? Lui-même dans l’extase du soliloque, comme l’hiver passé, sur cette même scène, dans le jardin napolitain de Blaise Cendrars (Bourlinguer, monté par Darius Peyamiras). Mais encore? Il est Michel Cousin, un rond-de-cuir comme on dit dans les romans de Gogol, qui zieute Mademoiselle Dreyfus, une Noire de Guyane qui porte une jupe courte et affiche une poitrine emphatique. Quand il la croise dans l’ascenseur, il se sent sismique; il lui parle de son python, qu’il a ramené d’Afrique et baptisé Gros-Câlin. L’effet d’une telle confidence est assuré: la débandade.

Gros-Câlin relève du sabotage amoureux. Gary glisse des peaux de banane à tous les coins de page. La raison dérape, la fable prolifère. Ce roman vaut comme allégorie: à un moment, le python s’échappe de l’appartement de Cousin par les tuyaux, s’infiltre jusqu’à la cuvette de la voisine, Madame Champjoie du Gestard, la surprend, d’un petit coup de tête bien placé, alors qu’elle prend ses aises; cet animal de deux mètres vingt, avide d’orifice, vaut comme figure de l’auteur. Gary se glisse entre les barreaux des célébrités obligées pour renaître sous une autre forme. Gros-Câlin est sa doublure, c’est-à-dire son salut.

La grandeur du spectacle, c’est qu’il l’est aussi pour Jean-Quentin Châtelain. Est-ce la patte de la Française Bérangère Bonvoisin, son metteur en scène? Il habite le texte avec une joie enveloppante, se lovant dans sa drôlerie, serpentant jusqu’à sa source, cette bouche d’égout d’où tout procède, le dégoût de soi, l’appel des soirs orphelins et l’espoir, mais oui, d’une paire de bras qui vous absorbe. Il s’épanche en Cousin sous les doigts de Mademoiselle Dreyfus devenue prostituée: «Ses poils étaient encore un peu mouillés, car elle en avait avec abondance, mais je pensais aux gouttes de rosée, à l’aube, à la tendresse matinale. Je continuais à pleurer un peu du nez par ablation de l’espoir.»

Gros-Câlin fait du bien à son interprète. Et à nous aussi.

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Anne Maron, Go out, décembre 2014 -janvier 2015

 

GROS-CÂLIN, L’ILLUSION LITTERAIRE PORTEE A LA SCENE

 

Romain Gary, Emile Ajar. Un même auteur pour un roman qui a défrayé la chronique à sa sortie en 1974. Farce, imposture ou illusion littéraire, Gros-Câlin s’est transposé au théâtre sous la direction de Bérangère Bonvoisin, avec une scénographie trompeuse et un comédien caméléon. La pièce sera présentée dès le 17 décembre au théâtre Le Poche à Genève.

 

A l’origine, ce devait être un livre érotique, voire pornographique. Il avait même déjà un titre: La Solitude du python. Mais c’est vers une toute autre histoire que s’est tourné Romain Gary, choisissant pour la première fois le pseudonyme d’Emile Ajar. Renommé Gros-Câlin, le roman dresse le portrait drôle et touchant de M. Cousin, dont certains diront qu’il est un alter ego de son auteur, enfermé dans une routine ennuyeuse et solitaire, à la recherche de quelqu’un à aimer. Ce manque, il le comblera grâce à Gros-câlin, un python adopté qui s’adapte non sans mal à la vie citadine. L’adaptation théâtrale mise en scène par Bérangère Bonvoisin adopte un point de vue plus dramaturgique et philosophique, évoquant le parallèle entre les conditions de liberté humaines et animales, et toujours fidèle à une écriture qui trouve son équilibre entre le rire et les larmes.

 

Entre réel et fiction

 

Toute la scénographie de la pièce repose sur la deuxième fin «écologique» du roman, initialement souhaitée par l’auteur lors de son écriture en 1974, rééditée en 2007. Emile Ajar/Romain Gary avait en effet pensé à une inversion totale des rôles entre les deux figures principales. Accompagnée du scénographe Arnaud de Segonzac et de Ricardo Aronovich pour l’éclairage, Bérangère Bonvoisin s’est inspirée des peintures animales de Gilles Aillaud et de la lumière utilisée des films fantastiques pour créer un univers qui jongle entre le réel et la fiction. Nous trouvons-nous dans un deux pièces ordinaire, ou bien dans une cage de zoo? Le doute est permis, et même recherché pour mieux affirmer la dimension de mue et de métamorphose d’un personnage principal aux multiples facettes.

 

Métamorphoses

 

Seul en scène, Jean-Quentin Châtelain porte la pièce dans ses plus profonds arcanes. A travers un unique comédien, ce n’est pas un monologue mais bien plusieurs personnages qui prennent corps: M. Cousin d’abord, qui navigue entre l’espoir et le désespoir, le python gracile et sinueux, «mais aussi Romain Gary faisant sa mue pour devenir Emile Ajar», complète Bérangère Bonvoisin.  Sa capacité à endosser ces différents rôles passe avant tout par celle de se mouvoir sur scène, tantôt gauche, tantôt avec agilité. «Malgré son corps imposant, Jean-Quentin a une grâce et une légèreté qui nous fait penser à un python», reconnaît la metteur en scène. L’illusion continue...

 

Un auteur caméléon

 

Premier texte publié sous le nom d’Emile Ajar, et avec un style totalement différent de ses romans précédents, Romain Gary parvient à se faire passer pour un jeune écrivain alors qu’il a déjà 60 ans. Une métamorphose de l’auteur discrètement matérialisée par le personnage de Gros-Câlin. C’est donc une véritable farce que Romain Gary, l’écrivain caméléon, entreprend à travers ce roman, alimentée par une écriture aussi sinueuse que le python et dans laquelle il glisse des mots inventés. Malgré l’hilarité qu’il dégage, ce langage «ajarien», comme aime le qualifier Bérangère Bonvoisin, cache des sujets plus sensibles derrière une «ironie féroce». Et la metteure en scène de conclure: «j’aime beaucoup Romain Gary, mais je préfère encore Emile Ajar!»

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Alexandre Demidoff, Le Temps-Sortir, décembre 2014-janvier 2015

 

LA TENDRESSE DU PYTHON

 

L'acteur suisse serpente dans la peau de «Gros-Câlin», roman de Romain Gary

 

S'échapper par la marge. En 1974, Romain Gary a 60 ans et il écrit comme quand il était adolescent, en soldat de la lettre insatiable, jetant sur la page chaque matin sa part de fantaisie, de douleur, coulant ses blessures dans celles de ses créatures. Romain Gary a été aviateur pendant la guerre, il a défié les airs et les nazis. Il a été chéri par des femmes éblouissantes, la romancière Lesley Blanch qu'il épouse après la guerre; l'actrice Jean Seberg avec qui il se mariera au début des années 1960. Il collectionne les honneurs, le Prix Goncourt en 1956 pour Les Racines du ciel. Mais il ne pense qu'à ça: écrire. Et il rage d'être devenu un totem de la République: les commentaires plus ou moins convenus fleurissent à chacune de ses publications.

Gary voudrait estomaquer le public comme au premier jour. Il écrit Gros-Câlin, l'histoire de Michel Cousin, rond-de-cuir sentimental qui se prend de tendresse pour un python de 2,20 mètres. Ce roman, il le signe Emile Ajar et le publie aux Editions Mercure de France - son éditeur habituel est Gallimard. Le succès est fracassant. On parle d'un jeune auteur mystérieux qui vivrait au Brésil. Gary rit sous cape.

Cet art de filer par la marge, c'est aussi celui de Jean-Quentin Châtelain. L'hiver passé, au Poche déjà, l'acteur effeuillait un jardin napolitain capiteux où Blaise Cendrars a laissé un peu de son âme. Il sonnait le glas de l'enfance, en veilleur hostile et vulnérable. Le spectacle s'appelait Bourlinguer - titre du recueil d'où le texte était extrait. Guidé par Bérangère Bonvoisin, Jean-Quentin Châtelain se faufile cette fois dans le monde d'Ajar en acteur-python.

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Laurence Tièche-Chavier, Scènes Mag, décembre 2014 - janvier 2015

 

LE PYTHON C'EST JEAN-QUENTIN CHÀTELAIN

 

“Je me suis toujours été un autre” écrit Romain Gary dans “Vie et mort d’Émile Ajar”. Monsieur Cousin, le personnage du roman, n’est pas tout à fait notre frère, comme Émile Ajar n’est pas tout à fait le fils de Romain Gary. On s’égare dans un univers trouble, entre imaginaire et réalité, entre cauchemar et tragi-comédie.

Bérangère Bonvoisin met en scène ce texte-dédale et affirme que pour elle, le python c’est Jean-Quentin Châtelain...

 

Entretien avec Bérangère Bonvoisin, metteure en scène et comédienne.

 

Jean-Quentin Châtelain est une vraie nature, dont on n'oublie pas la stature et le charisme une fois qu'on l'a vu sur scène, surtout dans les monologues. Avez-vous choisi de mettre en scène Gros Câlin en pensant à lui, ou le choix du comédien s'est-il imposé par la suite?

 

C’est forcément un atout que ce soit Jean-Quentin Châtelain qui joue ce texte, car il faut en même temps l’histoire poétique et mélancolique d’un homme vieillissant, dans sa solitude, sa quête, son besoin de quelqu’un à aimer et dans le même temps, une part importante d’enfance, et meme de farce, allant jusqu’à la folie. Il y a eu la rencontre entre Jean-Quentin Châtelain et ce personnage. Je connais et apprécie Jean-Quentin depuis longtemps ; nous avions même joué ensemble en 1982, au Théâtre National de Chaillot avec Antoine Vitez, dans une pièce écrite et mise en scène par Bruno Bayen,  « Schliemann ».

Ici, il y a eu rencontre aussi avec Frédéric Franck, producteur de Gros-Câlin et directeur du Théâtre de L'Oeuvre, qui m'avait demandé en 2006 de mettre en scène Fanny Ardant, seule, dans le monologue de Marguerite Duras, « La Maladie de la Mort ».

La genèse du spectacle Gros-Câlin,  c'est d'abord  en 2002 l'adaptation du roman de Ajar/Gary par le grand acteur Thierry Fortineau décédé en 2006. C'est déjà Frédéric qui produisait le spectacle de Thierry, dans une mise en scène de Patrice Kerbrat et c'est encore Frédéric qui a eu l'idée que cette adaptation soit reprise par un autre grand acteur, en l'occurrence Jean-Quentin Châtelain, dans une autre mise en scène et une adaptation plus courte. Frédéric nous a demandé à Jean-Quentin et à moi si cela nous plairait de travailler ensemble là-dessus ; nous avons l'un et l'autre accepté avec enthousiasme et Frédéric nous a donné carte blanche. A partir de là, Jean-Quentin et moi avons travaillé en complet accord sur les choix des coupes à faire dans le texte, et sur le choix du costume, et Jean-Quentin a aimé et accepté nos choix plutôt métaphysiques, à mes collaborateurs et moi, du cadre, de la scénographie et des lumières, sans aucun problème d'aucune sorte. Nous avons fait un mois de répétition ensemble dans le bonheur de l'invention, de la recherche et de la complémentarité en confrontant nos points de vue parfois différents sur la dramaturgie, pour les additionner sans frustration réciproque. Un monologue, ou un soliloque, ne peut se travailler comme une mise en scène d'une pièce à plusieurs personnages et je ne crois pas qu'on puisse employer le terme de "direction", plutôt celui d'échanges. Dès le soir de la première représentation, il y a forcément appropriation du comédien dans son rapport au public. Alors oui, j'aime encore plus certaines représentations que d'autres mais c'est une « liberté » nécessaire, et c'est normal que dans un tel texte qui oscille entre le tragique et le comique, qui oscille entre l'histoire de Monsieur Cousin, le narrateur, avec son python, et l'histoire de l'écrivain Gary se métamorphosant en Ajar, il y ait parfois quelques différences d'une représentation à l'autre, comme pour un funambule ou un musicien de jazz, certaines couleurs plus comiques ou plus douloureuses sont plus ou moins accentuées.

 

Qu'est-ce qui vous touche et vous attire dans ce roman d’Ajar/Gary : la solitude, la vulnérabilité, la part d'irréalité, le dédoublement de l'auteur et dans une certaine mesure du personnage ?

 

Tout ça bien sûr et plein d'autres choses. Ce qui me touche en premier c'est cette écriture flamboyante, cet incroyable langage inversé, inventé, « ajarien ». La réussite de ce style d’écriture, épousant les mouvements d’un python, faisant des nœuds, des anneaux sinueux, reptilien et tellement humain ! Il existe deux fins différentes au roman, et c'est cette fin inédite que Fortineau ne connaissait pas, puisque éditée seulement après sa mort, qui m'a aidée pour la dramaturgie du spectacle.

Ça commence et ça finit dans un zoo, mais est-ce nous qui regardons le python ou est-ce lui qui nous regarde ? Est-ce lui qui est en cage ou est-ce nous ? Dès les premières lignes du texte, il est question de deux compagnons de la Libération, deux résistants, Jean Moulin et Pierre Brossolette, de leur résistance mais aussi de leur camouflage, de leur « être aux aguets », puis plus loin et sans jamais se départir d’un humour féroce, de l'Afrique, de la prostitution (le premier projet de Romain Gary était d’écrire un roman érotique), du besoin d'être aimé, d'être sans « étiquettes ».

Et Ajar glisse, l’air de rien, sa haine du racisme, son combat pour l'utopie, pour, comme il le dit lui-même, « la fin de l'impossible ». Et la question qu'il pose sur ce que serait ou non la folie, sur ce que serait un devenir animal. Si on ne raconte que l’histoire, ça a l’air d’être seulement une fable comique, un conte hilarant, mais c’est beaucoup plus profond, c’est pour moi un roman philosophique d’une certaine manière, non seulement sur la solitude dans une grande ville, mais sur ce que c’est que la liberté, pour les hommes et pour les bêtes.

 

Vous êtes comédienne et metteure en scène : trouvez-vous votre équilibre dans ces deux activités? Y en a-t-il une que vous affectionnez plus que l’autre ?

 

Je ne sais pas trop si j'y trouve un équilibre ou un déséquilibre volontaire (rires). Parfois on préfère regarder qu'être regardée. Mais oui, je crois que c'est parce que je suis actrice au départ que les actrices et acteurs me font confiance. C'est comme de partager un secret.

 

Quels sont vos plus beaux souvenirs de théâtre?

 

Votre dernière question est difficile, j'ai tant de beaux souvenirs…Aujourd'hui je dirais « Amphitryon » de Kleist dans la mise en scène de K.M. Gruber et le décor de Gilles Aillaud. Et toujours de Kleist, « La Cruche cassée »,  avec mon compagnon disparu en 2001, Philippe Clévenot. Et Clévenot toujours dans « Artaud, Jouvet, Enzensberger, et Marlowe » avec Bertrand Bonvoisin, mon frère disparu en 1991. Sinon, les répétitions de  Gros-Câlin avec Jean-Quentin sont d'ores et déjà une des belles traces (rires).

SAISON 2014-2015
23/05/2014
 

Rosine Schautz, Scènes Magazine, septembre 2014

 

FRANÇOISE COURVOISIER, UNE SAISON EN FORME DE CODA


Saison en effet en forme ‘concluante’, mais aussi modulante, et peut-être quand même thématique. Saison de clôture qui mêlera à la fois des pointures comme Jean-Quentin Châtelain, Gérard Desarthe, Carole Bouquet, et des esprits curieux, investigateurs avec notamment Attilio Sandro Palese, Julie Duclos ou José Lillo.

Des ‘retours’ aussi qui mettent l’eau à la bouche: après avoir enchanté en 2012 avec Chute d’une nation, Yann Reuzeau revient avec Mécanique instable, spectacle sur et autour du monde du travail.

Attilio Sandro Palese proposera fiévreusement un Fever, à la vie, à la mort en ouverture de saison. Théâtre basé sur une réinterprétation de la dansante Fièvre du samedi soir de nos meilleurs souvenirs adolescents.

En février José Lillo s’attellera, avec la pertinence qu’on lui sait, au dossier du Rapport Bergier. Pour lui le débat n’ayant jamais vraiment eu lieu en son temps, pour diverses raisons dont l’affaire des fonds en déshérence, il est de ceux qui pensent qu’il reste essentiel de savoir ce qui s’est fait en Suisse durant cette période chaotique qui ne passe pas vraiment, ni ici ni ailleurs, d’ailleurs ! Avec Maurice Aufair, Felipe Castro et Lola Riccaboni en piste pour nous aider à voir et à comprendre. Et reprendre le fil de l’Histoire.

Julie Duclos créera de son côté Du pain et des Rolls, adaptation théâtrale du film culte de Jean Eustache, La Maman et la Putain. Triangle amoureux en perspective, mais pas seulement. Car en pluralité de perspectives.

Enfin Françoise Courvoisier reprendra son spectacle-phare, entré désormais dans les mémoires, Les Combats d’une reine, hommage tendre et réussi à Grisélidis Real, écrivaine, peintre et prostituée que l’on ne présente plus.

Et d’autres surprises encore (dont la rencontre Claudia Stavisky et Penelope Skinner dans une pièce britannique En roue libre inédite en français) sur lesquelles nous reviendrons forcément.

 

Pinter

A ne manquer sous aucun prétexte en fin de saison, Ashes to Ashes  de Pinter, mis en scène par Desarthe et interprété par Carole Bouquet.

Mais aussi, moins ‘glamour’ peut-être (quoique…), mais tellement vraisemblable et drôle, l’histoire d’un homme et son boa. Oui, l’idée géniale de Jean-Quentin Châtelain de proférer sui generis les mots d’Emile Ajar extraits de Gros-Câlin est à voir absolument. Vrai morceau de littérature fantaisiste et déroutante d’un Romain Gary, le facétieux et ubiquitaire écrivain deux fois Goncourt, qui ‘nous’ a bien eus sous ses masques pseudonymiques… en achevant définitivement sa vie un fameux 21 mars 1979 d’un « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci » dévoilant ainsi sobrement et sans ambages sa supercherie dans son dernier « Vie et mort d’Emile Ajar ». 

 

 

Entretien avec Françoise Courvoisier

 

Quelle a été l’idée qui a présidé à l’élaboration de cette ultime saison au Poche ? 

 

Il n’y a pas d’idée directrice au sens plein du terme. Plutôt des envies, des désirs. J’ai toujours pensé que les acteurs étaient au cœur de la représentation, particulièrement au Poche où le rapport scène/salle est si privilégié. Il demande justesse et précision. J’ai donc une fois de plus misé sur des « directeurs d’acteur », comme Sandro Palese, Yann Reuzeau, Claudia Stavisky ou Gérard Desarthe. Cela me plaisait d’ouvrir ma dernière saison avec FEVER, d’après le film culte, La Fièvre du samedi soir. Non seulement parce que j’aime le travail de Sandro Palese (il possède un précieux mélange de folie et de rigueur) mais aussi parce qu’il tenait à travailler avec des jeunes acteurs, récemment sortis d’écoles de théâtre. Il a rencontré une quarantaine de jeunes comédiens établis en Suisse romande pour trouver sa bande de six jeunes paumés, qui s’éclatent le samedi soir à la disco du coin. Pour le casting, il était accompagné de la chorégraphe Cathy Eybert qui orchestrera les danses. C’est fondamental d’offrir des tremplins aux nouvelles générations de comédiens et en plus, c’est vivifiant pour le public !

S’il y avait une idée primordiale, je dirais que c’est plutôt une cohérence entre un texte, des acteurs, et des metteurs en scène. Je ne suis pas très attachée à l’idée d’une thématique. Souvent un fil rouge apparaît finalement, au moment où je présente la saison ! C’est assez magique d’ailleurs. Je crois qu’il s’agit d’une cohérence intuitive et les liens, les échos d’un spectacle à l’autre émergent soudain de façon évidente, alors que sincèrement, je ne les avais pas prémédités.

Et puis il y a aussi des fidélités envers certains compagnons de route. Par exemple José Lillo, que j’ai dirigé comme acteur dans Jean la vengeance de Jérôme Robart, qui a adapté avec tant d’intelligence le Gorgias de Platon, reviendra avec un texte personnel, en cours d’écriture. Il s’agit du Rapport Bergier, qui interroge le rôle de la Suisse pendant la seconde guerre mondiale. Un sujet encore chaud qui nécessite un doigté particulier, dont je me réjouis de découvrir l’aboutissement… Ce projet fait partie des « prises de risque » qui constituent aussi mes programmations.

Les saisons se suivent, mais laissent des traces. Chaque nouvelle saison fait quelques clins d’œil aux précédentes. J’ai l’impression que ces douze saisons au Poche sont comme des témoins de différentes histoires : celles que racontent les auteurs, mais aussi celles de leurs interprètes : les acteurs, les metteurs en scènes, les scénographes, et… les spectateurs, qui suivent tout cela et qui ont leur avis. Ils en en parlent, ils aiment, ils détestent, ils adorent, ils contestent, et surtout, ils se souviennent… C’est cela qui importe. Qu’est-ce que c’est riche ! Quand j’y pense, cela me donne le tournis.

 

Le Pinter, c’est pour l’écriture anglaise ou pour l’Angleterre plus globalement ?

 

Il n’y a pas eu une saison au Poche sans un auteur anglais, je crois ! Arnold Wesker, Martin Crimp, Harold Pinter mais encore, cette saison, la jeune Penelope Skinner, avec son texte « très osé » En roue libre, qui parle de la libido incontrôlable d’une femme enceinte ! C’est mordant, très drôle aussi. Les auteurs anglais ont l’art du dialogue, ce qui peut parfois manquer aux pièces françaises. Ils n’ont pas peur de « faire de l’esprit ».

 

Une directrice de théâtre est-elle forcément plus sensible à donner la parole à des femmes ? 

 

Cette saison est effectivement très féminine. Côté auteurs avec Jeanne Benameur, Grisélidis Réal et Penelope Skinner, justement ! Et de grandes actrices, de tous les âges : Julie Rahir, Laurence Vielle, Maria Perez, Élodie Bordas, Judith Magre, Lola Riccaboni, Carole Bouquet, et j’en oublie. De même que les metteurs en scène : Bérangère Bonvoisin, Claudia Stavisky… Mais là à nouveau, il n’y a aucun volontarisme de ma part, cela s’est présenté naturellement. Et cela me ravit car je n’ai pas toujours autant gâté la gente féminine ! Les quotas, ce n’est pas mon fort. Je pense que l’art ne peut pas s’embarrasser de cela.

 

Et les tournées ? Je vois que beaucoup de spectacles ont eu une vie après le Poche, et une vie réussie sans conteste… 

  

Oui, c’est vrai. Je suis fière de pouvoir dire que nous avons une centaine de dates à l’extérieur chaque saison. C’est un travail de diffusion de longue haleine qui porte ses fruits. Nos spectacles voyagent autant à Bruxelles, qu’en Suisse romande et en France. Cet été, nous avions deux créations du Poche au Festival d’Avignon : Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? de et par Dominique Ziegler et Bourlinguer de Blaise Cendrars avec Jean-Quentin Châtelain. Les deux spectacles ont cartonné !

J’ai en effet à cœur que les spectacles tournent, aient deux, trois, cinq vies après le Poche. Le théâtre doit être en mobilité, doit être sur ‘les chemins’.

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Sèverine Garat, LeProgramme.ch, 2 septembre 2014

 

UN DÉPART EN GRANDE POMPE !

 

Elle s’appelle Françoise Courvoisier et dirige le théâtre Le Poche depuis douze ans. Avant passage de témoin au valaisan Mathieu Bertholet, qui reprendra les rênes de la maison dès juillet 2015, cette dame bien connue des professionnels de la profession ne semble pourtant rien avoir perdu de sa joie de vivre malgré son prochain départ. Au contraire ! C’est une saison placée sous le signe de la fête, une saison qui scintille, à l’image d’une directrice aussi gourmande qu’insatiable. Rencontre avec une grande bavarde passionnée qui nous a tout simplement préparé « un cocktail explosif » !

 

 

Vous êtes auteure, comédienne, metteure en scène et directrice du théâtre Le Poche depuis plus de 10 ans. Comment réussissez-vous à combiner tout cela ?

 

Dans l’ordre, il faudrait dire metteure en scène, directrice de théâtre et comédienne. Car je privilégie désormais mon activité de mise en scène depuis ma nomination au Poche.

J’avais déjà trente ans quand j’ai signé ma première mise en scène. Comme comédienne, j’ai travaillé avec pas mal de pointures que je garde précieusement en mémoire, comme Benno Besson par exemple. Je n’ai joué qu’une seule fois au Poche et c’était l’an dernier. Et cela faisait un moment que je n’avais pas remis les pieds sur scène pour tout dire ! Au début j’étais assez inquiète. Et puis on s’aperçoit vite que c’est comme le vélo : ça revient vite ! S’agissant de mon autre casquette, celle de directrice, c’est un très grand luxe qui m’est évidemment offert. Et c’est pour cela que je suis toujours en faveur des artistes à la tête des institutions plutôt que des technocrates de la culture - sauf les artistes qui ont un égo surdimensionné… et il en existe malheureusement beaucoup ! Il faut avoir un certain sens du partage pour assumer cette fonction, grâce à laquelle on va puiser une nouvelle énergie au contact d’autres artistes, d’autres langages, d’autres personnes. Et puis, diriger un théâtre ce n’est pas seulement faire une programmation. C’est aussi gérer une équipe administrative, un personnel technique, la communication etc. sans qui les artistes ne pourraient pas vraiment déployer leurs ailes. Tout cela est très lourd mais compte énormément. 

 

Quelle première rencontre marquante avec l’art et/ou la culture dans votre histoire personnelle et votre parcours pour en arriver là ?  Et quel bénéfice principal tirez-vous de tels choix professionnels au quotidien ?

 

Cela va peut-être vous surprendre, mais mon quotidien c’est pleinement le théâtre. Même avant de diriger Le Poche. Certes, il faut revendiquer que c’est un métier. Mais c’est aussi et surtout à mon avis, une façon de vivre. Je me souviens des mots de Jean-Pierre Malo accueilli ici l’an dernier avec La force de tuer de Lars Norén. Il disait que le métier de comédien tenait au fait de se lever le matin et de se préparer toute la journée à jouer le soir. C’est cela le théâtre, c’est avant tout une passion. De mon côté, je viens d’une famille ancrée dans la musique. Et pour les miens, le théâtre était plutôt anecdotique.  La musique appartenait à une sphère bien plus supérieure, un art majeur qui se passe de mots justement. Je ne me disais pas qu’ils avaient tort ou raison mais en tous cas, s’ils avaient raison, je préférais alors me dire que la musique, c’était sans doute trop « énorme » pour moi. J’aimais précisément l’aspect ludique du théâtre.  J’y suis vraiment venue par le jeu d’enfant. J’étais tout le temps en train de jouer un personnage, une situation imaginée. Et je crois que cela ne s’est jamais vraiment arrêté en fait !  Ce n’est pas forcément une fuite, mais plutôt une certaine manière de vivre.

 

Après 12 années passées au Poche, comment définiriez-vous votre mission principale au regard du cahier des charges qui est le vôtre ? Et à quel savant dosage devez-vous vous prêter pour composer une saison destinée à près de 20 000 spectateurs-trices ?

 

Mon goût est très éclectique et je n’ai aucune difficulté à contraster mes choix. J’ai besoin de travailler avec autant de gravité que de légèreté. Pour peu que l’on s’entende sur le fait que léger ne signifie pas superficiel… Les 10 spectacles programmés cette saison s’adressent à un public fidèle et particulièrement enthousiaste, que je n’ai ni envie, ni intérêt de décevoir ! 170 personnes étaient présentes à notre présentation publique de saison, ce n’est pas rien ! C’est précisément le noyau du Théâtre. Mais il y a aussi un public frais, que certains sujets, textes ou autres attirent spontanément. C’est important aussi d’avoir ce type de public en tête quand on compose une saison. Car s’il s’agit de le faire venir, il importe surtout de le faire revenir !

 

Vous prenez quand même le risque de démarrer la saison par 3 créations, successivement à l’affiche du Poche de septembre à novembre 2014. Devons-nous ici y voir un choix ou simplement une gestion de calendrier ?

 

C’est davantage dû au hasard de calendriers croisés que véritablement un choix. Cela dit, je défends activement l’idée de s’engager en faveur de la création, sans pouvoir présumer en amont de ce que sera le « résultat ». Le public du Poche vient aussi pour cela et aime participer à la découverte et à la reconnaissance des artistes.

Fever d’Attilio Sandro Palese, qui ouvre notre saison, est un projet sur lequel je fonce sans hésiter! Cet artiste de 40 ans est juste un véritable chien fou ! Il fait un travail singulier où il arrive à mêler une sorte d’agressivité à un plaisir de la vie. Quand il me propose un texte et une mise en scène autour du film culte La fièvre du samedi soir, je n’ai pas besoin de réfléchir une seule seconde. S’agissant de Beckett, il faut se souvenir que les salles se vidaient à son époque et qu’aujourd’hui, c’est simplement un monstre. Avec En attendant Godot, mis en scène par Laurent Vacher, aucune hésitation non plus, tant il est sidérant de voir comment l’œuvre est encore si actuelle et résonne avec l’époque qui est la nôtre, entre espoir et détresse d’une humanité en quête de sens. Quant au texte de Jeanne Benameur, Les Demeurées, mis en scène par Didier Carrier, autour de la question de l’enseignement et de la transmission générationnelle, c’est tellement urgent et important, que je fonce encore !

 

Après quoi, c’est à vous, avec Les combats d’une reine, créé en 2010 au Festival d’Avignon et repris au Théâtre de la Manufacture des Abbesses cet automne à Paris. Comment vous y êtes-vous prise pour mener ce travail si sensible autour de la vie de Grisélidis Réal ?

 

Il y a vingt ans, personne n’avait jamais porté à la scène les textes de Grisélidis Réal. Et j’avoue que je suis un peu fière d’avoir été la première à m’y risquer avec un spectacle intitulé Grisélidis. Quand j’ai découvert ses écrits, j’ai été incroyablement bouleversée et en même temps, ils me donnaient une pêche d’enfer ! J’ai absolument voulu la rencontrer. C’était une personne extraordinaire, une sorte de Jean Genet au féminin. J’ai rapidement obtenu sa confiance quand elle craignait un regard critique ou une pitié déplacée sur son activité de prostituée. On a fait certaines lectures partagées, on a beaucoup regardé de documentaires au sujet de la prostitution. Mais cette écriture témoigne de bien plus que du seul métier de prostituée. Cela touche aux notions de différence et de revendication d’une certaine liberté féminine. Et cela me parle, forcément.

 

Parmi les 4 créations que vous accompagnez la saison prochaine, il y a aussi celle de José Lillo, pour une adaptation libre des 11 000 pages qui constituent le rapport Bergier. Une commande politiquement incorrecte chuchotée à José ?

 

Non, c’est vraiment son idée! J’ai senti que José était tenté par l’écriture, et vu que c’est quelqu’un qui a le sens du dialogue, j’ai aussitôt pensé qu’un travail d’adaptation serait une bonne chose pour lui. Je l’ai encouragé sur ce chemin. Le Rapport Bergier est sans conteste le truc le moins politiquement correct de la saison ! Et quand on sait le voile encore très épais qui flotte sur ce lourd « passé suisse », je trouve l’initiative nécessaire. Le sujet est très délicat et réclame une belle intelligence pour être capable de s’en saisir.

 

Les partenariats que vous réussissez à tisser à l’échelle locale et internationale, d’un point de vue artistique, économique (coproductions avec le Théâtre de Vidy Lausanne, le Théâtre des Célestins à Lyon et le Théâtre de l’Orangerie et participation au programme interreg), voire pédagogique (des distributions composées de jeunes comédiens de la HETSR Manufacture ou de la nouvelle promo issue du Conservatoire national de Paris ) participent activement au rayonnement des artistes, à la circulation des publics et à la mutualisation des moyens. Qu’en est-il de la diffusion ?

 

Depuis une dizaine d’années, malgré les difficultés économiques, Le Poche présente tout de même une centaine de représentations hors les murs. Si nous ne rencontrons guère de souci en matière de production, la diffusion reste un enjeu majeur. Bien que Sami Kanaan, notre conseiller d’Etat, soit favorable à une aide à la diffusion, il n’est pas dans la tradition genevoise de dégager des fonds pour cela. Ils restent très inférieurs aux besoins des compagnies. Il est donc important de réfléchir à cette question car, une création doit pouvoir tourner, c’est-à-dire, vivre ! Nous devons nous battre pour faire entendre cette nécessité. S’ouvrir au monde, faire voyager les écritures, les artistes, les mises en scène…c’est magnifique et important !

 

C’est votre dernière saison à la direction du Théâtre Le Poche. Le travail mené jusqu’ici en faveur des écritures contemporaines sera-t-il aussi intensément poursuivi par votre successeur ?

 

Mathieu Bertholet est quelqu’un qui saura poursuivre cet engagement, sans aucun doute. Et c’est essentiel, quand depuis 1948, date de création du Théâtre de Poche, aucune direction n’a dérogé à cette « règle ». Je passe le témoin sans inquiétude.

 

Un conseil à lui donner ?

 

« Ne sois pas trop obéissant ! » Mais il n’en a pas l’air, donc tout devrait bien se passer !

 

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Corinne Jaquiéry, La Liberté, 23 août 2014

 

FRANÇOISE COURVOISIER, FLAMBOYANTE AU SOLEIL DU THÉÂTRE

 

Ardente et audacieuse, la directrice du Théâtre de Poche à Genève entame sa douzième et dernière saison sans regrets, portée par l’amour du jeu. Portrait.

 

La singularité. Voilà ce qui plaît vraiment à Françoise Courvoisier dans ses choix de théâtre et dans sa vie. Peut-être parce qu’elle aussi porte en elle quelque chose de singulier: une passion dévorante pour le théâtre qui la distingue au quotidien. Vibrante, rouge à lèvre éclatant, elle ose la différence. «Je trouve prétentieux de se trouver soi-même différente, mais quand on me dit que je suis spéciale, je prends ça pour un compliment », dit-elle en éclatant d’un rire malicieux qui revient souvent ponctuer la conversation. «Il y a tellement de conventions, de principes auxquels il ne faut pas déroger dans notre société, c’est bien d’apporter parfois de la rugosité. Lorsque l’on dit d’un acteur qu’il est lisse, c’est épouvantable, non? »

 

Pour cette comédienne qui a créé son propre lieu – La Grenade, en 1997 – le théâtre se vit contemporain et doit emmener hors des sentiers battus. Ainsi son premier spectacle Lucie, June, Claire, Maya (1991) traitait de schizophrénie d’après les écrits des psychiatres Laing et Esterson. «Il me semble que l’éclat vient souvent de la face cachée» avance-t-elle avec douceur.

 

Dans le regard de l’autre, cette mélomane cherche le diapason, préférant la concorde à l’opprobre, même si elle n’a jamais eu peur de proposer des spectacles qui ont pu faire polémique comme ceux qu’elle a créé autour de la parole de Grisélidis Réal – la seule prostituée ensevelie au Cimetière des Rois, panthéon genevois des personnalités. «Je n’aime pas la marge pour la marge, mais quand je rencontre une femme comme Grisélidis, «la prostituée la plus fière et la plus douée de la littérature européenne » selon Le Magazine Littéraire, je ne peux que lui rendre hommage en portant ses textes à la scène.»

 

En 1993, elle présente son deuxième spectacle en tant que metteur en scène avec Grisélidis, puis, dix ans plus tard, toute nouvelle directrice du Théâtre le Poche, elle monte Sphinx du macadam. Enfin récemment (2011), elle sollicite la ténébreuse comédienne française Judith Magre pour Les combats d’une reine, qu’elle reprend encore cette saison après l’avoir présenté à Paris fin août. «Je boucle la boucle. C’est joli de finir avec l’auteur par qui j’ai commencé en tant que directrice. J’ai eu un coup de cœur terrible pour Grisélidis. Elle m’a fait tellement rire, et m’a aussi bouleversée. Je veux la garder vivante en travaillant ses textes.»

 

Rire de ses décrépitudes

 

Les coups de cœur, Françoise Courvoisier les cultive avec bonheur. Des rencontres  fortes avec des femmes et des hommes qui émargent presque toujours du théâtre. Il y a eu Benno Besson, Claude Stratz ou Grisélidis Réal, mais le lien le plus intense sera celui qu’elle entretiendra avec René Gonzalez, ancien directeur du Théâtre de Vidy, aujourd’hui disparu, avec qui elle a parlé théâtre jusqu’au vertige. «La mort a toujours été très, trop présente dans ma vie. J’ai perdu ma mère très tôt, puis beaucoup d’autres gens qui m’étaient chers…»

 

Cette finitude inéluctable ne lui fait pourtant pas peur et elle l’évoque sans fards. En revanche les stigmates du vieillissement ne l’intéressent pas. «L’âge ? Je le traverse, mais je ne m’y vautre pas », ironise cette jeune quinquagénaire qui évite l’écueil de la date de naissance. «Je trouve inutile d’évoquer ses vapeurs ou d’autres problèmes liés à l’âge. Je veux développer le rêve, pas parler de mes varices, car comme le dit Grisélidis, il faut se rire des décrépitudes et des écroulements. »

 

Affamée de textes

 

La force des mots, Françoise Courvoisier y croit. Dès l’âge de dix ans, elle tient son journal pour immortaliser ses rêves. Aujourd’hui, elle écrit toujours, des pièces et des chansons et aime mettre les auteurs en valeur au Poche. De jeunes écrivains suisses contemporains comme Attilio Sandro Palese (en ouverture de saison), Dominique Ziegler ou la Fribourgeoise Sandra Korol ou un peu plus anciens comme Michel Viala et Blaise Cendrars. «J’aime vraiment que les textes soient un peu mieux que la vie, un peu plus creusés que le langage quotidien. Si c’est pour trouver sur scène ce que l’on peut voir au bistrot du coin, c’est dommage. Pour moi, un texte peut habiller un plateau autant qu’un beau décor.»

 

Alors que va bien pouvoir faire cette affamée de textes et de théâtre après son départ du Poche ? «Je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je vais sans doute continuer à mettre en scène, écrire et jouer… Et j’aimerais bien faire un tour de chant», confesse-t-elle. «J’ai baigné dans la musique car mon père était violoncelliste. J’ai d’ailleurs fait du piano. A l’époque, il y avait trop de musique autour de moi. Il y en a toujours, mais de manière différente car mon compagnon de vie est musicien. Il fait toutes les bandes son de mes spectacles. J’aime la chanson. J’écris des chansons depuis des années. C’est aussi une manière de transmettre l’émotion. Très peu de mots pour parler de la vie.»

 

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FRANÇOISE COURVOISIER, LES FEUX D'UNE ULTIME ENVOLÉE

 

Marie-Pierre Genecand, Le Temps, 23 mai 2014

 

Mercredi, à Genève, la directrice du Théâtre Le Poche a présenté sa douzième et dernière saison.

 

Ah, Françoise Courvoisier ! Unique dans son côté d’éternelle fiancée du théâtre… Mercredi soir, la juvénile quinquagénaire a présenté sa douzième et dernière saison à la tête du Poche, à Genève. Et choisi pour l’occasion un code couleur rouge à pois blancs, coup de fraîcheur contre la morsure du temps. La directrice était émue, on la comprend, en déclinant les spectacles qui composent son dernier menu. Emue et un peu perdue… Le cœur et ses palpitations! Mais la saison est solide et même d’exception. Avec, d’un côté, des pointures comme Jean-Quentin Châtelain, Gérard Desarthe, Carole Bouquet, et de l’autre, des têtes chercheuses comme Attilio Sandro Palese, Julie Duclos, José Lillo. Des retrouvailles, aussi, qui réjouissent: après avoir sidéré en 2012 avec Chute d’une nation, série théâtrale sur les tribulations d’une élection, le Français Yann Reuzeau revient avec Mécanique instable, fresque sur le monde du travail. On trépigne déjà.

 

Casque à paillettes

 

La maîtresse de céans éblouissait dans son habit blanc, il est arrivé coiffé d’un casque à paillettes et s’est vautré à ses pieds. Punk par essence, Attilio Sandro Palese n’a peur de rien, et son Fever, à la vie, à la mort qui ouvre la saison promet de belles étincelles. Dans cette réécriture de La Fièvre du samedi soir «axée sur le tomber de masque et la liberté», le metteur en scène fera danser de jeunes comédiens. Même belle promesse de secousses avec José Lillo, qui rouvrira le dossier du Rapport Bergier en février. «A cause des fonds en déshérence qui ont braqué le peuple, le débat n’a pas vraiment eu lieu. Pourtant, il est important de savoir ce qui s’est passé en Suisse durant cette période», a expliqué l’artiste genevois. Maurice Aufair, Felipe Castro et Lola Riccaboni remonteront le cours du temps avec lui.

 

Autre enquête sur un passé, récent, autre réécriture à partir d’un film: la Française Julie Duclos créera Du pain et des Rolls, libre adaptation théâtrale de La Maman et la Putain, de Jean Eustache. «Il s’agit d’interroger le triangle amoureux et la figure à contre-courant d’Alexandre», a confié la jeune femme, dans une interview filmée.

 

Et Françoise Courvoisier ? La directrice reprend un spectacle poignant. Les Combats d’une reine, délicat hommage à Grisélidis Real à travers trois âges de la vie de celle qui se définissait comme «écrivaine, peintre et prostituée» (LT du 11.03.2011). La tête haute, le corps ouvert et le cœur large. De quoi rapprocher Grisélidis Real de Becky, héroïne de Penelope Skinner dans En roue libre. «Une jeune femme dont la grossesse n’entame pas l’appétit sexuel, au contraire», a prévenu Claudia Staviski, directrice du Théâtre des Célestins, à Lyon. David Ayala, Valérie Crouzet et Julie-Anne Roth, géniaux chez Dan Jemmett, se feront un plaisir de secouer le cocotier british.

 

Carole Bouquet hantée

 

Qui dit Angleterre, pense Pinter. Le Prix Nobel de littérature et son art de la dissimulation séviront en fin de saison avec Ashes to ashes, rebaptisé Dispersion. Gérard Desarthe dirigera les opérations et jouera lui-même Devlin, un homme dont l’épouse, Rebecca, est hantée par la Shoah sans jamais la nommer. La mystérieuse Carole Bouquet interprétera cette âme intérieurement agitée.

 

Avant, il y aura eu un homme et son boa. Jean-Quentin Châtelain revient au Poche avec Gros-Câlin, partition fantasque de Romain Gary très éloignée du Bourlinguer de Cendrars, auquel le comédien a prêté sa puissance massive en février. Ici, il est question d’un solide serpent et d’une sirène sensuelle… Une prose d’une autre étoffe, pour le même phrasé, nasillard et envoûtant, de notre mage préféré.

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LES THÉÂTRES DONNENT LEURS SAISONS EN SPECTACLE

 

Katia Berger, La Tribune de Genève, 23 mai 2014

 

Le Poche dévoile son affiche 2014-2015. Amuse-bouche.

 

Principales tendances de cette programmation charnière : un retour aux sources de l’écriture dramatique contemporaine, avec un Beckett et un Pinter. Et un amour affiché pour les « demeurées », ces rebuts d’une société battante, avec une pièce du même nom (au féminin pluriel) sur les savoirs inégaux d’une institutrice et d’une idiote du village. Avec un spectacle consacré à Grisélidis Réal. Et un solo de Jean-Quentin Châtelain en homme-python boursouflé de solitude. Le tout couronné par deux pièces plus carrément politiques : l’autogestion d’une entreprise et les compromissions de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale. La sensibilité à autrui, tel est le maître mot au théâtre Le Poche.

 

Pierres fines au Poche


Sur les dix spectacles qui donneront son âme au Poche 2014-2015, quatre créations. La première s’annonce déjantée : le Romand Attilio Sandro Palese signera un dansant Fever inspiré du film La fièvre du samedi soir. Cinéma encore, à la racine du spectacle de Julie Duclos accueilli à la fin de février, Du pain et des Rolls, qui s’inspire de La Maman et la putain d’Eustache. Après sa tonitruante venue en 2012 avec Chute d’une nation, l’auteur-metteur en scène français Yann Reuzeau présentera en janvier Mécanique Instable, la chronique d’une entreprise rachetée par ses employés. Quant au Trublion José Lillo, il s’emparera le mois suivant du Rapport Bergier pour susciter, sur fond de montée des nationalismes, un débat qui, lors de la parution du texte, n’avait pas eu lieu. Enfin, pour clore le règne de Françoise Courvoisier avant que Mathieu Bertholet ne prenne le pas, Gérard Desarthe viendra avec Carole Bouquet composer le noir Ashes to Ashes de Pinter.

 

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