LA PRESSE
 
FEVER, à la vie, à la mort
01/09/2014

SAISON 2014-2015
23/05/2014

COMMUNIQUÉ
02/04/2014

FEVER, à la vie, à la mort
01/09/2014
 

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Nicola Demarchi, Le Courrier, 17 septembre 2014


L’ÂGE D’OR DES NOCEURS


«Fever», d’Attilio Sandro Palese, qui ouvre la saison du Poche, fait rouler les mécaniques des années discos. Mais en mode hiératique.


Pattes d’éléphant moulantes sur semelles compensées, chemises avec col «pelle à tarte» ouvertes sur des poitrines à crucifix, des mains pleines d’anneaux qui tripotent constamment une coiffure au gel ou d’autres apparats de frime... Ce sont les viveurs façon années 70, souvent associés à la communauté italo-américaine, suivant un folklore urbain un brin trompeur, véhiculé par le film culte Saturday Night Fever.
Fidèle à l’image de ce modèle, et loin de se soucier de gommer les clichés du genre, Fever, à la vie à la mort, qui ouvre la saison du Poche, à Genève, plonge ainsi le spectateur, tête la première, dans l’univers contradictoire et typé des années disco. Tout comme dans les précédentes pièces de Palese, dont Nobody dies in Dreamland créé en mai dernier, qui puise ça et là également dans son propre vécu d’immigré, sublimation et parodie finissent par ne faire plus qu’un. Fever s’apprécie dès lors surtout pour l’écart tragicomique qui se creuse par rapport au modèle sur pellicule.

 

Ambitions et désarrois
Le Tony de la situation (Nathan Heude), au déhanchement olympien et à l’index pointé vers les étoiles, lance son premier monologue. Ici, malgré la solennité du moment (nous sommes samedi soir, et c’est un soir de première), mamma, famille et sauce tomate évoquent les tracas ordinaires et courus d’un pauvre italo-américain des seventies.
Aux autres jeunes membres du gang de noceurs (Stefanie, Bobby, Anette, Eugène et Vince), suivant un rythme et des géométries dont Palese a le secret, d’illustrer ensuite à tour de rôle, ambitions et désarrois de cette génération dansante.
Désarroi, oui, car pour rester fidèle à l’intrigue du film, tout n’est pas au beau fixe dans la bande à Tony et tout le monde est un peu sur les nerfs depuis que ce Dionysos des boîtes a préféré Stefi à Anette pour participer au concours de danse du samedi suivant. Pas une mince affaire pour cette tribu hédoniste, qui cultive l’horreur du ridicule et du ratage, et soigne en même temps une attitude parfois glaçante et souvent (auto-)ironique de macho. A l’image de ces quelques hyperboles: «Je fais appel à tout mon cosmos intérieur et je tire une dernière salve psychique à travers mon regard à l’adresse du gars en disco», pour reprendre les mots d’Eugène (un inspiré Bastien Semenzato). Ou encore: «Je te ferai des dribbles à te donner le parkinson», d’après Bobby, (Jérôme Denis), un ballon de basket à la main.

 

Verve jouissive
Et puisque l’emphase, tout comme l’absence de valeurs, semble être la griffe de la bande à Tony, s’ensuivent, comme dans un western spaghetti, poses à répétition et records de regards vides, qui plongent ponctuellement la salle dans d’épais silences hiératiques. Signe que l’ennui et la gueule de bois ne sont jamais bien loin des trémoussements de la fête. D’où le drame qui conduira à la révolte et à la prise de conscience de Tony: «C’est le Bronx dans votre tête, vous devez vous soigner... Ah, si on pouvait être autre chose que des ritals!»
Au final, le public applaudit des deux mains la verve jouissive des comédiens, dans une création très fidèle au film et moins verbeuse qu’à l’accoutumée, d’un Attilio Sandro Palese décidément très productif ces derniers temps.

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Marie-Pierre Genecand, Le Temps, septembre 2014


AU POCHE LA FIÈVRE PREND UN COUP DE FROID

 

Attilio Sandro Palese adapte «La Fièvre du samedi soir» au théâtre. Sa proposition, glaçante, raconte le mortel ennui des adolescents d’hier et d’aujourd’hui

 

Oubliez le scintillement des paillettes et l’ivresse des pulsations disco. Dans son adaptation théâtrale de La Fièvre du samedi soir au Poche à Genève, Attilio Sandro Palese n’a gardé que la face sombre du film culte de John Badham. Parfois ses six interprètes, jeunes et beaux, esquissent quelques pas de danse, enchaînent avec aisance une série de mouvements stylés. Mais toujours sur le mode fantomatique, neurasthénique. Comme si la fête était déjà finie… Le plus souvent, les Tony, Vincent, Eugène prennent la pose et fixent le public, le visage figé, aux antipodes de Travolta, addition de nervosité et de sensualité dans le film qui a lancé sa notoriété. Le choix de Sandro Palese est en rupture, radical. Il raconte parfaitement le désenchantement de ces secundos italiens qui, à la fin des années 1970, à Brook­lyn, ne croyaient pas au rêve américain.

Plus largement, Fever à la vie à la mort dit aussi le désœuvrement adolescent. Ce temps des doutes et du look. Ce qu’on vaut, ce qu’on veut. Ce qu’on est prêt à risquer pour décoller, ce qu’on aimerait préserver. Vertige d’un âge si fragile… Attilio Sandro Palese, metteur en scène punk de la scène romande, a gardé beaucoup de cet âge du tourment. Ses précédentes créations, à la réussite diverse, le prouvent.

Dans Nobody dies in Dreamland, par exemple, un texte de sa composition créé en juin dernier au Grütli à Genève, puis à l’affiche du Théâtre 2.21 à Lausanne, il dénonçait la vulgarité ordinaire en recensant plusieurs abus de pouvoir. D’un homme d’église sur une famille de prolétaires, d’une épouse sur son mari. Chaque fois, l’idée d’une chape de plomb étouffant le plus démuni. Et comme l’artiste aime le théâtre qui tache, coups, sang et cris pleuvaient sur la scène du Grütli. Le spectacle disait beaucoup de la rage de son auteur contre la logique du plus fort.

Ici, on retrouve cette colère, mais en creux. Comme si l’artiste avait séché ses larmes et asséché son propos. Sur la scène du Poche, peu de cris, pas de sang. Et pourtant, Fever est ponctué de passages à tabac, d’un suicide et d’un viol. Mais, alors que le Français Vincent Macaigne déchaîne les éléments sur la scène de Vidy dans I diot!, véritable cri d’amour au théâtre (LT du 13.09.2014), Attilio Sandro Palese, d’ordinaire énervé, prend ici de la hauteur, dématérialise sa noirceur. Ses play-boys de pacotille évoluent en suspension, à coups de silences et de temps morts. Pour briser tout naturalisme, le metteur en scène va ­jusqu’à projeter certaines répliques des protagonistes sur le mur du fond. Un travail froid, donc, aux antipodes de son goût habituel pour le chaos et l’ébullition. Le décor, déjà, annonce ce choix. En lieu et place d’un dancefloor illuminé, le public découvre une cour, grise et grillagée. A la fois terrain vague, à la fois prison. Un lieu qui suscite plus la prostration que la libération. Au début, cependant, il y a du mouvement. Les six protagonistes, impeccablement coiffés et habillés par Sonia Geneux et Tania d’Ambrogio, entrent et sortent du plateau, tels des top models seventies. Sous les chemises à fleurs et pantalons moulants, on découvre ou retrouve des acteurs accrocheurs. Jérôme Denis, fraîchement sorti de la Manufacture, compose Bobby, petite frappe formidablement tête à claques. Aurore Faivre, de l’Ecole des Teintureries, à Lausanne, donne à Annette, la mal-aimée, des jolis airs de pin-up de quartier. Jeune diplômé des Teintureries, lui aussi, Nathan Heude assume sans trembler le rôle de Tony. Il en a la coupe, le tranchant et la mélancolie. Blaise Granget, Julie-Kazuko Rahir et Bastien Semenzato sont familiers des plateaux romands. Malgré leur expérience, ils conservent dans l’allure une belle désinvolture.

Alors oui, au début, vu le chassé-croisé agité et vu les présentations comiques où chaque garçon aligne une déferlante de prénoms, on imagine que la soirée va s’embraser. On attend l’explosion du son, la puissance de la danse. En fait de son, DJ Eagle propose un refrain lancinant qui dit plutôt le mortel ennui. Et le seul moment où l’on entend, au loin, Staying Alive, tube planétaire, c’est pour saluer la mort d’un ami… Idem pour la danse, dont Caty Eybert signe les chorégraphies. Elle est esquissée, effleurée, jamais elle n’atteint la transe.

Ce parti surprend. Et séduit. Car il emmène les spectateurs ailleurs, là où la violence ne peut pas être réparée par une ivresse des sens. On reste sur sa faim de fête, mais, précisément, ce sentiment plombant crée un trouble persistant. A la sortie, le public questionne cette absence d’insouciance. Et l’on parle de la vie qui freine, des failles sociales, des adolescents… Ou quand la fièvre du samedi soir devient le débat de tous les jours.

 

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Valérie Debieux, Lagalerielittéraire.com, 14 septembre 2014

 

FEVER, À LA VIE, À LA MORT AU THÉÂTRE LE POCHE À GENEVE


«Je crois qu’il y a une part de magie et de spiritualité dans l’Art. L’Art est le fruit de l’intuition et de l’observation du monde, des gens et des choses. L’Art est la résonance de la totalité de notre psychisme, lorsque celui-ci observe librement le monde. C’est le vide qui observe le vide. C’est l’amour.» Sandro Palese

 

Fever, à la vie, à la mort est une libre adaptation du célèbre film Saturday Night Fever qui a révélé l’acteur John Travolta et c’est ainsi que, dans la «fièvre» d’un samedi soir de septembre, le Théâtre de Poche a lancé sa saison et quelle réussite énergétique ! La pièce a reçu un merveilleux accueil du public et Attilio Sandro Palese ne peut que s’en réjouir. Les comédiens Jérôme Denis, Aurore Faivre, Blaise Granget, Nathan Heude, Julie Kazuko-Rahir et Bastien Semenzato campent leur rôle à merveille. Un casting excellent pour une pièce tonique, grave, où le rythme est omniprésent.

 

Aussi fort qu’efficace, ce «dyptique», miroir des années soixante-dix, reflète de façon percutante la morne existence d’une jeunesse qui, passionnée par la danse, tente de mieux exister dans une fureur de vivre qui lui est propre. Tony et sa bande cherchent à s’affirmer et à défendre leur identité dans cette société de Brooklyn. Forts en gueule, adoubés d’un look peu ordinaire, ils touchent le spectateur en plein cœur car ils sont vrais, bruts de pomme et sans tabous. Tout simplement beaux, explosifs et talentueux, ils ont l’insolence de leur jeunesse.

 

Fever, à la vie à la mort est une création du Théâtre Le Poche à Genève en co-production avec le Théâtre des Célestins à Lyon, la Cie Love Love Hou, avec le soutien d’Interreg France-Suisse de la Fondation Leenaards. Elle est également la quatrième pièce écrite par Attilio Sandro Palese. 

 

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Marie-Pierre Genecand, Le Temps Sortir, septembre 2014

 

30 ANS, LA TRANSE DE LA DANSE

 

Au Poche, à Genève, Attilio Sandro Palese réécrit «La Fièvre du samedi soir»

 

Attilio Sandro Palese est joliment décomplexé. Lors de la présentation de saison du Poche, en mai dernier, le metteur en scène est arrivé sur scène coiffé d'un casque à paillettes et s'est vautré aux pieds de la directrice, Françoise Courvoisier. Une entrée fracassante qui dit bien le côté no limit du personnage, son appétit pour le langage frontal, sa sensualité.

À la rentrée, ce Genevois tendance punk propose Fever, réécriture théâtrale de La Fièvre du samedi soir, film-culte de 1977 où Travolta survolté joue Tony, jeune homme oubliant chaque week-end sa vie étriquée dans une danse endiablée. Au-delà de la chronique d'un milieu populaire, Attilio Sandro Palese souhaite convoquer sur la scène du Poche cette énergie quasi tribale. «J'espère réveiller la danse en chacun de nous. La Vie est rythme et musique. Elle est légère lorsqu'on s'abandonne à son mouvement parce qu'il a lieu maintenant et pour toujours», observe-t-il.

Dès lors, le metteur en scène réunit de jeunes comédiens et leur demande de se bouger (Caty Eybert signe les chorégraphies). De rechercher en eux cette force de la transe. Une atmosphère qui pourra rappeler Teenfactory!, précédent spectacle musical du metteur en scène inspiré du groupe Nirvana. Sauf qu'ici, pas de grunge et de t-shirts troués, mais des tenues proches du corps et du glamour doré. Disco!

 

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Rosine Schautz, Scènes Magazine, septembre 2014

 

FEVER

 

À l’instar du film culte qui révéla John Travolta et fit dans la foulée un succès planétaire aux Bee Gees, Fever raconte l’histoire d’un jeune homme de dix-neuf ans, d’origine italienne, qui danse comme un dieu.


Tony rejoint sa bande de copains un peu paumés et pas mal désoeuvrés à la disco du coin. Grâce aux sapes, à l’alcool, aux filles et surtout à la musique, ils sortent littéralement d’eux-mêmes le temps d’une soirée, oubliant leur morne vie quotidienne et ses difficultés. Cette pièce raconte également la rencontre sincère car vraie de Tony et Stéphanie, deux solitaires pour lesquels l’amour et la sensualité seront peut-être une réponse…

 

Entretien avec Attilio Sandro Palese

 

En quelques mots, qui êtes-vous ?

Je suis un homme de 45 ans, fils d’immigrés franco-italiens. Ma formation de comédien m’a amené, peu à peu, à exercer le métier de metteur en scène. Par la suite, j’ai eu envie de me confronter à l’écriture théâtrale. Je voulais être totalement maître des propos tenus sur scène, partager un regard plus personnel sur le monde et m’amuser un peu. Pour moi, l’écriture est aussi une manière de comprendre les mécanismes de ma perception et de les affiner. Fever, à la vie, à la mort est ma quatrième pièce. [...]


D’où votre pièce Fever tire-t-elle son titre?


Fever, à la vie, à la mort est un titre inspiré par le film culte Saturday Night Fever. La pièce que j’ai écrite reprend très librement quelques-uns des thèmes de l’œuvre cinématographique. Cette dernière m’a touché par la finesse de sa réalisation. Elle raconte la vie de quelques jeunes, dans une banlieue de Brooklyn, en 1977, qui vont danser tous les samedis soir, pour se défouler et pour donner du sens à leur vie. La fièvre fait référence à un état du corps, où il lutte pour sa survie et tente de se préserver. « Fever » peut être comprise comme une métaphore du combat de notre corps et de notre esprit qui résistent à ce qui les opprime. À la vie, à la mort est un slogan qui symbolise les liens d’une amitié profonde.

Ma pièce est un diptyque. La première partie est composée de portraits des jeunes personnages de la pièce qui n’ont pour modèles de survie que des héros de cinéma. La deuxième montre plus prosaïquement leur quotidien sur une semaine.


Écrire et diriger, est-ce le même plaisir ?


Oui ! Il s’agit en effet de deux plaisirs identiques, mais surtout de deux arts qui exigent beaucoup d’humilité et de travail. Il faut composer avec son amour-propre et celui des autres, savoir s’affirmer sans blesser. Il faut sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier et cultiver une ouverture d’esprit. [...]

 

SAISON 2014-2015
23/05/2014
 

Rosine Schautz, Scènes Magazine, septembre 2014

 

FRANÇOISE COURVOISIER, UNE SAISON EN FORME DE CODA


Saison en effet en forme ‘concluante’, mais aussi modulante, et peut-être quand même thématique. Saison de clôture qui mêlera à la fois des pointures comme Jean-Quentin Châtelain, Gérard Desarthe, Carole Bouquet, et des esprits curieux, investigateurs avec notamment Attilio Sandro Palese, Julie Duclos ou José Lillo.

Des ‘retours’ aussi qui mettent l’eau à la bouche: après avoir enchanté en 2012 avec Chute d’une nation, Yann Reuzeau revient avec Mécanique instable, spectacle sur et autour du monde du travail.

Attilio Sandro Palese proposera fiévreusement un Fever, à la vie, à la mort en ouverture de saison. Théâtre basé sur une réinterprétation de la dansante Fièvre du samedi soir de nos meilleurs souvenirs adolescents.

En février José Lillo s’attellera, avec la pertinence qu’on lui sait, au dossier du Rapport Bergier. Pour lui le débat n’ayant jamais vraiment eu lieu en son temps, pour diverses raisons dont l’affaire des fonds en déshérence, il est de ceux qui pensent qu’il reste essentiel de savoir ce qui s’est fait en Suisse durant cette période chaotique qui ne passe pas vraiment, ni ici ni ailleurs, d’ailleurs ! Avec Maurice Aufair, Felipe Castro et Lola Riccaboni en piste pour nous aider à voir et à comprendre. Et reprendre le fil de l’Histoire.

Julie Duclos créera de son côté Du pain et des Rolls, adaptation théâtrale du film culte de Jean Eustache, La Maman et la Putain. Triangle amoureux en perspective, mais pas seulement. Car en pluralité de perspectives.

Enfin Françoise Courvoisier reprendra son spectacle-phare, entré désormais dans les mémoires, Les Combats d’une reine, hommage tendre et réussi à Grisélidis Real, écrivaine, peintre et prostituée que l’on ne présente plus.

Et d’autres surprises encore (dont la rencontre Claudia Stavisky et Penelope Skinner dans une pièce britannique En roue libre inédite en français) sur lesquelles nous reviendrons forcément.

 

Pinter

A ne manquer sous aucun prétexte en fin de saison, Ashes to Ashes  de Pinter, mis en scène par Desarthe et interprété par Carole Bouquet.

Mais aussi, moins ‘glamour’ peut-être (quoique…), mais tellement vraisemblable et drôle, l’histoire d’un homme et son boa. Oui, l’idée géniale de Jean-Quentin Châtelain de proférer sui generis les mots d’Emile Ajar extraits de Gros-Câlin est à voir absolument. Vrai morceau de littérature fantaisiste et déroutante d’un Romain Gary, le facétieux et ubiquitaire écrivain deux fois Goncourt, qui ‘nous’ a bien eus sous ses masques pseudonymiques… en achevant définitivement sa vie un fameux 21 mars 1979 d’un « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci » dévoilant ainsi sobrement et sans ambages sa supercherie dans son dernier « Vie et mort d’Emile Ajar ». 

 

 

Entretien avec Françoise Courvoisier

 

Quelle a été l’idée qui a présidé à l’élaboration de cette ultime saison au Poche ? 

 

Il n’y a pas d’idée directrice au sens plein du terme. Plutôt des envies, des désirs. J’ai toujours pensé que les acteurs étaient au cœur de la représentation, particulièrement au Poche où le rapport scène/salle est si privilégié. Il demande justesse et précision. J’ai donc une fois de plus misé sur des « directeurs d’acteur », comme Sandro Palese, Yann Reuzeau, Claudia Stavisky ou Gérard Desarthe. Cela me plaisait d’ouvrir ma dernière saison avec FEVER, d’après le film culte, La Fièvre du samedi soir. Non seulement parce que j’aime le travail de Sandro Palese (il possède un précieux mélange de folie et de rigueur) mais aussi parce qu’il tenait à travailler avec des jeunes acteurs, récemment sortis d’écoles de théâtre. Il a rencontré une quarantaine de jeunes comédiens établis en Suisse romande pour trouver sa bande de six jeunes paumés, qui s’éclatent le samedi soir à la disco du coin. Pour le casting, il était accompagné de la chorégraphe Cathy Eybert qui orchestrera les danses. C’est fondamental d’offrir des tremplins aux nouvelles générations de comédiens et en plus, c’est vivifiant pour le public !

S’il y avait une idée primordiale, je dirais que c’est plutôt une cohérence entre un texte, des acteurs, et des metteurs en scène. Je ne suis pas très attachée à l’idée d’une thématique. Souvent un fil rouge apparaît finalement, au moment où je présente la saison ! C’est assez magique d’ailleurs. Je crois qu’il s’agit d’une cohérence intuitive et les liens, les échos d’un spectacle à l’autre émergent soudain de façon évidente, alors que sincèrement, je ne les avais pas prémédités.

Et puis il y a aussi des fidélités envers certains compagnons de route. Par exemple José Lillo, que j’ai dirigé comme acteur dans Jean la vengeance de Jérôme Robart, qui a adapté avec tant d’intelligence le Gorgias de Platon, reviendra avec un texte personnel, en cours d’écriture. Il s’agit du Rapport Bergier, qui interroge le rôle de la Suisse pendant la seconde guerre mondiale. Un sujet encore chaud qui nécessite un doigté particulier, dont je me réjouis de découvrir l’aboutissement… Ce projet fait partie des « prises de risque » qui constituent aussi mes programmations.

Les saisons se suivent, mais laissent des traces. Chaque nouvelle saison fait quelques clins d’œil aux précédentes. J’ai l’impression que ces douze saisons au Poche sont comme des témoins de différentes histoires : celles que racontent les auteurs, mais aussi celles de leurs interprètes : les acteurs, les metteurs en scènes, les scénographes, et… les spectateurs, qui suivent tout cela et qui ont leur avis. Ils en en parlent, ils aiment, ils détestent, ils adorent, ils contestent, et surtout, ils se souviennent… C’est cela qui importe. Qu’est-ce que c’est riche ! Quand j’y pense, cela me donne le tournis.

 

Le Pinter, c’est pour l’écriture anglaise ou pour l’Angleterre plus globalement ?

 

Il n’y a pas eu une saison au Poche sans un auteur anglais, je crois ! Arnold Wesker, Martin Crimp, Harold Pinter mais encore, cette saison, la jeune Penelope Skinner, avec son texte « très osé » En roue libre, qui parle de la libido incontrôlable d’une femme enceinte ! C’est mordant, très drôle aussi. Les auteurs anglais ont l’art du dialogue, ce qui peut parfois manquer aux pièces françaises. Ils n’ont pas peur de « faire de l’esprit ».

 

Une directrice de théâtre est-elle forcément plus sensible à donner la parole à des femmes ? 

 

Cette saison est effectivement très féminine. Côté auteurs avec Jeanne Benameur, Grisélidis Réal et Penelope Skinner, justement ! Et de grandes actrices, de tous les âges : Julie Rahir, Laurence Vielle, Maria Perez, Élodie Bordas, Judith Magre, Lola Riccaboni, Carole Bouquet, et j’en oublie. De même que les metteurs en scène : Bérangère Bonvoisin, Claudia Stavisky… Mais là à nouveau, il n’y a aucun volontarisme de ma part, cela s’est présenté naturellement. Et cela me ravit car je n’ai pas toujours autant gâté la gente féminine ! Les quotas, ce n’est pas mon fort. Je pense que l’art ne peut pas s’embarrasser de cela.

 

Et les tournées ? Je vois que beaucoup de spectacles ont eu une vie après le Poche, et une vie réussie sans conteste… 

  

Oui, c’est vrai. Je suis fière de pouvoir dire que nous avons une centaine de dates à l’extérieur chaque saison. C’est un travail de diffusion de longue haleine qui porte ses fruits. Nos spectacles voyagent autant à Bruxelles, qu’en Suisse romande et en France. Cet été, nous avions deux créations du Poche au Festival d’Avignon : Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? de et par Dominique Ziegler et Bourlinguer de Blaise Cendrars avec Jean-Quentin Châtelain. Les deux spectacles ont cartonné !

J’ai en effet à cœur que les spectacles tournent, aient deux, trois, cinq vies après le Poche. Le théâtre doit être en mobilité, doit être sur ‘les chemins’.

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Sèverine Garat, LeProgramme.ch, 2 septembre 2014

 

UN DÉPART EN GRANDE POMPE !

 

Elle s’appelle Françoise Courvoisier et dirige le théâtre Le Poche depuis douze ans. Avant passage de témoin au valaisan Mathieu Bertholet, qui reprendra les rênes de la maison dès juillet 2015, cette dame bien connue des professionnels de la profession ne semble pourtant rien avoir perdu de sa joie de vivre malgré son prochain départ. Au contraire ! C’est une saison placée sous le signe de la fête, une saison qui scintille, à l’image d’une directrice aussi gourmande qu’insatiable. Rencontre avec une grande bavarde passionnée qui nous a tout simplement préparé « un cocktail explosif » !

 

 

Vous êtes auteure, comédienne, metteure en scène et directrice du théâtre Le Poche depuis plus de 10 ans. Comment réussissez-vous à combiner tout cela ?

 

Dans l’ordre, il faudrait dire metteure en scène, directrice de théâtre et comédienne. Car je privilégie désormais mon activité de mise en scène depuis ma nomination au Poche.

J’avais déjà trente ans quand j’ai signé ma première mise en scène. Comme comédienne, j’ai travaillé avec pas mal de pointures que je garde précieusement en mémoire, comme Benno Besson par exemple. Je n’ai joué qu’une seule fois au Poche et c’était l’an dernier. Et cela faisait un moment que je n’avais pas remis les pieds sur scène pour tout dire ! Au début j’étais assez inquiète. Et puis on s’aperçoit vite que c’est comme le vélo : ça revient vite ! S’agissant de mon autre casquette, celle de directrice, c’est un très grand luxe qui m’est évidemment offert. Et c’est pour cela que je suis toujours en faveur des artistes à la tête des institutions plutôt que des technocrates de la culture - sauf les artistes qui ont un égo surdimensionné… et il en existe malheureusement beaucoup ! Il faut avoir un certain sens du partage pour assumer cette fonction, grâce à laquelle on va puiser une nouvelle énergie au contact d’autres artistes, d’autres langages, d’autres personnes. Et puis, diriger un théâtre ce n’est pas seulement faire une programmation. C’est aussi gérer une équipe administrative, un personnel technique, la communication etc. sans qui les artistes ne pourraient pas vraiment déployer leurs ailes. Tout cela est très lourd mais compte énormément. 

 

Quelle première rencontre marquante avec l’art et/ou la culture dans votre histoire personnelle et votre parcours pour en arriver là ?  Et quel bénéfice principal tirez-vous de tels choix professionnels au quotidien ?

 

Cela va peut-être vous surprendre, mais mon quotidien c’est pleinement le théâtre. Même avant de diriger Le Poche. Certes, il faut revendiquer que c’est un métier. Mais c’est aussi et surtout à mon avis, une façon de vivre. Je me souviens des mots de Jean-Pierre Malo accueilli ici l’an dernier avec La force de tuer de Lars Norén. Il disait que le métier de comédien tenait au fait de se lever le matin et de se préparer toute la journée à jouer le soir. C’est cela le théâtre, c’est avant tout une passion. De mon côté, je viens d’une famille ancrée dans la musique. Et pour les miens, le théâtre était plutôt anecdotique.  La musique appartenait à une sphère bien plus supérieure, un art majeur qui se passe de mots justement. Je ne me disais pas qu’ils avaient tort ou raison mais en tous cas, s’ils avaient raison, je préférais alors me dire que la musique, c’était sans doute trop « énorme » pour moi. J’aimais précisément l’aspect ludique du théâtre.  J’y suis vraiment venue par le jeu d’enfant. J’étais tout le temps en train de jouer un personnage, une situation imaginée. Et je crois que cela ne s’est jamais vraiment arrêté en fait !  Ce n’est pas forcément une fuite, mais plutôt une certaine manière de vivre.

 

Après 12 années passées au Poche, comment définiriez-vous votre mission principale au regard du cahier des charges qui est le vôtre ? Et à quel savant dosage devez-vous vous prêter pour composer une saison destinée à près de 20 000 spectateurs-trices ?

 

Mon goût est très éclectique et je n’ai aucune difficulté à contraster mes choix. J’ai besoin de travailler avec autant de gravité que de légèreté. Pour peu que l’on s’entende sur le fait que léger ne signifie pas superficiel… Les 10 spectacles programmés cette saison s’adressent à un public fidèle et particulièrement enthousiaste, que je n’ai ni envie, ni intérêt de décevoir ! 170 personnes étaient présentes à notre présentation publique de saison, ce n’est pas rien ! C’est précisément le noyau du Théâtre. Mais il y a aussi un public frais, que certains sujets, textes ou autres attirent spontanément. C’est important aussi d’avoir ce type de public en tête quand on compose une saison. Car s’il s’agit de le faire venir, il importe surtout de le faire revenir !

 

Vous prenez quand même le risque de démarrer la saison par 3 créations, successivement à l’affiche du Poche de septembre à novembre 2014. Devons-nous ici y voir un choix ou simplement une gestion de calendrier ?

 

C’est davantage dû au hasard de calendriers croisés que véritablement un choix. Cela dit, je défends activement l’idée de s’engager en faveur de la création, sans pouvoir présumer en amont de ce que sera le « résultat ». Le public du Poche vient aussi pour cela et aime participer à la découverte et à la reconnaissance des artistes.

Fever d’Attilio Sandro Palese, qui ouvre notre saison, est un projet sur lequel je fonce sans hésiter! Cet artiste de 40 ans est juste un véritable chien fou ! Il fait un travail singulier où il arrive à mêler une sorte d’agressivité à un plaisir de la vie. Quand il me propose un texte et une mise en scène autour du film culte La fièvre du samedi soir, je n’ai pas besoin de réfléchir une seule seconde. S’agissant de Beckett, il faut se souvenir que les salles se vidaient à son époque et qu’aujourd’hui, c’est simplement un monstre. Avec En attendant Godot, mis en scène par Laurent Vacher, aucune hésitation non plus, tant il est sidérant de voir comment l’œuvre est encore si actuelle et résonne avec l’époque qui est la nôtre, entre espoir et détresse d’une humanité en quête de sens. Quant au texte de Jeanne Benameur, Les Demeurées, mis en scène par Didier Carrier, autour de la question de l’enseignement et de la transmission générationnelle, c’est tellement urgent et important, que je fonce encore !

 

Après quoi, c’est à vous, avec Les combats d’une reine, créé en 2010 au Festival d’Avignon et repris au Théâtre de la Manufacture des Abbesses cet automne à Paris. Comment vous y êtes-vous prise pour mener ce travail si sensible autour de la vie de Grisélidis Réal ?

 

Il y a vingt ans, personne n’avait jamais porté à la scène les textes de Grisélidis Réal. Et j’avoue que je suis un peu fière d’avoir été la première à m’y risquer avec un spectacle intitulé Grisélidis. Quand j’ai découvert ses écrits, j’ai été incroyablement bouleversée et en même temps, ils me donnaient une pêche d’enfer ! J’ai absolument voulu la rencontrer. C’était une personne extraordinaire, une sorte de Jean Genet au féminin. J’ai rapidement obtenu sa confiance quand elle craignait un regard critique ou une pitié déplacée sur son activité de prostituée. On a fait certaines lectures partagées, on a beaucoup regardé de documentaires au sujet de la prostitution. Mais cette écriture témoigne de bien plus que du seul métier de prostituée. Cela touche aux notions de différence et de revendication d’une certaine liberté féminine. Et cela me parle, forcément.

 

Parmi les 4 créations que vous accompagnez la saison prochaine, il y a aussi celle de José Lillo, pour une adaptation libre des 11 000 pages qui constituent le rapport Bergier. Une commande politiquement incorrecte chuchotée à José ?

 

Non, c’est vraiment son idée! J’ai senti que José était tenté par l’écriture, et vu que c’est quelqu’un qui a le sens du dialogue, j’ai aussitôt pensé qu’un travail d’adaptation serait une bonne chose pour lui. Je l’ai encouragé sur ce chemin. Le Rapport Bergier est sans conteste le truc le moins politiquement correct de la saison ! Et quand on sait le voile encore très épais qui flotte sur ce lourd « passé suisse », je trouve l’initiative nécessaire. Le sujet est très délicat et réclame une belle intelligence pour être capable de s’en saisir.

 

Les partenariats que vous réussissez à tisser à l’échelle locale et internationale, d’un point de vue artistique, économique (coproductions avec le Théâtre de Vidy Lausanne, le Théâtre des Célestins à Lyon et le Théâtre de l’Orangerie et participation au programme interreg), voire pédagogique (des distributions composées de jeunes comédiens de la HETSR Manufacture ou de la nouvelle promo issue du Conservatoire national de Paris ) participent activement au rayonnement des artistes, à la circulation des publics et à la mutualisation des moyens. Qu’en est-il de la diffusion ?

 

Depuis une dizaine d’années, malgré les difficultés économiques, Le Poche présente tout de même une centaine de représentations hors les murs. Si nous ne rencontrons guère de souci en matière de production, la diffusion reste un enjeu majeur. Bien que Sami Kanaan, notre conseiller d’Etat, soit favorable à une aide à la diffusion, il n’est pas dans la tradition genevoise de dégager des fonds pour cela. Ils restent très inférieurs aux besoins des compagnies. Il est donc important de réfléchir à cette question car, une création doit pouvoir tourner, c’est-à-dire, vivre ! Nous devons nous battre pour faire entendre cette nécessité. S’ouvrir au monde, faire voyager les écritures, les artistes, les mises en scène…c’est magnifique et important !

 

C’est votre dernière saison à la direction du Théâtre Le Poche. Le travail mené jusqu’ici en faveur des écritures contemporaines sera-t-il aussi intensément poursuivi par votre successeur ?

 

Mathieu Bertholet est quelqu’un qui saura poursuivre cet engagement, sans aucun doute. Et c’est essentiel, quand depuis 1948, date de création du Théâtre de Poche, aucune direction n’a dérogé à cette « règle ». Je passe le témoin sans inquiétude.

 

Un conseil à lui donner ?

 

« Ne sois pas trop obéissant ! » Mais il n’en a pas l’air, donc tout devrait bien se passer !

 

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Corinne Jaquiéry, La Liberté, 23 août 2014

 

FRANÇOISE COURVOISIER, FLAMBOYANTE AU SOLEIL DU THÉÂTRE

 

Ardente et audacieuse, la directrice du Théâtre de Poche à Genève entame sa douzième et dernière saison sans regrets, portée par l’amour du jeu. Portrait.

 

La singularité. Voilà ce qui plaît vraiment à Françoise Courvoisier dans ses choix de théâtre et dans sa vie. Peut-être parce qu’elle aussi porte en elle quelque chose de singulier: une passion dévorante pour le théâtre qui la distingue au quotidien. Vibrante, rouge à lèvre éclatant, elle ose la différence. «Je trouve prétentieux de se trouver soi-même différente, mais quand on me dit que je suis spéciale, je prends ça pour un compliment », dit-elle en éclatant d’un rire malicieux qui revient souvent ponctuer la conversation. «Il y a tellement de conventions, de principes auxquels il ne faut pas déroger dans notre société, c’est bien d’apporter parfois de la rugosité. Lorsque l’on dit d’un acteur qu’il est lisse, c’est épouvantable, non? »

 

Pour cette comédienne qui a créé son propre lieu – La Grenade, en 1997 – le théâtre se vit contemporain et doit emmener hors des sentiers battus. Ainsi son premier spectacle Lucie, June, Claire, Maya (1991) traitait de schizophrénie d’après les écrits des psychiatres Laing et Esterson. «Il me semble que l’éclat vient souvent de la face cachée» avance-t-elle avec douceur.

 

Dans le regard de l’autre, cette mélomane cherche le diapason, préférant la concorde à l’opprobre, même si elle n’a jamais eu peur de proposer des spectacles qui ont pu faire polémique comme ceux qu’elle a créé autour de la parole de Grisélidis Réal – la seule prostituée ensevelie au Cimetière des Rois, panthéon genevois des personnalités. «Je n’aime pas la marge pour la marge, mais quand je rencontre une femme comme Grisélidis, «la prostituée la plus fière et la plus douée de la littérature européenne » selon Le Magazine Littéraire, je ne peux que lui rendre hommage en portant ses textes à la scène.»

 

En 1993, elle présente son deuxième spectacle en tant que metteur en scène avec Grisélidis, puis, dix ans plus tard, toute nouvelle directrice du Théâtre le Poche, elle monte Sphinx du macadam. Enfin récemment (2011), elle sollicite la ténébreuse comédienne française Judith Magre pour Les combats d’une reine, qu’elle reprend encore cette saison après l’avoir présenté à Paris fin août. «Je boucle la boucle. C’est joli de finir avec l’auteur par qui j’ai commencé en tant que directrice. J’ai eu un coup de cœur terrible pour Grisélidis. Elle m’a fait tellement rire, et m’a aussi bouleversée. Je veux la garder vivante en travaillant ses textes.»

 

Rire de ses décrépitudes

 

Les coups de cœur, Françoise Courvoisier les cultive avec bonheur. Des rencontres  fortes avec des femmes et des hommes qui émargent presque toujours du théâtre. Il y a eu Benno Besson, Claude Stratz ou Grisélidis Réal, mais le lien le plus intense sera celui qu’elle entretiendra avec René Gonzalez, ancien directeur du Théâtre de Vidy, aujourd’hui disparu, avec qui elle a parlé théâtre jusqu’au vertige. «La mort a toujours été très, trop présente dans ma vie. J’ai perdu ma mère très tôt, puis beaucoup d’autres gens qui m’étaient chers…»

 

Cette finitude inéluctable ne lui fait pourtant pas peur et elle l’évoque sans fards. En revanche les stigmates du vieillissement ne l’intéressent pas. «L’âge ? Je le traverse, mais je ne m’y vautre pas », ironise cette jeune quinquagénaire qui évite l’écueil de la date de naissance. «Je trouve inutile d’évoquer ses vapeurs ou d’autres problèmes liés à l’âge. Je veux développer le rêve, pas parler de mes varices, car comme le dit Grisélidis, il faut se rire des décrépitudes et des écroulements. »

 

Affamée de textes

 

La force des mots, Françoise Courvoisier y croit. Dès l’âge de dix ans, elle tient son journal pour immortaliser ses rêves. Aujourd’hui, elle écrit toujours, des pièces et des chansons et aime mettre les auteurs en valeur au Poche. De jeunes écrivains suisses contemporains comme Attilio Sandro Palese (en ouverture de saison), Dominique Ziegler ou la Fribourgeoise Sandra Korol ou un peu plus anciens comme Michel Viala et Blaise Cendrars. «J’aime vraiment que les textes soient un peu mieux que la vie, un peu plus creusés que le langage quotidien. Si c’est pour trouver sur scène ce que l’on peut voir au bistrot du coin, c’est dommage. Pour moi, un texte peut habiller un plateau autant qu’un beau décor.»

 

Alors que va bien pouvoir faire cette affamée de textes et de théâtre après son départ du Poche ? «Je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je vais sans doute continuer à mettre en scène, écrire et jouer… Et j’aimerais bien faire un tour de chant», confesse-t-elle. «J’ai baigné dans la musique car mon père était violoncelliste. J’ai d’ailleurs fait du piano. A l’époque, il y avait trop de musique autour de moi. Il y en a toujours, mais de manière différente car mon compagnon de vie est musicien. Il fait toutes les bandes son de mes spectacles. J’aime la chanson. J’écris des chansons depuis des années. C’est aussi une manière de transmettre l’émotion. Très peu de mots pour parler de la vie.»

 

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FRANÇOISE COURVOISIER, LES FEUX D'UNE ULTIME ENVOLÉE

 

Marie-Pierre Genecand, Le Temps, 23 mai 2014

 

Mercredi, à Genève, la directrice du Théâtre Le Poche a présenté sa douzième et dernière saison.

 

Ah, Françoise Courvoisier ! Unique dans son côté d’éternelle fiancée du théâtre… Mercredi soir, la juvénile quinquagénaire a présenté sa douzième et dernière saison à la tête du Poche, à Genève. Et choisi pour l’occasion un code couleur rouge à pois blancs, coup de fraîcheur contre la morsure du temps. La directrice était émue, on la comprend, en déclinant les spectacles qui composent son dernier menu. Emue et un peu perdue… Le cœur et ses palpitations! Mais la saison est solide et même d’exception. Avec, d’un côté, des pointures comme Jean-Quentin Châtelain, Gérard Desarthe, Carole Bouquet, et de l’autre, des têtes chercheuses comme Attilio Sandro Palese, Julie Duclos, José Lillo. Des retrouvailles, aussi, qui réjouissent: après avoir sidéré en 2012 avec Chute d’une nation, série théâtrale sur les tribulations d’une élection, le Français Yann Reuzeau revient avec Mécanique instable, fresque sur le monde du travail. On trépigne déjà.

 

Casque à paillettes

 

La maîtresse de céans éblouissait dans son habit blanc, il est arrivé coiffé d’un casque à paillettes et s’est vautré à ses pieds. Punk par essence, Attilio Sandro Palese n’a peur de rien, et son Fever, à la vie, à la mort qui ouvre la saison promet de belles étincelles. Dans cette réécriture de La Fièvre du samedi soir «axée sur le tomber de masque et la liberté», le metteur en scène fera danser de jeunes comédiens. Même belle promesse de secousses avec José Lillo, qui rouvrira le dossier du Rapport Bergier en février. «A cause des fonds en déshérence qui ont braqué le peuple, le débat n’a pas vraiment eu lieu. Pourtant, il est important de savoir ce qui s’est passé en Suisse durant cette période», a expliqué l’artiste genevois. Maurice Aufair, Felipe Castro et Lola Riccaboni remonteront le cours du temps avec lui.

 

Autre enquête sur un passé, récent, autre réécriture à partir d’un film: la Française Julie Duclos créera Du pain et des Rolls, libre adaptation théâtrale de La Maman et la Putain, de Jean Eustache. «Il s’agit d’interroger le triangle amoureux et la figure à contre-courant d’Alexandre», a confié la jeune femme, dans une interview filmée.

 

Et Françoise Courvoisier ? La directrice reprend un spectacle poignant. Les Combats d’une reine, délicat hommage à Grisélidis Real à travers trois âges de la vie de celle qui se définissait comme «écrivaine, peintre et prostituée» (LT du 11.03.2011). La tête haute, le corps ouvert et le cœur large. De quoi rapprocher Grisélidis Real de Becky, héroïne de Penelope Skinner dans En roue libre. «Une jeune femme dont la grossesse n’entame pas l’appétit sexuel, au contraire», a prévenu Claudia Staviski, directrice du Théâtre des Célestins, à Lyon. David Ayala, Valérie Crouzet et Julie-Anne Roth, géniaux chez Dan Jemmett, se feront un plaisir de secouer le cocotier british.

 

Carole Bouquet hantée

 

Qui dit Angleterre, pense Pinter. Le Prix Nobel de littérature et son art de la dissimulation séviront en fin de saison avec Ashes to ashes, rebaptisé Dispersion. Gérard Desarthe dirigera les opérations et jouera lui-même Devlin, un homme dont l’épouse, Rebecca, est hantée par la Shoah sans jamais la nommer. La mystérieuse Carole Bouquet interprétera cette âme intérieurement agitée.

 

Avant, il y aura eu un homme et son boa. Jean-Quentin Châtelain revient au Poche avec Gros-Câlin, partition fantasque de Romain Gary très éloignée du Bourlinguer de Cendrars, auquel le comédien a prêté sa puissance massive en février. Ici, il est question d’un solide serpent et d’une sirène sensuelle… Une prose d’une autre étoffe, pour le même phrasé, nasillard et envoûtant, de notre mage préféré.

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LES THÉÂTRES DONNENT LEURS SAISONS EN SPECTACLE

 

Katia Berger, La Tribune de Genève, 23 mai 2014

 

Le Poche dévoile son affiche 2014-2015. Amuse-bouche.

 

Principales tendances de cette programmation charnière : un retour aux sources de l’écriture dramatique contemporaine, avec un Beckett et un Pinter. Et un amour affiché pour les « demeurées », ces rebuts d’une société battante, avec une pièce du même nom (au féminin pluriel) sur les savoirs inégaux d’une institutrice et d’une idiote du village. Avec un spectacle consacré à Grisélidis Réal. Et un solo de Jean-Quentin Châtelain en homme-python boursouflé de solitude. Le tout couronné par deux pièces plus carrément politiques : l’autogestion d’une entreprise et les compromissions de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale. La sensibilité à autrui, tel est le maître mot au théâtre Le Poche.

 

Pierres fines au Poche


Sur les dix spectacles qui donneront son âme au Poche 2014-2015, quatre créations. La première s’annonce déjantée : le Romand Attilio Sandro Palese signera un dansant Fever inspiré du film La fièvre du samedi soir. Cinéma encore, à la racine du spectacle de Julie Duclos accueilli à la fin de février, Du pain et des Rolls, qui s’inspire de La Maman et la putain d’Eustache. Après sa tonitruante venue en 2012 avec Chute d’une nation, l’auteur-metteur en scène français Yann Reuzeau présentera en janvier Mécanique Instable, la chronique d’une entreprise rachetée par ses employés. Quant au Trublion José Lillo, il s’emparera le mois suivant du Rapport Bergier pour susciter, sur fond de montée des nationalismes, un débat qui, lors de la parution du texte, n’avait pas eu lieu. Enfin, pour clore le règne de Françoise Courvoisier avant que Mathieu Bertholet ne prenne le pas, Gérard Desarthe viendra avec Carole Bouquet composer le noir Ashes to Ashes de Pinter.

 

COMMUNIQUÉ
02/04/2014
 

Mesdames, Messieurs,
Chers Spectateurs,
Chers Partenaires,
Chers Amis,

J'ai le plaisir de vous annoncer que c'est l'auteur et metteur en scène valaisan Mathieu Bertholet qui a été désigné par la Fondation d'Art Dramatique de Genève pour me succéder, dès le 1er juillet 2015, à la direction du Théâtre. Je présenterai ma dernière saison au Poche le mercredi 21 mai à 19h.

Au plaisir de partager ce moment avec vous, je vous adresse, Madame, Monsieur, Chers Spectateurs, Chers Partenaires, Chers Amis, me plus chaleureux messages.

Françoise Courvoisier
et toute l'équipe du Poche

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