UNE LEÇON D’ENFANTS POUR LES ADULTES Elisabeth Chardon, Le Temps jeudi 8 mars 2007 | Au Petit Théâtre de Lausanne, la Compagnie Marin réussit son entrée dans le spectacle jeune public en mettant en scène un texte fort de la Québécoise Geneviève Billette, Le Pays des genoux.
Une fois encore, le Petit Théâtre de Lausanne a délibérément choisi de prendre les enfants au sérieux. Non pas pour les ennuyer. Mais pour leur dire des choses fortes. Et pour les dire aussi aux adultes qui les accompagnent. D’abord, en décembre 2005, à peine arrivée dans les lieux, la nouvelle directrice Sophie Gardaz présentait Et Thésée devint roi, un voyage chez les héros grecs mis en scène par Michel Voïta. Et puis, en mars 2006, Cisco Aznar donnait sa version du Vilain Petit Canard d’Andersen. Deux spectacles enlevés, rythmés, qui secouaient un peu les a priori sur le théâtre jeune public par la somme de questions qu’ils véhiculaient.
Et puis voilà que pour sa première véritable saison, Sophie Gardaz tient la route ouverte par ces deux productions. Elle a invité la Compagnie Marin, qui s’aventure ainsi pour la première fois dans le théâtre jeune public. François Marin a choisi pour cela un texte de la dramaturge québécoise Geneviève Billette. Le Pays des genoux est un texte efficace et tendre, entièrement composé de dialogues tels que les bouches enfantines peuvent en émettre, dans un parfait équilibre de naïvetés et de vérités.
Des enfants en sont en effet les uniques personnages. Sammy et Timothée sont deux garçons liés par une amitié presque amoureuse. Ils ne sont évidemment pas du même monde et la mère de Sammy ne veut pas de leurs rencontres qui deviennent secrètes. Jusqu’au projet de fugue. Ils se donnent rendez-vous avec leur baluchon dans une ruelle, près d’un théâtre. Timothée rentre pour un dernier petit besoin avant le grand départ. Et puis le théâtre s’effondre. Les voilà séparés. L’un sous les décombres, prisonnier avec une fillette qui devait chanter l’air de la Reine de la Nuit, et l’autre dehors, à attendre.
Au Petit Théâtre, c’est la scène elle-même, apparemment nue avant que ne s’écroulent de fausses colonnes, et que ne s’effrite le plâtre du faux plafond, qui sert de cadre. Dans ce décor, les enfants vont révéler leurs histoires, leurs peurs et leurs manières de s’en sortir.
Tout un jeu de lumières, signé William Lambert, permet de passer de Sammy (Cédric Dorier), enfant sage, timide et bien coiffé, polo à crocodile et sac à dos bien accroché, à Timothée (Pierre-Isaïe Duc), plus échevelé, plus débrouillard, plus rustre même. Mais ne croit-il pas que dans ce monde les larmes et les baisers sont comptés ? D’où la nécessité de les économiser. Il faudra toute la conviction de Sarah (Caroline Althaus), la fillette rencontrée sous les décombres, tout son besoin de tendresse et de consolation dans le noir pour le convaincre qu’il est trop bon de se serrer les uns contre les autres pour se le refuser.
C’est bien de là que vient toute l’émotion du texte de Geneviève Billette. De ce manque d’amour dont souffrent les enfants. Sammy et Timothée voulaient fuguer vers Le Pays des genoux, qui doit son nom au fait que les adultes ne vous y laissent pas distraitement glisser au sol au bout de quelques minutes sur leurs genoux.
Et la mise en scène, comme le jeu des comédiens, qui miment l’enfance juste ce qu’il faut, met bien en valeur leur attente, et leur confiance les uns dans les autres. Un message pour les adultes ? Sans aucun doute. Retour haut de page |