LA PRESSE
 
NOS SERMENTS
24/02/2015

SAISON 2014-2015
23/05/2014

NOS SERMENTS
24/02/2015
 

Julien Roche, Scènes Magazine, Février 2015

 

NOS SERMENTS, UNE PIECE AUX ALLURES DE COMEDIE ROMANTIQUE

 

« Parler avec les mots des autres, ce doit être ça, la liberté », disait Jean-Pierre Léaud dans La maman et la Putain. On pouvait néanmoins redouter qu’en s’inspirant, très librement certes, du chef-d’œuvre de Jean Eustache, la petite équipe de Nos Serments  ne se laisse asservir par le charme mystérieux de ce grand film en en épousant amoureusement toutes les ondulations. Qu’elle ne s’en réclame, aucune crainte, que pour mieux s’en distinguer par un jeu de contrastes, autre forme d’asservissement plus insidieuse peut-être.

 

 

Rien de tel ici. Les données générales du film d’Eustache sont reprises : un jeune homme désargenté, dont la misère loin d’entraver son dandysme l’alimente, vit aux crochets d’une jeune femme qui confrontée aux écarts de son amant feint le détachement pour mieux le retenir. La rencontre du jeune homme avec une infirmière polonaise sonnera pourtant le glas de leur relation. Le délitement de leur couple sera irréversible et source inattendue de souffrance. Les grandes lignes du film sont donc reprises et même prolongées, puisque la pièce s’ouvre sur une scène de dispute qui n’est dans le film qu’évoquée par le personnage, et qu’elle ménage à la fin un aperçu sur la vie future du nouveau couple, dont Eustache ne dit rien.

 

Maman bobo

 

La singularité de la pièce réside dans la mise au premier plan, l’explicitation et la verbalisation de ce qui chez Eustache, tout en constituant le cœur du film, est tenu dans l’ombre, tu par les protagonistes ou recouvert d’un babil incessant, à savoir les sentiments qu’ils éprouvent. Le tour psychologique que prennent les événements s’accompagne d’un recentrage sur le personnage le moins exposé du film, celui de la maman, Esther dans la pièce. Le personnage bravache et gouailleur interprété par Bernadette Lafont devient dans la  pièce une jeune femme qui encaisse vaillamment les coups mais que l’on sent d’emblée affectée par la situation. Sa douleur prendra des proportions qu’elle n’a pas dans le film, ou se manifestera du moins de manière sensiblement différente : ce sera le chagrin d’une jeune fille abandonnée par un salaud, génial peut-être mais foncièrement égoïste, et qui s’efforce de faire le deuil de cette relation.

 

La pièce prend alors des allures de comédie romantique, de sitcom légèrement bobo. Légèrement, car elle ne cède jamais vraiment à la tentation de sacrifier au goût du jour, malgré le personnel jeune et joli et le décor vintage, se maintenant dans une certaine indétermination : le conte d’Eustache est transposé sans violence, sans que nous soient jetés à la figure les signes du contemporain. C’est là certainement une qualité de la pièce qui accède ainsi à une certaine autonomie, mais sa limite aussi peut-être : dépourvue de tout ancrage, focalisée sur la seule psyché des personnages, elle en vient parfois à flotter et à tourner en roue libre.

 

La vie comme elle va

 

On arguera qu’un semblable détachement caractérise le film d’Eustache, constitué essentiellement de bavardage et de performances discursives. Mais sa frivolité apparente se double d’une gravité existentielle qui leste le film de bout en bout : la légèreté s’allie à la pensivité, la désinvolture au plus grand sérieux, indémêlablement. Les dialogues et les situations de la pièce nous captivent, nous amusent, nous charment, mais peinent souvent à sortir du domaine de l’intime et du cadre de l’anecdote.

 

La tentation de comparer est irrésistible après coup, mais il faut convenir que la pièce s’émancipe très vite de sa source et vit bientôt sa propre vie. L’ombre initialement portée par les personnages inoubliables interprétés par Jean-Pierre Léaud, Bernadette Lafont et Françoise Lebrun a tôt fait de se dissiper, tant les comédiens parviennent à donner consistance à leur personnage, au premier rang desquels Alix Riemer (Esther) dont le naturel et la simplicité séduisent. De manière générale, c’est peut-être cette impression générale de naturel et de fraîcheur qui séduit dans le jeu des acteurs et dans une mise en scène attentive au rythme des corps et de la parole humaine. Intéressant croisement : alors qu’Eustache cultivait le théâtral et la pose (« le faux, c’est l’au de-là »), Nos serments  paraît plutôt miser sur la spontanéité et un certain naturel pour atteindre le vrai.

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Hugues Le Tanneur, Libération, 26 janvier 2015

 

JULIE DUCLOS PLANCHE SUR LA MAMAN ET LA PUTAIN


Avec Nos Serments, la metteure en scène s’inspire du film culte de Jean Eustache à la Colline.

Contrairement au cinéaste, le metteur en scène de théâtre n’a pas la possibilité de laisser tourner la caméra pour capter la vie, ce qui échappe à l’acteur. Il lui faut user d’autres méthodes à partir d’improvisations et d’un travail préparatoire afin de créer les conditions de la vie sur le plateau.

C’est précisément ce que réussit Julie Duclos avec Nos Serments, spectacle librement inspiré du film la Maman et la Putain, de Jean Eustache. La question est : comment habite-t-on l’espace scénique ? En l’occurrence, un appartement parisien avec canapé, table basse où s’empilent des livres, un lit plus ou moins défait et une affiche de Pickpocket, de Robert Bresson. C’est l’appartement d’Esther - et aussi un peu celui de François, qui vit avec elle.

Le spectacle a commencé par une dispute violente suivie d’une rupture entre François et Mathilde, sa compagne précédente. On comprend que sa relation avec Esther est d’un tout autre ordre. L’amour ne doit pas être perturbé par des crises de jalousie, par exemple. Il y a des moments charmants, comme cette scène où François et Esther jouent à se réveiller. C’est dans ce même lit que François fait l’amour avec Oliwia - en l’absence d’Esther, bien sûr. Mais ce n’est pas si évident. François a l’esprit libre. Il veut tout partager avec Esther. Au risque de mettre sa patience à l’épreuve quand il lui détaille les moments merveilleux qu’il vit avec sa nouvelle conquête. D’ailleurs, il lui a présenté Oliwia. Les deux femmes ont même dansé ensemble après une séance de maquillage. Ces scènes d’intérieur alternent avec des séquences filmées quand les personnages sont en dehors de l’appartement.

Julie Duclos, dont c’est seulement la troisième mise en scène, se révèle une excellente directrice d’acteurs dans sa capacité à toujours laisser respirer les situations sans rien hâter. C’est d’autant plus remarquable que, vu la longueur du film, il a fallu pratiquer des coupes drastiques pour aller à l’essentiel. Sauf que l’essentiel, chez Eustache, consiste à prendre son temps. Sans proposer un résumé de la Maman et la Putain, Julie Duclos en extrait des moments clés d’autant plus significatifs que s’y joue un décalage entre deux époques. L’euphorie post-68 du film y est relue à la lumière de notre présent : sans aucun jugement, mais avec tout de même une pointe de nostalgie amusée.

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Philippe Chevilley, Les Echos, le 22 janvier 2015

 

NOS SERMENTS : VAUDEVILLE SENTIMENTAL AU THÉÂTRE DE LA COLLINE


Le théâtre s’empare de plus en plus du cinéma, pour le meilleur comme pour le pire... Avec « Nos serments », présenté dans la Petite Salle du théâtre de la Colline, Julie Duclos et sa jeune compagnie L’In-quarto osent s’attaquer à La Maman et la Putain (1973) de Jean Eustache. Un film mythique, qui, trois heures quarante durant, met en scène un jeune intello (Jean-Pierre Léaud) ballotté entre deux femmes – sorte de réécriture de la carte du Tendre à la mode Mai 1968.

Pas facile de faire abstraction des souvenirs ou des fantasmes que suscite le chef-d’œuvre du cinéma nouvelle vague. Même si le spectacle créé à partir des dialogues du film, mais aussi d’improvisations sur le plateau, est finement écrit, le propos sur l’amour libre apparaît forcément un peu daté. Transposé aujourd’hui sur les planches, La Maman et la Putain a un côté comédie de mœurs bobo, voire boulevard moderne, avec son héros au chômage, François, qui « squatte » chez sa compagne Esther, vendeuse dans une boutique de mode, et s’entiche d’Olivia, une sémillante infirmière polonaise. L’arrière- plan social est réduit au minimum. Les personnages n’ont pas de problème d’argent – jusqu’au meilleur ami de François, Gilles, qui se dit «riche» et trouverait obscène de travailler...

Pourtant, la petite musique de Julie Duclos (et de Guy-Patrick Sainderichin, coauteur) enfle et nous envoûte peu à peu. Drôlerie des répliques (celles tirées du film ont un petit côté post-Guitry branché) et des situations ; usage simple et efficace de la vidéo ; justesse et humanité des personnages – qui explosent carrément dans la deuxième partie, après l’entracte.

Virtuosité du jeu

Car, des jeunes compagnies adeptes du « théâtre de plateau », L’In-quarto s’avère une des plus virtuoses. La façon dont David Houri (François) fait évoluer son personnage, du macho égoïste au naïf amoureux, est littéralement renversante. Alix Riemer est d’un naturel confondant dans le rôle d’Esther, tour à tour compagne généreuse et amante blessée. La folle énergie de Magadalena Malina (Olivia), l’hystérie douloureuse de Maëlia Gentil (la petite amie larguée par François dans le « prologue ») et la mâle retenue de Yohan Lopez (Gilles, le faux snob au cœur meurtri) font courir un frisson de rare mélancolie sur scène.

Le spectacle devient vaudeville sentimental habité par la grâce. Affranchi du cinéma, Nos serments distille la micro-magie du « vécu » propre au théâtre.

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Gwénota David, La Terrasse, janvier 2015

 

VIVRE À CONTRE-COURANT

 

François vit avec Esther, rencontre Oliwia, en tombe amoureux... Variation banale de l'éternel trio? Sauf qu'ils refusent le schéma vaudevillesque et cherchent un autre modèle amoureux, hasardeux sans doute, dangereux assurément. La metteuse en scène Julie Duclos et ses comparses de la compagnie In-quarto questionnent ici les utopies privées aux prises avec la réalité. 

 

La trame de Nos serments s'inspire du synopsis de La maman et (a putain. Comment le film de Jean Eustache a-t-il nourri la création?

Julie Duclos : J'ai une expérience singulière avec ce film car j'en ai exploré de nombreuses scènes au Conservatoire national d'art dramatique avec Philippe Garrel, professeur de «jeu devant la caméra», qui nous emmenait tourner dehors, dans les lieux de la vie, pour trouver une nouvelle façon de jouer Cette oeuvre est très ancrée dans les années 70, elle m'intéresse surtout par les situations et les comportements qu'elle met en jeu une façon d'être a contre-courant, de vivre dans les marges, de refuser les normes L'histoire est pourtant d'une grande banalité . un jeune homme vit avec une femme et en rencontre une autre . Les personnages refusent le schéma traditionnel de l'éternel trio l'homme / la femme / la maîtresse Ils tentent une autre vision du couple, de vivre cette rencontre dans un rapport pacifique, sans les cris et la jalousie Comment assumer ce désir de liberté et ces utopies privées dans la pratique9 Nos Serments montre l'humain aux prises avec ses contradictions, observe l'impact qu'un tel mode de vie provoque dans le secret des corps des uns et des autres, dans leur intime caché. 

 

Comment avez-vous travaillé à partir du scénario du film ?

J. D. : Nous avons développé des improvisations en partant du scénario, c'est-à-dire en créant progressivement nos personnages et leur histoire, donc en nous éloignant de la partition originale Nous avons laissé libre cours à nos rêveries autour des scènes, imaginant ce qui aurait pu se passer avant, après, en hors champ... Ces séquences ont été filmées puis retranscrites puis retravaillées et ont fourni la trame de la pièce Le scénariste Guy-Patrick de Sainderichm a ensuite écrit avec ce matériau très composite.

 

Vous cherchez à inventer de nouveaux processus pour que l'acteur se mette en jeu autrement et touche à une présence réelle. Quels sont-ils ici ?

J. D. : Philippe Garrel nous disait « li faut mélanger les dialogues aux pensées de la vie réelle. C'est comme ça qu'on obtient de la présence». Son approche m'a beaucoup marquée, de même que mon expérience comme assistante du maître polonais Krystian Lupa. La recherche de la vérité dans le jeu demande d'ôter la théâtralité qui souvent le plombe. Nous inventons avec les acteurs la vie imaginaire des personnages, dans une sorte de monologue intérieur qui se déploie hors du plateau et qui leur apporte une consistance. C'est la richesse de la vie intérieure de l'acteur-personnage qui donne la densité de la présence en scène.

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Mathilde Chavanne, L'incontournable magazine, le 15 octobre 2014.

 

NOS SERMENTS COMPAGNIE L'IN-QUARTO


Créé au Centre Dramatique National de Franche-Comté par la compagnie l’In-quarto et mise en scène par Julie Duclos, Nos Serments est une pièce librement inspirée du film La Maman et la putain de Jean Eustache. Un hymne à la jeunesse et à l’amour et une plongée dans l’intime sur un texte de Guy-Patrick Sainderichin et Julie Duclos.

 

Il n’y a pas de rideaux. Les acteurs sont déjà là. Chacun s’assied, regarde. Sur la scène, à découvert, le décor est cet appartement, ou plutôt ce studio, à la fois chambre et salon. Et puis autour tout ce jeu d’éclairage, cette mise en abyme, ces lampes qui nous disent : c’est ici que l’histoire va se passer, mais aussi : nous sommes au théâtre. Pour le moment deux personnes, silencieuses mais qui semblent préoccupées, l’une travaillant à son bureau, l’autre lisant dans un fauteuil. La salle se remplit, les lumières au dessus du public se tamisent, et les personnages commencent à se parler. Une dispute. Une rupture. Dés le début ils s’agrippent, se crient dessus, pleurent, mais aussi nous font rire.

Ce soir on va parler d’amour. De relations humaines. De relations entre humains qui s’aiment. Et bien entendu alors, de leur contradictions et concessions. De tout ce que certains sont prêt à souffrir pour l’autre, alors que l’autre…

La pièce «Nos serments», de Julie Duclos, c’est d’abord cette trace, forte, sincère, d’un film qui a marqué. C’est le souvenir épais de La maman et la putain de Jean Eustache, délivré par des acteurs d’un autre temps. Celui de jeunes qui bientôt atteindront les trente ans. Julie Duclos l’affirme et le brandit en force, tout ceci ne vient pas de nulle part, cette présence forte et surprenante des acteurs. C’est une manière de faire, c’est une manière de croire. D’aimer et de faire confiance à ses comédiens. «Le point de départ de l’écriture, ce sont les improvisations avec les acteurs. Le spectacle s’est construit ainsi : un scénario s’est écrit à partir des propositions des acteurs, mis en situation d’improvisation.»

Ce sont des êtres incarnés qui jouent sur scène. Ils sont là. Ils jouent avec les couleurs de cette palette étrange, celle de nos émotions. Ils nous font rire, beaucoup, ils nous font rire parce qu’on les comprend. Parce qu’on les sent, ils sont là où on a peut être déjà été, dans ces illusions étranges que procurent l’amour et qui finissent en débris. Nos serments c’est donc d’abord cette histoire entre trois êtres. François, celui qui prêche pour la transparence et déclare : «L’honnêteté, c’est à dire à la fois le désir et la dignité. On est ferme dans son désir, on tient à sa dignité, on est honnête.». François est pauvre car il ne travaille pas, alors littéralement, ses histoires d’amour l’aident à vivre. François vit chez Esther, qui est très amoureuse et qui, pour ne pas le perdre, croit qu’il faut voir avec ses yeux. Ses yeux à lui pensent qu’on a le droit d’aller flirter, même si l’on s’aime à deux, qu’on s’autorise des rencontres, qu’on s’amuse. François aime jouer à l’amour. Mais en jouant il rencontre Oliwia, il la voit une fois, deux fois, et Esther ne sait plus très bien. Esther s’inquiète. Ce jeu l’amuse de moins en moins.

Au fil du jeu, ce sont trois heures qui courent sous nos yeux. Le temps est rythmé, les scènes sur la scène alternent avec des scènes sur l’écran, qui nous permettent de sortir du décor de cet appartement. Nos serments c’est la pari d’une metteur en scène, de son scénariste et de ses cinq comédiens. Le pari qu’on peut toucher à un chef d’oeuvre, avec tout le culot de notre jeunesse, et le porter différemment. On regrettera peut être que, du film à la pièce, les personnages féminins se soient fragilisés. Quand dans le film elles faisaient preuve d’un grand charisme, ici leur force nous manque parfois. Mais on applaudit l’enthousiasme, on remercie la fougue et l’envie, le défi.

SAISON 2014-2015
23/05/2014
 

Rosine Schautz, Scènes Magazine, septembre 2014

 

FRANÇOISE COURVOISIER, UNE SAISON EN FORME DE CODA


Saison en effet en forme ‘concluante’, mais aussi modulante, et peut-être quand même thématique. Saison de clôture qui mêlera à la fois des pointures comme Jean-Quentin Châtelain, Gérard Desarthe, Carole Bouquet, et des esprits curieux, investigateurs avec notamment Attilio Sandro Palese, Julie Duclos ou José Lillo.

Des ‘retours’ aussi qui mettent l’eau à la bouche: après avoir enchanté en 2012 avec Chute d’une nation, Yann Reuzeau revient avec Mécanique instable, spectacle sur et autour du monde du travail.

Attilio Sandro Palese proposera fiévreusement un Fever, à la vie, à la mort en ouverture de saison. Théâtre basé sur une réinterprétation de la dansante Fièvre du samedi soir de nos meilleurs souvenirs adolescents.

En février José Lillo s’attellera, avec la pertinence qu’on lui sait, au dossier du Rapport Bergier. Pour lui le débat n’ayant jamais vraiment eu lieu en son temps, pour diverses raisons dont l’affaire des fonds en déshérence, il est de ceux qui pensent qu’il reste essentiel de savoir ce qui s’est fait en Suisse durant cette période chaotique qui ne passe pas vraiment, ni ici ni ailleurs, d’ailleurs ! Avec Maurice Aufair, Felipe Castro et Lola Riccaboni en piste pour nous aider à voir et à comprendre. Et reprendre le fil de l’Histoire.

Julie Duclos créera de son côté Du pain et des Rolls, adaptation théâtrale du film culte de Jean Eustache, La Maman et la Putain. Triangle amoureux en perspective, mais pas seulement. Car en pluralité de perspectives.

Enfin Françoise Courvoisier reprendra son spectacle-phare, entré désormais dans les mémoires, Les Combats d’une reine, hommage tendre et réussi à Grisélidis Real, écrivaine, peintre et prostituée que l’on ne présente plus.

Et d’autres surprises encore (dont la rencontre Claudia Stavisky et Penelope Skinner dans une pièce britannique En roue libre inédite en français) sur lesquelles nous reviendrons forcément.

 

Pinter

A ne manquer sous aucun prétexte en fin de saison, Ashes to Ashes  de Pinter, mis en scène par Desarthe et interprété par Carole Bouquet.

Mais aussi, moins ‘glamour’ peut-être (quoique…), mais tellement vraisemblable et drôle, l’histoire d’un homme et son boa. Oui, l’idée géniale de Jean-Quentin Châtelain de proférer sui generis les mots d’Emile Ajar extraits de Gros-Câlin est à voir absolument. Vrai morceau de littérature fantaisiste et déroutante d’un Romain Gary, le facétieux et ubiquitaire écrivain deux fois Goncourt, qui ‘nous’ a bien eus sous ses masques pseudonymiques… en achevant définitivement sa vie un fameux 21 mars 1979 d’un « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci » dévoilant ainsi sobrement et sans ambages sa supercherie dans son dernier « Vie et mort d’Emile Ajar ». 

 

 

Entretien avec Françoise Courvoisier

 

Quelle a été l’idée qui a présidé à l’élaboration de cette ultime saison au Poche ? 

 

Il n’y a pas d’idée directrice au sens plein du terme. Plutôt des envies, des désirs. J’ai toujours pensé que les acteurs étaient au cœur de la représentation, particulièrement au Poche où le rapport scène/salle est si privilégié. Il demande justesse et précision. J’ai donc une fois de plus misé sur des « directeurs d’acteur », comme Sandro Palese, Yann Reuzeau, Claudia Stavisky ou Gérard Desarthe. Cela me plaisait d’ouvrir ma dernière saison avec FEVER, d’après le film culte, La Fièvre du samedi soir. Non seulement parce que j’aime le travail de Sandro Palese (il possède un précieux mélange de folie et de rigueur) mais aussi parce qu’il tenait à travailler avec des jeunes acteurs, récemment sortis d’écoles de théâtre. Il a rencontré une quarantaine de jeunes comédiens établis en Suisse romande pour trouver sa bande de six jeunes paumés, qui s’éclatent le samedi soir à la disco du coin. Pour le casting, il était accompagné de la chorégraphe Cathy Eybert qui orchestrera les danses. C’est fondamental d’offrir des tremplins aux nouvelles générations de comédiens et en plus, c’est vivifiant pour le public !

S’il y avait une idée primordiale, je dirais que c’est plutôt une cohérence entre un texte, des acteurs, et des metteurs en scène. Je ne suis pas très attachée à l’idée d’une thématique. Souvent un fil rouge apparaît finalement, au moment où je présente la saison ! C’est assez magique d’ailleurs. Je crois qu’il s’agit d’une cohérence intuitive et les liens, les échos d’un spectacle à l’autre émergent soudain de façon évidente, alors que sincèrement, je ne les avais pas prémédités.

Et puis il y a aussi des fidélités envers certains compagnons de route. Par exemple José Lillo, que j’ai dirigé comme acteur dans Jean la vengeance de Jérôme Robart, qui a adapté avec tant d’intelligence le Gorgias de Platon, reviendra avec un texte personnel, en cours d’écriture. Il s’agit du Rapport Bergier, qui interroge le rôle de la Suisse pendant la seconde guerre mondiale. Un sujet encore chaud qui nécessite un doigté particulier, dont je me réjouis de découvrir l’aboutissement… Ce projet fait partie des « prises de risque » qui constituent aussi mes programmations.

Les saisons se suivent, mais laissent des traces. Chaque nouvelle saison fait quelques clins d’œil aux précédentes. J’ai l’impression que ces douze saisons au Poche sont comme des témoins de différentes histoires : celles que racontent les auteurs, mais aussi celles de leurs interprètes : les acteurs, les metteurs en scènes, les scénographes, et… les spectateurs, qui suivent tout cela et qui ont leur avis. Ils en en parlent, ils aiment, ils détestent, ils adorent, ils contestent, et surtout, ils se souviennent… C’est cela qui importe. Qu’est-ce que c’est riche ! Quand j’y pense, cela me donne le tournis.

 

Le Pinter, c’est pour l’écriture anglaise ou pour l’Angleterre plus globalement ?

 

Il n’y a pas eu une saison au Poche sans un auteur anglais, je crois ! Arnold Wesker, Martin Crimp, Harold Pinter mais encore, cette saison, la jeune Penelope Skinner, avec son texte « très osé » En roue libre, qui parle de la libido incontrôlable d’une femme enceinte ! C’est mordant, très drôle aussi. Les auteurs anglais ont l’art du dialogue, ce qui peut parfois manquer aux pièces françaises. Ils n’ont pas peur de « faire de l’esprit ».

 

Une directrice de théâtre est-elle forcément plus sensible à donner la parole à des femmes ? 

 

Cette saison est effectivement très féminine. Côté auteurs avec Jeanne Benameur, Grisélidis Réal et Penelope Skinner, justement ! Et de grandes actrices, de tous les âges : Julie Rahir, Laurence Vielle, Maria Perez, Élodie Bordas, Judith Magre, Lola Riccaboni, Carole Bouquet, et j’en oublie. De même que les metteurs en scène : Bérangère Bonvoisin, Claudia Stavisky… Mais là à nouveau, il n’y a aucun volontarisme de ma part, cela s’est présenté naturellement. Et cela me ravit car je n’ai pas toujours autant gâté la gente féminine ! Les quotas, ce n’est pas mon fort. Je pense que l’art ne peut pas s’embarrasser de cela.

 

Et les tournées ? Je vois que beaucoup de spectacles ont eu une vie après le Poche, et une vie réussie sans conteste… 

  

Oui, c’est vrai. Je suis fière de pouvoir dire que nous avons une centaine de dates à l’extérieur chaque saison. C’est un travail de diffusion de longue haleine qui porte ses fruits. Nos spectacles voyagent autant à Bruxelles, qu’en Suisse romande et en France. Cet été, nous avions deux créations du Poche au Festival d’Avignon : Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? de et par Dominique Ziegler et Bourlinguer de Blaise Cendrars avec Jean-Quentin Châtelain. Les deux spectacles ont cartonné !

J’ai en effet à cœur que les spectacles tournent, aient deux, trois, cinq vies après le Poche. Le théâtre doit être en mobilité, doit être sur ‘les chemins’.

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Sèverine Garat, LeProgramme.ch, 2 septembre 2014

 

UN DÉPART EN GRANDE POMPE !

 

Elle s’appelle Françoise Courvoisier et dirige le théâtre Le Poche depuis douze ans. Avant passage de témoin au valaisan Mathieu Bertholet, qui reprendra les rênes de la maison dès juillet 2015, cette dame bien connue des professionnels de la profession ne semble pourtant rien avoir perdu de sa joie de vivre malgré son prochain départ. Au contraire ! C’est une saison placée sous le signe de la fête, une saison qui scintille, à l’image d’une directrice aussi gourmande qu’insatiable. Rencontre avec une grande bavarde passionnée qui nous a tout simplement préparé « un cocktail explosif » !

 

 

Vous êtes auteure, comédienne, metteure en scène et directrice du théâtre Le Poche depuis plus de 10 ans. Comment réussissez-vous à combiner tout cela ?

 

Dans l’ordre, il faudrait dire metteure en scène, directrice de théâtre et comédienne. Car je privilégie désormais mon activité de mise en scène depuis ma nomination au Poche.

J’avais déjà trente ans quand j’ai signé ma première mise en scène. Comme comédienne, j’ai travaillé avec pas mal de pointures que je garde précieusement en mémoire, comme Benno Besson par exemple. Je n’ai joué qu’une seule fois au Poche et c’était l’an dernier. Et cela faisait un moment que je n’avais pas remis les pieds sur scène pour tout dire ! Au début j’étais assez inquiète. Et puis on s’aperçoit vite que c’est comme le vélo : ça revient vite ! S’agissant de mon autre casquette, celle de directrice, c’est un très grand luxe qui m’est évidemment offert. Et c’est pour cela que je suis toujours en faveur des artistes à la tête des institutions plutôt que des technocrates de la culture - sauf les artistes qui ont un égo surdimensionné… et il en existe malheureusement beaucoup ! Il faut avoir un certain sens du partage pour assumer cette fonction, grâce à laquelle on va puiser une nouvelle énergie au contact d’autres artistes, d’autres langages, d’autres personnes. Et puis, diriger un théâtre ce n’est pas seulement faire une programmation. C’est aussi gérer une équipe administrative, un personnel technique, la communication etc. sans qui les artistes ne pourraient pas vraiment déployer leurs ailes. Tout cela est très lourd mais compte énormément. 

 

Quelle première rencontre marquante avec l’art et/ou la culture dans votre histoire personnelle et votre parcours pour en arriver là ?  Et quel bénéfice principal tirez-vous de tels choix professionnels au quotidien ?

 

Cela va peut-être vous surprendre, mais mon quotidien c’est pleinement le théâtre. Même avant de diriger Le Poche. Certes, il faut revendiquer que c’est un métier. Mais c’est aussi et surtout à mon avis, une façon de vivre. Je me souviens des mots de Jean-Pierre Malo accueilli ici l’an dernier avec La force de tuer de Lars Norén. Il disait que le métier de comédien tenait au fait de se lever le matin et de se préparer toute la journée à jouer le soir. C’est cela le théâtre, c’est avant tout une passion. De mon côté, je viens d’une famille ancrée dans la musique. Et pour les miens, le théâtre était plutôt anecdotique.  La musique appartenait à une sphère bien plus supérieure, un art majeur qui se passe de mots justement. Je ne me disais pas qu’ils avaient tort ou raison mais en tous cas, s’ils avaient raison, je préférais alors me dire que la musique, c’était sans doute trop « énorme » pour moi. J’aimais précisément l’aspect ludique du théâtre.  J’y suis vraiment venue par le jeu d’enfant. J’étais tout le temps en train de jouer un personnage, une situation imaginée. Et je crois que cela ne s’est jamais vraiment arrêté en fait !  Ce n’est pas forcément une fuite, mais plutôt une certaine manière de vivre.

 

Après 12 années passées au Poche, comment définiriez-vous votre mission principale au regard du cahier des charges qui est le vôtre ? Et à quel savant dosage devez-vous vous prêter pour composer une saison destinée à près de 20 000 spectateurs-trices ?

 

Mon goût est très éclectique et je n’ai aucune difficulté à contraster mes choix. J’ai besoin de travailler avec autant de gravité que de légèreté. Pour peu que l’on s’entende sur le fait que léger ne signifie pas superficiel… Les 10 spectacles programmés cette saison s’adressent à un public fidèle et particulièrement enthousiaste, que je n’ai ni envie, ni intérêt de décevoir ! 170 personnes étaient présentes à notre présentation publique de saison, ce n’est pas rien ! C’est précisément le noyau du Théâtre. Mais il y a aussi un public frais, que certains sujets, textes ou autres attirent spontanément. C’est important aussi d’avoir ce type de public en tête quand on compose une saison. Car s’il s’agit de le faire venir, il importe surtout de le faire revenir !

 

Vous prenez quand même le risque de démarrer la saison par 3 créations, successivement à l’affiche du Poche de septembre à novembre 2014. Devons-nous ici y voir un choix ou simplement une gestion de calendrier ?

 

C’est davantage dû au hasard de calendriers croisés que véritablement un choix. Cela dit, je défends activement l’idée de s’engager en faveur de la création, sans pouvoir présumer en amont de ce que sera le « résultat ». Le public du Poche vient aussi pour cela et aime participer à la découverte et à la reconnaissance des artistes.

Fever d’Attilio Sandro Palese, qui ouvre notre saison, est un projet sur lequel je fonce sans hésiter! Cet artiste de 40 ans est juste un véritable chien fou ! Il fait un travail singulier où il arrive à mêler une sorte d’agressivité à un plaisir de la vie. Quand il me propose un texte et une mise en scène autour du film culte La fièvre du samedi soir, je n’ai pas besoin de réfléchir une seule seconde. S’agissant de Beckett, il faut se souvenir que les salles se vidaient à son époque et qu’aujourd’hui, c’est simplement un monstre. Avec En attendant Godot, mis en scène par Laurent Vacher, aucune hésitation non plus, tant il est sidérant de voir comment l’œuvre est encore si actuelle et résonne avec l’époque qui est la nôtre, entre espoir et détresse d’une humanité en quête de sens. Quant au texte de Jeanne Benameur, Les Demeurées, mis en scène par Didier Carrier, autour de la question de l’enseignement et de la transmission générationnelle, c’est tellement urgent et important, que je fonce encore !

 

Après quoi, c’est à vous, avec Les combats d’une reine, créé en 2010 au Festival d’Avignon et repris au Théâtre de la Manufacture des Abbesses cet automne à Paris. Comment vous y êtes-vous prise pour mener ce travail si sensible autour de la vie de Grisélidis Réal ?

 

Il y a vingt ans, personne n’avait jamais porté à la scène les textes de Grisélidis Réal. Et j’avoue que je suis un peu fière d’avoir été la première à m’y risquer avec un spectacle intitulé Grisélidis. Quand j’ai découvert ses écrits, j’ai été incroyablement bouleversée et en même temps, ils me donnaient une pêche d’enfer ! J’ai absolument voulu la rencontrer. C’était une personne extraordinaire, une sorte de Jean Genet au féminin. J’ai rapidement obtenu sa confiance quand elle craignait un regard critique ou une pitié déplacée sur son activité de prostituée. On a fait certaines lectures partagées, on a beaucoup regardé de documentaires au sujet de la prostitution. Mais cette écriture témoigne de bien plus que du seul métier de prostituée. Cela touche aux notions de différence et de revendication d’une certaine liberté féminine. Et cela me parle, forcément.

 

Parmi les 4 créations que vous accompagnez la saison prochaine, il y a aussi celle de José Lillo, pour une adaptation libre des 11 000 pages qui constituent le rapport Bergier. Une commande politiquement incorrecte chuchotée à José ?

 

Non, c’est vraiment son idée! J’ai senti que José était tenté par l’écriture, et vu que c’est quelqu’un qui a le sens du dialogue, j’ai aussitôt pensé qu’un travail d’adaptation serait une bonne chose pour lui. Je l’ai encouragé sur ce chemin. Le Rapport Bergier est sans conteste le truc le moins politiquement correct de la saison ! Et quand on sait le voile encore très épais qui flotte sur ce lourd « passé suisse », je trouve l’initiative nécessaire. Le sujet est très délicat et réclame une belle intelligence pour être capable de s’en saisir.

 

Les partenariats que vous réussissez à tisser à l’échelle locale et internationale, d’un point de vue artistique, économique (coproductions avec le Théâtre de Vidy Lausanne, le Théâtre des Célestins à Lyon et le Théâtre de l’Orangerie et participation au programme interreg), voire pédagogique (des distributions composées de jeunes comédiens de la HETSR Manufacture ou de la nouvelle promo issue du Conservatoire national de Paris ) participent activement au rayonnement des artistes, à la circulation des publics et à la mutualisation des moyens. Qu’en est-il de la diffusion ?

 

Depuis une dizaine d’années, malgré les difficultés économiques, Le Poche présente tout de même une centaine de représentations hors les murs. Si nous ne rencontrons guère de souci en matière de production, la diffusion reste un enjeu majeur. Bien que Sami Kanaan, notre conseiller d’Etat, soit favorable à une aide à la diffusion, il n’est pas dans la tradition genevoise de dégager des fonds pour cela. Ils restent très inférieurs aux besoins des compagnies. Il est donc important de réfléchir à cette question car, une création doit pouvoir tourner, c’est-à-dire, vivre ! Nous devons nous battre pour faire entendre cette nécessité. S’ouvrir au monde, faire voyager les écritures, les artistes, les mises en scène…c’est magnifique et important !

 

C’est votre dernière saison à la direction du Théâtre Le Poche. Le travail mené jusqu’ici en faveur des écritures contemporaines sera-t-il aussi intensément poursuivi par votre successeur ?

 

Mathieu Bertholet est quelqu’un qui saura poursuivre cet engagement, sans aucun doute. Et c’est essentiel, quand depuis 1948, date de création du Théâtre de Poche, aucune direction n’a dérogé à cette « règle ». Je passe le témoin sans inquiétude.

 

Un conseil à lui donner ?

 

« Ne sois pas trop obéissant ! » Mais il n’en a pas l’air, donc tout devrait bien se passer !

 

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Corinne Jaquiéry, La Liberté, 23 août 2014

 

FRANÇOISE COURVOISIER, FLAMBOYANTE AU SOLEIL DU THÉÂTRE

 

Ardente et audacieuse, la directrice du Théâtre de Poche à Genève entame sa douzième et dernière saison sans regrets, portée par l’amour du jeu. Portrait.

 

La singularité. Voilà ce qui plaît vraiment à Françoise Courvoisier dans ses choix de théâtre et dans sa vie. Peut-être parce qu’elle aussi porte en elle quelque chose de singulier: une passion dévorante pour le théâtre qui la distingue au quotidien. Vibrante, rouge à lèvre éclatant, elle ose la différence. «Je trouve prétentieux de se trouver soi-même différente, mais quand on me dit que je suis spéciale, je prends ça pour un compliment », dit-elle en éclatant d’un rire malicieux qui revient souvent ponctuer la conversation. «Il y a tellement de conventions, de principes auxquels il ne faut pas déroger dans notre société, c’est bien d’apporter parfois de la rugosité. Lorsque l’on dit d’un acteur qu’il est lisse, c’est épouvantable, non? »

 

Pour cette comédienne qui a créé son propre lieu – La Grenade, en 1997 – le théâtre se vit contemporain et doit emmener hors des sentiers battus. Ainsi son premier spectacle Lucie, June, Claire, Maya (1991) traitait de schizophrénie d’après les écrits des psychiatres Laing et Esterson. «Il me semble que l’éclat vient souvent de la face cachée» avance-t-elle avec douceur.

 

Dans le regard de l’autre, cette mélomane cherche le diapason, préférant la concorde à l’opprobre, même si elle n’a jamais eu peur de proposer des spectacles qui ont pu faire polémique comme ceux qu’elle a créé autour de la parole de Grisélidis Réal – la seule prostituée ensevelie au Cimetière des Rois, panthéon genevois des personnalités. «Je n’aime pas la marge pour la marge, mais quand je rencontre une femme comme Grisélidis, «la prostituée la plus fière et la plus douée de la littérature européenne » selon Le Magazine Littéraire, je ne peux que lui rendre hommage en portant ses textes à la scène.»

 

En 1993, elle présente son deuxième spectacle en tant que metteur en scène avec Grisélidis, puis, dix ans plus tard, toute nouvelle directrice du Théâtre le Poche, elle monte Sphinx du macadam. Enfin récemment (2011), elle sollicite la ténébreuse comédienne française Judith Magre pour Les combats d’une reine, qu’elle reprend encore cette saison après l’avoir présenté à Paris fin août. «Je boucle la boucle. C’est joli de finir avec l’auteur par qui j’ai commencé en tant que directrice. J’ai eu un coup de cœur terrible pour Grisélidis. Elle m’a fait tellement rire, et m’a aussi bouleversée. Je veux la garder vivante en travaillant ses textes.»

 

Rire de ses décrépitudes

 

Les coups de cœur, Françoise Courvoisier les cultive avec bonheur. Des rencontres  fortes avec des femmes et des hommes qui émargent presque toujours du théâtre. Il y a eu Benno Besson, Claude Stratz ou Grisélidis Réal, mais le lien le plus intense sera celui qu’elle entretiendra avec René Gonzalez, ancien directeur du Théâtre de Vidy, aujourd’hui disparu, avec qui elle a parlé théâtre jusqu’au vertige. «La mort a toujours été très, trop présente dans ma vie. J’ai perdu ma mère très tôt, puis beaucoup d’autres gens qui m’étaient chers…»

 

Cette finitude inéluctable ne lui fait pourtant pas peur et elle l’évoque sans fards. En revanche les stigmates du vieillissement ne l’intéressent pas. «L’âge ? Je le traverse, mais je ne m’y vautre pas », ironise cette jeune quinquagénaire qui évite l’écueil de la date de naissance. «Je trouve inutile d’évoquer ses vapeurs ou d’autres problèmes liés à l’âge. Je veux développer le rêve, pas parler de mes varices, car comme le dit Grisélidis, il faut se rire des décrépitudes et des écroulements. »

 

Affamée de textes

 

La force des mots, Françoise Courvoisier y croit. Dès l’âge de dix ans, elle tient son journal pour immortaliser ses rêves. Aujourd’hui, elle écrit toujours, des pièces et des chansons et aime mettre les auteurs en valeur au Poche. De jeunes écrivains suisses contemporains comme Attilio Sandro Palese (en ouverture de saison), Dominique Ziegler ou la Fribourgeoise Sandra Korol ou un peu plus anciens comme Michel Viala et Blaise Cendrars. «J’aime vraiment que les textes soient un peu mieux que la vie, un peu plus creusés que le langage quotidien. Si c’est pour trouver sur scène ce que l’on peut voir au bistrot du coin, c’est dommage. Pour moi, un texte peut habiller un plateau autant qu’un beau décor.»

 

Alors que va bien pouvoir faire cette affamée de textes et de théâtre après son départ du Poche ? «Je n’ai jamais eu de plan de carrière. Je vais sans doute continuer à mettre en scène, écrire et jouer… Et j’aimerais bien faire un tour de chant», confesse-t-elle. «J’ai baigné dans la musique car mon père était violoncelliste. J’ai d’ailleurs fait du piano. A l’époque, il y avait trop de musique autour de moi. Il y en a toujours, mais de manière différente car mon compagnon de vie est musicien. Il fait toutes les bandes son de mes spectacles. J’aime la chanson. J’écris des chansons depuis des années. C’est aussi une manière de transmettre l’émotion. Très peu de mots pour parler de la vie.»

 

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FRANÇOISE COURVOISIER, LES FEUX D'UNE ULTIME ENVOLÉE

 

Marie-Pierre Genecand, Le Temps, 23 mai 2014

 

Mercredi, à Genève, la directrice du Théâtre Le Poche a présenté sa douzième et dernière saison.

 

Ah, Françoise Courvoisier ! Unique dans son côté d’éternelle fiancée du théâtre… Mercredi soir, la juvénile quinquagénaire a présenté sa douzième et dernière saison à la tête du Poche, à Genève. Et choisi pour l’occasion un code couleur rouge à pois blancs, coup de fraîcheur contre la morsure du temps. La directrice était émue, on la comprend, en déclinant les spectacles qui composent son dernier menu. Emue et un peu perdue… Le cœur et ses palpitations! Mais la saison est solide et même d’exception. Avec, d’un côté, des pointures comme Jean-Quentin Châtelain, Gérard Desarthe, Carole Bouquet, et de l’autre, des têtes chercheuses comme Attilio Sandro Palese, Julie Duclos, José Lillo. Des retrouvailles, aussi, qui réjouissent: après avoir sidéré en 2012 avec Chute d’une nation, série théâtrale sur les tribulations d’une élection, le Français Yann Reuzeau revient avec Mécanique instable, fresque sur le monde du travail. On trépigne déjà.

 

Casque à paillettes

 

La maîtresse de céans éblouissait dans son habit blanc, il est arrivé coiffé d’un casque à paillettes et s’est vautré à ses pieds. Punk par essence, Attilio Sandro Palese n’a peur de rien, et son Fever, à la vie, à la mort qui ouvre la saison promet de belles étincelles. Dans cette réécriture de La Fièvre du samedi soir «axée sur le tomber de masque et la liberté», le metteur en scène fera danser de jeunes comédiens. Même belle promesse de secousses avec José Lillo, qui rouvrira le dossier du Rapport Bergier en février. «A cause des fonds en déshérence qui ont braqué le peuple, le débat n’a pas vraiment eu lieu. Pourtant, il est important de savoir ce qui s’est passé en Suisse durant cette période», a expliqué l’artiste genevois. Maurice Aufair, Felipe Castro et Lola Riccaboni remonteront le cours du temps avec lui.

 

Autre enquête sur un passé, récent, autre réécriture à partir d’un film: la Française Julie Duclos créera Du pain et des Rolls, libre adaptation théâtrale de La Maman et la Putain, de Jean Eustache. «Il s’agit d’interroger le triangle amoureux et la figure à contre-courant d’Alexandre», a confié la jeune femme, dans une interview filmée.

 

Et Françoise Courvoisier ? La directrice reprend un spectacle poignant. Les Combats d’une reine, délicat hommage à Grisélidis Real à travers trois âges de la vie de celle qui se définissait comme «écrivaine, peintre et prostituée» (LT du 11.03.2011). La tête haute, le corps ouvert et le cœur large. De quoi rapprocher Grisélidis Real de Becky, héroïne de Penelope Skinner dans En roue libre. «Une jeune femme dont la grossesse n’entame pas l’appétit sexuel, au contraire», a prévenu Claudia Staviski, directrice du Théâtre des Célestins, à Lyon. David Ayala, Valérie Crouzet et Julie-Anne Roth, géniaux chez Dan Jemmett, se feront un plaisir de secouer le cocotier british.

 

Carole Bouquet hantée

 

Qui dit Angleterre, pense Pinter. Le Prix Nobel de littérature et son art de la dissimulation séviront en fin de saison avec Ashes to ashes, rebaptisé Dispersion. Gérard Desarthe dirigera les opérations et jouera lui-même Devlin, un homme dont l’épouse, Rebecca, est hantée par la Shoah sans jamais la nommer. La mystérieuse Carole Bouquet interprétera cette âme intérieurement agitée.

 

Avant, il y aura eu un homme et son boa. Jean-Quentin Châtelain revient au Poche avec Gros-Câlin, partition fantasque de Romain Gary très éloignée du Bourlinguer de Cendrars, auquel le comédien a prêté sa puissance massive en février. Ici, il est question d’un solide serpent et d’une sirène sensuelle… Une prose d’une autre étoffe, pour le même phrasé, nasillard et envoûtant, de notre mage préféré.

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LES THÉÂTRES DONNENT LEURS SAISONS EN SPECTACLE

 

Katia Berger, La Tribune de Genève, 23 mai 2014

 

Le Poche dévoile son affiche 2014-2015. Amuse-bouche.

 

Principales tendances de cette programmation charnière : un retour aux sources de l’écriture dramatique contemporaine, avec un Beckett et un Pinter. Et un amour affiché pour les « demeurées », ces rebuts d’une société battante, avec une pièce du même nom (au féminin pluriel) sur les savoirs inégaux d’une institutrice et d’une idiote du village. Avec un spectacle consacré à Grisélidis Réal. Et un solo de Jean-Quentin Châtelain en homme-python boursouflé de solitude. Le tout couronné par deux pièces plus carrément politiques : l’autogestion d’une entreprise et les compromissions de la Suisse pendant la Deuxième Guerre mondiale. La sensibilité à autrui, tel est le maître mot au théâtre Le Poche.

 

Pierres fines au Poche


Sur les dix spectacles qui donneront son âme au Poche 2014-2015, quatre créations. La première s’annonce déjantée : le Romand Attilio Sandro Palese signera un dansant Fever inspiré du film La fièvre du samedi soir. Cinéma encore, à la racine du spectacle de Julie Duclos accueilli à la fin de février, Du pain et des Rolls, qui s’inspire de La Maman et la putain d’Eustache. Après sa tonitruante venue en 2012 avec Chute d’une nation, l’auteur-metteur en scène français Yann Reuzeau présentera en janvier Mécanique Instable, la chronique d’une entreprise rachetée par ses employés. Quant au Trublion José Lillo, il s’emparera le mois suivant du Rapport Bergier pour susciter, sur fond de montée des nationalismes, un débat qui, lors de la parution du texte, n’avait pas eu lieu. Enfin, pour clore le règne de Françoise Courvoisier avant que Mathieu Bertholet ne prenne le pas, Gérard Desarthe viendra avec Carole Bouquet composer le noir Ashes to Ashes de Pinter.

 

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